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Un troupeau de vaches patrimoniales de race canadienne sauvé de l'abattoir

Mme Gagné a la tête collée sur celle de la vache et sourit à la caméra.

L'éleveuse Mélanie Gagné et la vache canadienne Gretelle

Photo : Mélanie Gagné

Radio-Canada

Une centaine de vaches de race canadienne ont été sauvées de justesse grâce à la solidarité des Québécois, après que l'éleveuse Mélanie Gagné eut lancé un appel urgent sur les réseaux sociaux le 22 mars pour sauver ces bovins « patrimoniaux ».

Un texte de Brigitte Lévesque

Les dirigeants de la Fédération de producteurs des races patrimoniales du Québec (FPRPQ) ont tenté par tous les moyens d’acquérir cet important cheptel, majoritairement de race pure, dont le propriétaire malade devait se départir rapidement.

La perte de ce troupeau aurait fragilisé encore davantage la plus vieille race de vache laitière en Amérique du Nord. Car il reste à peine quelques centaines de ces têtes pur-sang dans le monde, principalement en territoire québécois, là où des bovins venus de France se sont développés dès le 17e siècle pour donner naissance à cette race que l’on appelle aujourd’hui « canadienne ».

La FPRPQ ne disposait pas des fonds nécessaires pour acheter tout le troupeau d’un seul coup, pour la somme de 100 000 $, comme le souhaitait l’éleveur.

Et le temps pressait, puisqu’un premier lot d’animaux devait partir pour l’encan, où la vache canadienne est davantage achetée pour sa viande que pour son lait, en raison de sa production moindre que celle de la Holstein, cette vache noir et blanc importée.

Devant l’urgence de la situation, l’organisme à but non lucratif qui se consacre à la sauvegarde des animaux patrimoniaux a contacté les deux ordres de gouvernement pour solliciter une aide financière dans le but d’acquérir le troupeau, mais aucune somme ne lui a été accordée.

Une vidéo de l’éleveuse Mélanie Gagné, grandement partagée sur les réseaux sociaux, avait toutefois suscité un mouvement de sympathie au sein de la population et du milieu agricole québécois. Devant le grand intérêt manifesté, la FPRPQ a réussi à gagner un peu temps auprès de l’éleveur.

Un dénouement inespéré

L’organisme a organisé bénévolement un encan silencieux à la ferme en question pour permettre aux intéressés de voir les animaux avant de les acheter. Dix-sept personnes, surtout des producteurs laitiers, ont alors fait l’acquisition d’un total de 58 têtes, en signant un contrat dans lequel elles s’engageaient à en poursuivre l’élevage en race pure.

Toutefois, 45 têtes n’avaient pas trouvé preneur. « On continue notre travail jusqu’à la toute dernière seconde avant que le camion n’emmène les dernières vaches [à l’encan traditionnel] », nous avait dit Mélanie Gagné, à quelques jours de l’échéance de l’éleveur.

Un dernier appel médiatisé aura eu une portée inespérée, au point que, après trois semaines d’efforts sans relâche, tout le reste du troupeau a pu être sauvé.

Une générosité étonnante

Un total de 132 personnes ont fait un don sur une plateforme de financement participatif, ce qui a notamment permis à la Fédération de faire l’acquisition de quelques vaches pour leur grande valeur génétique.

« Trois sujets appartiennent au peuple », lance fièrement Mme Gagné, qui s’est émue aux larmes devant la générosité des gens pour la cause, et même à son endroit personnel.

« Une dame de Montréal que je ne connais aucunement désirait me faire un cadeau, à moi, parce qu'elle disait que je semblais être une bonne personne qui avait mis beaucoup de temps et de coeur dans ce projet. Cette dame a acheté une vache pour moi. La belle Gretelle que j'aimais tant, mais que je ne pouvais me permettre », se réjouit Mélanie Gagné.

Une loi sans protections

La vache canadienne est reconnue dans la Loi sur les races animales du patrimoine agricole du Québec. Mais, contrairement à la faune sauvage ou au patrimoine matériel, il n’y a aucune mesure de sauvegarde pour ce patrimoine vivant.

« Les animaux patrimoniaux devraient être autant protégés que l’ours polaire et la couleuvre brune », soutient Vanessa Turcotte, qui élève à sa ferme familiale les deux autres races reconnues par Québec et dont l’avenir est également fragile, soit le cheval canadien, qui a bâti la colonie, et la poule Chantecler, une race élaborée par un moine de l’abbaye d’Oka de 1908 à 1919.

Vanessa Turcotte fait partie de la vingtaine d’acheteurs qui ont participé au récent sauvetage en faisant l’acquisition d’une génisse. Cette mère de quatre jeunes enfants de la région de Shawinigan fait connaître les animaux patrimoniaux dans des écoles.

En donnant des conférences, elle a réussi à toucher les élèves, et elle avertit le premier ministre François Legault qu’il recevra bientôt une lettre de leur part lui demandant « que la loi soit amendée ».

Deux petites filles se promènent l'hiver avec la vache en laisse.

Photo d’une génisse sauvée par la famille de Vanessa Turcotte.

Photo : Vanessa Turcotte

Au cabinet du ministre de l’Agriculture, on dit travailler de concert autant avec la FPRPQ qu’avec l’Association de mise en valeur de la race bovine canadienne et la Société des éleveurs de bovins canadiens, avec un objectif commun, celui d’assurer la préservation de la vache de race canadienne.

« Une prochaine rencontre est d’ailleurs prévue à ce sujet avec M. David Auclair de la FPRPQ, dans la semaine du 22 avril, dans le but de présenter un projet à plus long terme. Le ministère de la Culture et celui des Forêts, de la Faune et des Parcs seront de la partie », dit-on.

Le cabinet affirme que le ministère de l’Agriculture du Québec a investi près de 500 000 $ dans des programmes pour assurer la préservation de la vache de race canadienne depuis 2014.

Quel avenir pour la vache de race canadienne?

Pour l’instant, il existe au Québec trois troupeaux importants dont la moitié des bêtes sont pur-sang. Deux de ces troupeaux contribuent à la commercialisation de six fromages d’appellation de race canadienne, soit quatre aux Îles-de-la-Madeleine et deux dans Charlevoix.

Ces troupeaux sont « solides », soutient le directeur général de l’Association de mise en valeur de la race bovine canadienne, Mario Duchesne. Il estime que dans quelques années, la totalité de ces trois troupeaux sera de race pure.

Pour Mario Duchesne, il était essentiel de sauver le troupeau qui était en péril. « On doit augmenter le nombre de bovins pour avoir une bonne diversité génétique. Plus on aura d’animaux de qualité qui vont naître, plus on pourra valoriser et assurer la pérennité de la race canadienne », juge-t-il.

« La situation est très critique, croit Mario Duchesne, mais il y a de l’espoir » pour cette vache unique, parfaite pour les produits du terroir. Or, ce n’est pas dans le courant industriel actuel, observe-t-il, qu’elle pourra être mise en valeur.

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