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Ce que cache l’image virale de la scientifique Katie Bouman

La jeune scientifique a publié cette photo sur Facebook mercredi, vers 10 h, en ajoutant : « En train de regarder avec incrédulité la première image que j'ai jamais faite d'un trou noir en train d'être reconstituée. »
La jeune scientifique a publié cette photo sur Facebook mercredi, vers 10 h, en ajoutant : « En train de regarder avec incrédulité la première image que j'ai jamais faite d'un trou noir en train d'être reconstituée. » Photo: tirée de la page Facebook de Katie Bouman
Matthieu Dugal

CHRONIQUE – Saviez-vous que l'Université Harvard, fondée en 1636, a accueilli sa première professeure titulaire en... 1948? La désormais célèbre photo de Katie Bouman masque bien des choses, dont l'aspect collaboratif de la science et l'absence d'un « moment eurêka ». Elle illustre aussi que la place des femmes en sciences est encore l'éléphant dans la pièce.

Mercredi matin, Katie Bouman était une superscientifique comme il en existe des milliers d’autres dans le monde, soit quelqu’un qui contribue anonymement à rendre le monde meilleur avec de l’humilité, du travail sérieux et beaucoup des faits.

Mercredi soir, la photo virale sur laquelle on la voit regarder une caméra, les mains sur la bouche, comme si elle était éberluée par l’image d’un trou noir qu’elle et son équipe viennent finalement d’assembler, a fait craquer des millions de personnes.

Je ne sais pas pour vous, mais je suis resté longtemps les yeux rivés sur cette photo. Tout y est magnifique et profondément humain, et ça tient peut-être de cette candeur que peut avoir quelqu’un qui n’a jamais cherché les projecteurs. Tout le monde a craqué pour le regard complice de la scientifique, sans orgueil. Ses yeux sont remplis tout simplement de joie à l'idée de trouver la connaissance.

Il n'est pas ici question de la connaissance pour trouver comment mieux dominer le pays voisin ou celle destinée à ces compagnies qui espionnent leurs abonnés sans leur consentement juste pour gagner toujours plus d’argent.

Il s'agit plutôt de la connaissance pour le plaisir de la connaissance, tout simplement. À qui profite le trou noir? À notre curiosité surtout.

Marie Curie disait qu’un scientifique dans son laboratoire est non seulement un technicien, mais aussi un enfant placé devant des phénomènes naturels qui l'impressionnent comme des contes de fées.

Il y a ça dans le regard de Katie Bouman.

L’éléphant dans la pièce

Il faut aussi ajouter que la viralité de cette photo d’une jeune femme de 29 ans qui devient du jour au lendemain une star scientifique des réseaux sociaux est l’éléphant dans la pièce qui cache plusieurs forêts.

Premièrement, contrairement à ce que cette photo montre, et contrairement à un récit porté souvent par les réseaux sociaux et aussi, disons-le, par un certain milieu des affaires qui flattent notre ego dans le sens du man bun : réussir seul, ça n’existe pas.

Juste pour résumer : l’équipe du Event Horizon Telescope qui a fait la découverte du trou noir était composée de 200 personnes, dont 40 femmes. De ne montrer qu’une personne, et une femme de surcroît, est très chouette, mais ne rend pas compte de la réalité. Du point de vue de la visibilité, cela dit, il faut féliciter l'équipe des réseaux sociaux du CSAIL – MIT. Cette photo, on l'espère, marquera la science.

Deuxièmement : historiquement, le parcours des femmes qui veulent travailler en science est beaucoup plus difficile que celui des hommes. Pourquoi? Pour bien des raisons, mais en grande partie à cause des biais sexistes à l'œuvre depuis des siècles.

Quelques anecdotes : l’Université Harvard a publié en 2011 un document qui relate l’arrivée des femmes engagées comme professeures titulaires au sein de l'établissement. Rappelons que Harvard, fondée en 1636 à Cambridge, au Massachusetts, a engagé sa première professeure titulaire en… 1948. Il s’agit d’Helen Maud Cam, une historienne médiévale. C’est long, trois siècles.

À l’Université Cambridge, la première femme a été engagée en 1938. Il s’agissait de la très grande paléontologue Dorothy Garrod. Fait à noter, il a fallu attendre 10 ans après son embauche pour qu’elle obtienne les mêmes droits et avantages que ses collègues masculins, en 1948, soit 4 ans avant qu’elle ne prenne sa retraite, en 1952.

