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Capter le CO2 de l'atmosphère : une entreprise canadienne voit grand

En utilisant différentes technologies déjà existantes et en les adaptant, Carbon Engineering a réussi à capturer du carbone de l'atmosphère à un coût plus abordable que ses compétiteurs.

En utilisant différentes technologies déjà existantes et en les adaptant, Carbon Engineering a réussi à capturer du carbone de l'atmosphère à un coût plus abordable que ses compétiteurs.

Photo : Carbon Engineering

Francis Plourde

Capter le carbone de l'atmosphère à un coût abordable, c'est le pari d'une entreprise de Squamish, en Colombie-Britannique. Carbon Engineering a réussi à attirer l'attention, et l'argent, de grands joueurs de l'industrie pétrolière. Si la technologie peut jouer un rôle majeur dans la lutte contre les changements climatiques, les défis demeurent nombreux.

Le concept frappe l’imagination : une usine purifiant l’air du CO2 contenu dans l’atmosphère et le transformant en combustible synthétique qui servira à propulser les voitures et les avions de demain.

En faisant en sorte que ces usines deviennent aussi communes que des usines de traitement des eaux ou des centrales électriques, Carbon Engineering compte contribuer à éviter les pires scénarios imaginés par le GIEC, le groupe intergouvernemental d’experts sur le climat.

« L’industrie de l’aviation ne réussira peut-être pas à réduire ses émissions, explique Steve Oldham, le PDG de Carbon Engineering. Mais, si on construit des usines pour enfouir le CO2 sous terre, on pourra continuer à conduire des voitures ou à prendre l’avion. »

Ce pari fou est déjà possible.

En juin dernier, après trois ans d’essais dans son usine pilote de Squamish, Carbon Engineering avait dévoilé être en mesure de capturer le carbone dans l’atmosphère pour moins de 133 $ CA la tonne (100 $ US).

L'usine pilote de Carbon Engineering à Squamish, en fonction depuis 2015, a démontré qu'il était possible de capturer du carbone de l'atmosphère.

L'usine pilote de Carbon Engineering à Squamish, en fonction depuis 2015, a démontré qu'il était possible de capturer du carbone de l'atmosphère.

Photo : Carbon Engineering

Son prochain objectif, annoncé en mars, est la construction d’une usine de taille commerciale qui permettra de capturer une mégatonne de carbone par an, l’équivalent de la plantation de 40 millions d’arbres, et à le transformer en carburant synthétique.

Le projet, estimé à 90 millions de dollars canadiens, est une première au pays et en séduit plusieurs. Parmi eux, le milliardaire Bill Gates, le fondateur de Canadian Natural resources Murray Edwards, ainsi que des géants tels que la minière BHP, ou encore la pétrolière Chevron.

L’Inde, la Chine, des pays d’Amérique du Sud et d’Europe ont aussi fait part de leur intérêt, souligne Steve Oldham, qui aimerait voir de telles usines devenir des « infrastructures essentielles ».

Une usine coûte des centaines de millions de dollars à construire. Nous avons besoin de partenaires d’affaires qui sont prêts à investir, c’est notre prochain défi.

Steve Oldham, PDG de Carbon Engineering

Un défi technique et économique

Capter le carbone directement de l’atmosphère est un défi considérable et cher : sa concentration n’atteint que 0,04 % de l’air que nous respirons.

Jusqu’ici, une seule autre entreprise, Climeworks, établie en Suisse, a réussi à le faire de façon commerciale.

Les fondateurs de Climeworks, Christoph Gebald et Jan Wurzbacher.

Les fondateurs de Climeworks, Christoph Gebald et Jan Wurzbacher.

Photo : Climeworks

Climeworks compte 14 usines en activité à travers l’Europe et dépend fortement de subventions européennes. À 600 $ US la tonne extraite de l’atmosphère, son coût de production est toutefois jugé prohibitif.

Si Carbon Engineering parvient à faire baisser ce coût à moins de 100 $ US la tonne, elle pense pouvoir atteindre la viabilité financière grâce à la production de carburant synthétique revendu à l’industrie pétrolière à un coût de 1 $ le litre, ce qui la rendrait compétitive face aux producteurs de biocarburants.

