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  • Envoyé spécial
  • Bérénice, l'enfant du Bataclan

    Le reportage de Sylvain Desjardins
    Sylvain Desjardins

    Paris, 13 novembre 2015. En moins d'une heure, 130 vies sont fauchées, dont 90 dans la salle de spectacle le Bataclan, par un commando de terroristes. Plusieurs survivants ont déjà présenté des témoignages saisissants sur l'horreur vécue ce soir-là. Voici maintenant l'histoire exceptionnelle, jamais racontée, de deux survivants endeuillés qui ont choisi de se reconstruire une vie, ensemble.

    En 2015, quand nous l’avons rencontrée pour un premier reportage, quelques jours après l’attaque du Bataclan, Floriane Bernaudat n’aurait jamais pu imaginer la tournure que prendrait son destin, quelques années plus tard.

    Alors sous le choc, la jeune Parisienne nous confiait l’ampleur du malheur dans lequel l’avait plongée la perte de Renaud, son amour d’adolescence, qu’elle devait sous peu épouser.

    À un moment, en larmes, elle avait lâché cette phrase : « On allait se marier bientôt. Il y a trois semaines, j'ai essayé ma robe de mariée… »

    Le soir de l’attaque, Floriane est restée cachée, pendant des heures, dans les plafonds d’une loge d’artistes du Bataclan, se demandant si elle allait survivre et si son amoureux, perdu dans la cohue, avait réussi à échapper aux tireurs fous.

    Une survivante du BataclanFloriane Bernaudat Photo : Radio-Canada

    En ce début de printemps 2019, quand nous la retrouvons, Floriane est toujours aussi bouleversante quand elle revient sur cet épisode tragique.

    « Quand mon père m’annonce, le lendemain, que Renaud est décédé, c’est la fin du monde, quoi! Renaud, je l’ai connu quand j’avais 16 ans. On s’est construits ensemble. »

    Donc, d’un seul coup, il faut apprendre à vivre tout seul, c’est ça qui est difficile.

    Floriane Bernaudat

    Dans les mois qui ont suivi l’attentat, elle a évité les foules, les transports en commun et suivi des thérapies. Elle a changé d’emploi, elle a déménagé.

    Et puis, elle a commencé à fréquenter d’autres victimes, membres comme elle, d’une association d’entraide.

    « J’avais peur, en fait. C’était la peur et des angoisses importantes. Puis, il y a eu toutes les phases du deuil, pour laisser Renaud partir définitivement », explique-t-elle.

    Et puis un jour, par l’intermédiaire de regroupements de victimes qui naviguent sur les réseaux sociaux, elle rencontre Johannes Baus.

    Un survivant du BataclanJohannès Baus Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

    « Une victoire sur la vie »

    « J’ai vu un post de Floriane... ça m’a parlé en fait. Je me suis dit : "OK, elle est dans une situation similaire à la mienne.’’ Et je lui ai répondu. »

    Le soir fatal du 13 novembre 2015, Johannes Baus, un Allemand installé à Paris depuis quelques années, assistait au même concert, au Bataclan.

    Il a vécu, lui aussi, un profond traumatisme. Car, s’il a pu éviter les tirs des terroristes en se cachant derrière le bar, sa conjointe, qu’il avait alors perdue de vue, n’a pas eu la même chance.

    Il a découvert, le lendemain, que Maud, avec qui il était marié depuis peu, avait été tuée.

    « Notre vie, notre monde était soudainement… bouleversé », dit Floriane. « Éradiqué », ajoute Johannes à ses côtés.

    Lentement, au gré des rencontres, de discussions, leur relation a pris forme. Et s’ils sont tous les deux encore incapables d’expliquer ce qui s’est passé entre eux, on peut dire qu’ils se sont trouvés.

    Floriane et Johannes se sont mariés en octobre 2017. Et très vite, la petite Bérénice est entrée dans leur vie.

    « C’était un peu ce qu’on n’avait pas réalisé de part et d’autre, avec Maud et Renaud, dit Floriane. C’était une façon de continuer à vivre pour eux. "Bérénice", ça veut dire qui porte la victoire. C’est une victoire sur la vie, c’est une victoire sur ce qu’on a vécu aussi... d’être toujours là et de pouvoir continuer à se focaliser sur l’avenir. »

    Dans un parcLe mariage de Floriane Bernaudat et Johannès Baus Photo : Radio-Canada

    Fragiles, mais résilients

    Seule ombre à ce tableau idyllique : le manque de compassion de l’appareil bureaucratique français devant leur tragédie.

    Plus de trois ans et demi après les faits, Floriane et Johannes n’ont toujours pas accès aux compensations financières prévues par le Fonds d’indemnisation pour les victimes d’actes terroristes.

    Un sujet délicat, dont ils n’aiment pas trop parler. N’empêche, ils sont frustrés. Ils ont l’impression qu’on leur refuse l’indemnisation parce qu’ils ont réussi à s’en sortir. Et ils trouvent cela injuste.

    « Quand j’ai passé l’expertise, j’étais enceinte de Bérénice et ça a été notifié dans le rapport. Comme si, parce qu’aujourd'hui je me suis reconstruite, ça amoindrit le drame que j’ai vécu », déplore Floriane.

    D’une certaine façon, on a l’impression d’être un peu punis pour nos efforts. C’est le ressenti qu’on a, dans cette situation.

    Johannes Baus

    Le couple vit maintenant dans un grand appartement, en banlieue parisienne. Comme si tous les deux avaient besoin d’espace pour accueillir, de temps à autre, leur conjoint disparu.

    Ils parlent d’eux. Ils rêvent d’eux. Ils avancent dans une zone méconnue. Ils tracent leur voie.

    « On est fragiles, confie Johannes. Chaque étape qu’on franchit nous rend un peu plus résilients, un peu plus forts, quand même. »

    Floriane est d’accord. Il faut continuer à se motiver tous les jours.

    Disons que mon enfance, elle s’est arrêtée le soir du Bataclan. Mais voilà, aujourd'hui, je me confronte un peu plus à la réalité, à la dureté de la vie, et je me sens plus adulte, plus responsable et plus prête, oui, plus déterminée.

    Floriane Bernaudat

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