Quand on retrouve beaucoup de femmes dans les carrières scientifiques, c’est aussi parfois parce que les hommes ne veulent pas y être, comme le racontait récemment une des premières programmeuses/femmes d’affaires de l’histoire, la Britannique Stephanie Shirley, qui verra son autobiographie, Let It Go, être adaptée au cinéma plus tard cette année.

Elle a créé en 1962 une entreprise de programmation entièrement féminine : Freelance Programmers. Elle raconte dans son livre qu’à l’époque, on trouvait beaucoup plus de femmes en programmation qu’aujourd’hui. Pourquoi? Parce qu'à l'époque, la programmation n’était pas considérée comme un travail prestigieux. À ce moment, ce qui était reconnu, ce n’était pas le logiciel, c’était les composantes physiques, les grosses machines.

Dans une entrevue récente, Stephanie Shirley affirme ceci : « On trouvait plein de programmeuses dans les années 50 et 60, parce que les hommes considéraient ce travail comme ennuyant. La programmation, c’était lié au secrétariat. »

Soixante ans plus tard, c’est le contraire; on se fout des machines (je simplifie), car tout est logiciel. En anglais, on emploie de plus en plus l’expression « software as a service ». Tout est dans l'infonuagique, et ce qui est extraordinaire, c’est la programmation. Et quand la programmation est devenue prestigieuse, le nombre de femmes qui la maîtrisaient a chuté.

Aux États-Unis, lors du dévoilement du Mac en 1984, les femmes comptaient pour 40 % des diplômées en informatique. Ce nombre est en chute constante depuis.

Katie Bouman fait partie d'une espèce rare.

C’est la même chose ici, en fait, dans le domaine de la techno au Canada, où les immigrants sont mieux représentés que les femmes. On estime qu’en moyenne seulement 20 % des emplois dans le domaine des technologies sont occupés par des femmes, contre 30 % des postes dans ce domaine occupés par des immigrants.

Ce pourcentage baisse lorsque l’on se rapproche des postes de direction. Et en radioastronomie, le domaine de recherche de Katie Bouman, le pourcentage de femmes est encore plus faible qu’ailleurs.

Les trolls masculinistes anonymes

Il faut le redire, les femmes qui réussissent en sciences font aussi souvent l’objet de campagnes de salissage sur les réseaux sociaux. Pourquoi? Parce que ce sont des femmes.

Jeudi, des trolls masculinistes anonymes du réseau Reddit, des gens qui ont vraiment beaucoup trop de temps libre, ont commencé à faire circuler des messages qui tentaient de faire croire que la majorité des 900 000 lignes de code utilisées pour traiter les données de la fameuse photo du trou noir n’avaient pas été écrites par Bouman, mais par un homme blanc, Andrew Chael.

Le sous-texte de leur campagne? Les médias vendus ont voulu nous faire croire que c’est à Katie Bouman que l'on doit le travail quand, en fait, un homme a fait beaucoup plus qu'elle. Le Andrew Chael en question a été obligé de se défendre sur Twitter et de préciser que même si la découverte s’est faite à plusieurs, le travail de Katie Bouman a été essentiel pour coordonner toutes les équipes.

Il faut lire l’excellente chronique de mon collègue Jeff Yates, qui a parlé à Chael pour démontrer comment l’argumentaire des petits caporaux de Reddit ne tient qu’à du vent. On ne compte plus aussi les clips de youtubeurs anonymes (les trolls masculinistes répugnent souvent à révéler leur identité) qui ornent leurs publications de titres comme « Katie Bouman is a fraud ». Oui, oui, prof au California Institute of Technology (Caltech) à 29 ans, mais une fraude quand même.

Andrew Chael a aussi précisé que si les trolls masculinistes voulaient se servir de lui pour se trouver un nouvel homme blanc héroïque, ils ont choisi la mauvaise personne. Pourquoi? Parce qu’il est ouvertement gai, et il est de notoriété publique que les trolls masculinistes détestent aussi généralement tout ce qui vient de la communauté LGTBQ. En fait, ils détestent pas mal tout ce qui n’est pas un homme blanc.

Ce que ces trolls ont surtout réussi à montrer, c’est qu’il existe aussi un trou noir supermassif au sein de Reddit.

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