Un potentiel important

Selon l’Institut Pembina, la capture du carbone pourrait représenter un marché de 800 milliards de dollars à l’échelle mondiale.

Plus de 180 projets de capture du carbone sont répertoriés dans le monde. Une dizaine sont situés au Canada.

Et les grandes entreprises semblent de plus en plus intéressées par leur potentiel.

« Au cours des trois ou quatre dernières années, l’intérêt pour la capture du carbone s’est accru », note Louise Charles, porte-parole de Climeworks, qui compte notamment comme investisseurs Swiss Banks.

En juillet dernier, l'entreprise Inventys annonçait avoir reçu un financement de 11 millions de dollars américains de Husky Energy pour son usine pilote visant à capturer l'équivalent de 30 tonnes de carbone par jour.

En juillet dernier, l'entreprise Inventys annonçait avoir reçu un financement de 11 millions de dollars américains de Husky Energy inc. pour son usine pilote visant à capturer l'équivalent de 30 tonnes de carbone par jour. L'entreprise a aussi obtenu du financement de OGCI Climate Investments LLP, un fond de l'industrie pétrolière.

Photo : Inventys

Pour Claude Létourneau, PDG d’Inventys Thermal Technologies, une entreprise de Burnaby qui tente de capturer les émissions de carbone à la source, il s’agit d’investissements stratégiques : « L’industrie cherche à avoir un portefeuille d’options qui lui permet, à moyen terme, une solution pour retirer le CO2 de l’atmosphère. »

Son entreprise, qui a obtenu du financement de la pétrolière Husky, vise toutefois un marché différent.

Elle met au point une technologie pour capter le CO2 provenant de cheminées et de sources concentrées et tente d’atteindre un coût de 30 $ US la tonne.

Capter le carbone dans l’air, ça capture l’imagination. Mais c’est la pointe de l’iceberg, c’est l’alternative la plus chère.

Claude Létourneau, PDG, Inventys Thermal Technologies

Une industrie qui dépend des mesures gouvernementales

En ce moment, le marché de Carbon Engineering est limité, car il dépend fortement de la mise en place d’une taxe sur le carbone, mais aussi de normes sur les combustibles propres, qui rendent l’achat de carburants synthétiques intéressant sur le plan financier.

Au Canada, seule la Colombie-Britannique compte présentement de telles mesures. Le gouvernement fédéral a publié, en février (Nouvelle fenêtre) dernier, un cadre d’analyse en vue d’un règlement plus tard cette année.

Steve Oldham croit aussi que la mentalité face aux émissions de carbone dans l’atmosphère doit changer. « Nous devons purifier l’air et y consacrer les investissements nécessaires, dit-il. Nos gouvernements investissent pour traiter l’eau potable, il doit en être de même pour l’air que nous respirons. »

Des efforts importants à prévoir

Selon le rapport spécial du GIEC, déposé en octobre, les émissions globales doivent être réduites de 45 % d’ici 2030 et atteindre zéro d’ici 2050 pour éviter une crise climatique à l’échelle globale.

Au Canada, pour arrêter la croissance du CO2 dans l’atmosphère, il faudrait rapidement pouvoir éliminer environ 700 mégatonnes de CO2 par année, estime Steve Oldham. « Pour éliminer les émissions du Canada, nous devrions construire 700 usines. »

Certains s’inquiètent que les solutions avancées par des entreprises comme Carbon Engineering ne détournent l’attention de la réduction des émissions à la source.

Pour Tom Green, analyste en solutions climatiques à la fondation David Suzuki, c’est un faux débat.

« On va avoir besoin de toutes les solutions possibles étant donné que nous sommes dans une situation très grave pour le climat. Même si on cesse nos émissions demain matin, nos niveaux sont trop élevés. »

Chris Bataille, de l’Université Simon Fraser, abonde dans le même sens.

« Ces technologies coûtent extrêmement cher et semblent être de la science-fiction, dit-il. Mais, pour atteindre les objectifs de [l'Accord de] Paris, nous devons cesser d’émettre des gaz à effet de serre. Nous devons même en capturer. »

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