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Le combat des mots, au coeur de la guerre électorale albertaine

Plan rapproché des chefs Rachel Notley et Jason Kenney en train de parler.
Analyse de discours : la campagne électorale albertaine était marquée par l'offensive. La rhétorique des chefs reposait sur les mêmes thèmes. Photo: La Presse canadienne / Jeff McIntosh
Emma Hautecoeur
Simon-Pierre Poulin
Mylène Briand

« Pipeline, pipeline, pipeline! J'ai dit pipeline deux fois de plus que M. Kenney ne l'a fait pendant 10 ans à la Chambre des communes », a lancé Rachel Notley le 24 mars. Son adversaire conservateur a le sens de la réplique : « l'alliance Notley-Trudeau » est presque devenu son slogan électoral. Au-delà des déclarations-chocs, sur quels mots les deux aspirants dirigeants ont-ils véritablement façonné leur rhétorique? Radio-Canada a tenté de répondre à cette question en analysant méthodiquement chacun des mots qu'ils ont prononcés au cours de la campagne.

Emplois, économie et pipelines, Rachel Notley et Jason Kenney ont croisé le fer sur le même terrain. En scrutant d’un peu plus près les transcriptions de leurs discours quotidiens, une ressemblance marquante se dessine entre les principaux termes utilisés par les deux chefs. Mais le ton résonne encore plus fort : le ton des chefs est à l’offensive.

Nuages de mots. À gauche, les mots les plus utilisés par Rachel Notley: Kenney, plan, people, know, care, jobs, Albertans, fight, need, Premier,
economy, Calgary, friends, health, province, kids, government, future, cut, pipeline, build, families, work, schools, resources. À droite, les mots de Jason Kenney: NDP, government, tax, Albertans, Trudeau, jobs, dollars, energy, carbon, oil, people, gas, work, united, Premier, Notley, need, province, federal, pipeline, billion, health, economyAgrandir l’imageUne exploration des discours des annonces de Rachel Notley du NPD (à gauche), et de Jason Kenney du PCU (à droite), faites durant la campagne électorale, du 19 mars au 8 avril, a fait apparaître les mots fréquemment utilisés par les deux chefs. Photo : Radio-Canada

Plus que tout autre mot, c’est « Kenney » qui revient le plus souvent dans la bouche de Rachel Notley. Quant à lui, ce n’est pas le nom de sa rivale qu’il répète le plus, mais plutôt l’acronyme de son parti (NDP).

Le choix est stratégique, selon Melanee Thomas, politologue à l’Université de Calgary, qui observe que la marque « Notley » est beaucoup plus populaire que sa bannière politique, tandis que Jason Kenney tire son parti vers le bas.

Le chef conservateur met donc plus l’accent sur l’idée d’un gouvernement du Parti conservateur uni. C’est le groupe de mots qui revient le plus souvent dans ses annonces.

Des expressions consacrées

L’analyse de leurs propos suggère que les deux rivaux utilisent souvent les mêmes mots, comme la santé, sans toutefois y associer les mêmes idées. Quand le chef conservateur prononce le mot santé (health), il fait fréquemment référence aux transferts fédéraux en santé. Il parle donc de fiscalité et écorche au passage Ottawa, qui empêche, selon lui, « les Albertains d’avoir la mainmise sur leur argent ».

Quant à Rachel Notley, lorsqu’elle parle de santé, elle critique souvent l’intention de son rival de privatiser le système à l’américaine, « American-style health care », et souligne sa promesse de le maintenir public « public health care ». À ces expressions consacrées récurrentes s’ajoute la référence au « big corporate tax cut », l’importante réduction fiscale promise par Kenney aux grandes entreprises.

De façon générale, les expressions les plus populaires des chefs ont une connotation négative et sont dirigées contre l’autre camp. « Les campagnes négatives fonctionnent, confirme Melanee Thomas. Ce n’est pas pour rien que tout le monde le fait. »

Le fantôme de Trudeau

« L’alliance Notley-Trudeau » est l’expression de prédilection de Jason Kenney. Il exploite ainsi, selon Frédéric Boily, à la fois le souvenir presque traumatique en Alberta de la politique énergétique de Trudeau père et l’affaire SNC-Lavalin qui secoue le gouvernement et la popularité du fils.

Sous la tempête hivernale, Jason Kenney et Andrew Scheer se rallient sur une estrade.Les politologues consultés suggèrent que, par son discours, Jason Kenney prépare le terrain pour les élections fédérales d’octobre. Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Toutefois, cette stratégie de double démonisation ne rejoindrait qu’une fraction des Albertains, précise Melanee Thomas.

Frédéric Boily croit le contraire : le message est aussi destiné aux néo-démocrates, puisqu'en cas de déblocage dans le dossier des pipelines ils auraient très bien pu capitaliser sur « l’alliance Notley-Trudeau ».

Le nom de Trudeau n'apparaît dans aucun des discours de Rachel Notley analysés.

L’environnement, ce grand absent

Mesurer la place des thèmes centraux dans la joute électorale permet aussi d’entrevoir les oubliés de cette campagne. Parmi ceux-ci, les arts, la culture et les affaires francophones brillent par leur absence.

L’absent notoire reste néanmoins l'environnement, un sujet qui ne laisse pas pour autant les Albertains indifférents. Dans les 32 500 premiers répondants au sondage de la Boussole électorale, près d’un sur cinq nommait l’environnement comme l’enjeu le plus important de la campagne.

Cette proportion est loin de se transposer dans les discours des chefs. Rachel Notley défend son « plan de leadership climatique » à l’écrit dans sa plateforme électorale. Prudente, devant les caméras, elle ne fait qu’une seule mention de la taxe de la discorde, qu’elle évoque alors comme une tarification (carbon pricing).

Quant à Jason Kenney, ses mentions du mot carbone sont immanquablement liées à l’attaque de ses adversaires. Il utilise peu le mot environnement et quand il le fait, c’est surtout pour parler de restaurations des terres dans le secteur pétrolier ou pour critiquer le travail des ministres de l’Environnement, provincial et fédéral. Sans surprise, l'homme qui fait des pipelines sa croisade ne brandit jamais l'« urgence climatique ». Mais Notley non plus. Elle ne fait que six timides références aux changements climatiques pendant la période analysée.

La cheminée d'une usine émet de la fumée. « Les Albertains sont divisés sur leur perception des impacts substantiels de l'industrie pétrolière et gazière sur l'environnement », résume Justin Savoie, scientifique de données pour Vox Pop Labs Photo : iStock / starekase

« Historiquement, les campagnes électorales au Canada n’ont pas été de grands débats autour d’enjeux comme l’environnement », explique Jared Wesley, politologue à l’Université de l’Alberta. L’enjeu n’est pas assez chargé d’émotions, soutient-il, pour interpeller les électeurs le temps d’une campagne de 28 jours. C’est ce qui explique aussi, selon lui, des périodes de pointe sur Twitter autour d'un sujet qui soulève les passions : les questions LGBT. En dehors de ces périodes de pointe, un autre enjeu domine la twittosphère : l’emploi. Pour Jared Wesley, c'est un autre indicateur de l'efficacité des conservateurs à contrôler leur message. Ils auront réussi à monopoliser l’attention autour de leurs promesses phares.

Méthodologie :

Radio-Canada a analysé la transcription des discours prononcés devant ses caméras par Rachel Notley, du Nouveau Parti démocratique (NPD), et Jason Kenney, du Parti conservateur uni (PCU), entre le 19 mars et le 8 avril 2019. L'outil Word Counter a comptabilisé les mots les plus souvent répétés et les associations lexicales les plus fréquentes. Une fois leur contexte vérifié, des mots ont été filtrés parce qu'ils n'étaient pas porteurs de sens ou qu'ils n'étaient pas liés aux enjeux. La recherche se restreint au débat du 4 avril 2019 ainsi qu'aux annonces quotidiennes des chefs et exclut les mêlées avec les journalistes.

Notre dossier sur les élections provinciales 2019 en Alberta

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