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Les aventures de la Gaspésienne qui a soigné la « petite fille au napalm »

Martha Arsenault est photographiée dans son uniforme d'aviatrice, entourée de pigeons à Trafalgar Square
Martha Arsenault dans son uniforme d'aviatrice au Trafalgar Square de Londres. Photo: Avec l'autorisation de Martha Arsenault
Isabelle Larose

Martha Arsenault est loin d'avoir mené une vie de ménagère. Avant-gardiste, l'infirmière de carrière a plutôt fait le tour du monde, vécu la guerre, les bombardements et les camps de réfugiés, loin de sa Gaspésie natale. Récit de vie d'une aventurière bientôt centenaire et toujours lucide.

Martha Arsenault a beau avoir 98 ans, dans sa mémoire tout est clair. Assise dignement dans son fauteuil, dans son appartement de Québec, elle raconte avec aisance le fil de sa vie passée aux quatre coins du globe, au coeur des événements marquants du siècle dernier.

Fille d’un comptable et d’une télégraphiste, Martha voit le jour en 1921 à Bonaventure dans une famille de onze enfants. L'été, on allait à la mer tous les jours, se remémore Mme Arsenault. Mais la jeune Gaspésienne qu'elle était n’avait pas d’yeux que pour les coquillages. Elle avait plutôt soif de voyages et d’indépendance.

Photo d'époque où l'on voit Martha Arsenault, 20 ans, photographiée sur une plage de la GaspésieMartha Arsenault photographiée à 20 ans sur une plage gaspésienne. Photo : Avec l'autorisation de Martha Arsenault

Vous allez rire de moi, lance Martha Arsenault, toujours vive et moqueuse. Ce qui me faisait rêver, se remémore-t-elle, c’était une dame du village qui conduisait une voiture avec des grands gants. Je me disais qu’un jour, moi aussi, j’allais avoir une voiture!

Cette automobile, Martha Arsenault l’achètera en 1952, aux États-Unis, avant même d’avoir son permis de conduire.

Mais avant de rouler sur les routes californiennes, la Gaspésienne voit de près la Deuxième Guerre mondiale.

Un premier voyage sous les bombes

En 1942, c’est le déclic. Diplômée d'un cours commercial, Martha Arsenault entend à la radio que l’Aviation royale canadienne recrute de jeunes Gaspésiens désireux de participer aux efforts de guerre.

Tout de suite, ça m’a réveillée! Je voulais voir autre chose!

Martha Arsenault
Photo portrait en noir et blanc de Martha Arsenault, dans son uniforme de l'Aviation royale canadienneLa photo officielle de Martha Arsenault après son recrutement par l'Aviation royale canadienne. Photo : Avec l'autorisation de Martha Arsenault

À peine âgée de 20 ans et déjà blasée par un emploi pas si excitant dans une entreprise téléphonique de Paspébiac, Martha soumet sa candidature. Faites ce que vous voulez dans la vie!, avaient dit ses parents. Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’une sourde.

En peu de temps, la jeune femme quitte Bonaventure pour Londres, en pleine Deuxième Guerre mondiale. Elle y travaillera quatre ans et demi en tant que commis-comptable pour l’Aviation royale canadienne.

Photo de 1942 où l'on Martha Arsenault photographiée dans son habit d'aviatrice en compagnie de 5 autres femmes.Martha Arsenault, debout à gauche, en compagnie d'autres femmes recrutées par l'Aviation royale canadienne, peu avant son départ vers Londres en 1942. Photo : Avec l'autorisation de Martha Arsenault

À l’époque, les femmes ne pouvaient pas prendre les armes et étaient reléguées à des postes administratifs. Confinée dans un bureau, Martha Arsenault a tout même vu et entendu la guerre.

Durant les bombardements, on avait peur. On espérait que les bombes n'allaient pas tomber au-dessus de nous.

Martha Arsenault

Mais le lendemain matin, on se réveillait et on allait travailler , raconte-t-elle.

Martha Arsenault est photographiée dans son uniforme d'aviatrice, entourée de pigeons à Trafalgar SquareMartha Arsenault dans son uniforme d'aviatrice au Trafalgar Square de Londres. Photo : Avec l'autorisation de Martha Arsenault

Pour celle qui n’avait jamais vu d’ascenseur ni voyagé plus loin que Chandler, il s’agissait d’un baptême de feu.

Une infirmière globe-trotter

De retour au pays en 1946, Martha Arsenault troque son uniforme militaire contre l'habit d’infirmière.

Après la guerre, explique Martha, le gouvernement nous a dit qu’on pouvait continuer notre éducation. C’est là que j’ai décidé de devenir infirmière.

Un groupe d'étudiantes posent  en uniforme d'infirmière Martha Arsenault (à l'extrême gauche de la 2e rangée) durant ses études en soins infirmiers à l'école Saint-Michel-Archange à Québec. Photo : Avec l'autorisation de Martha Arsenault

Durant la guerre, on allait visiter un hôpital pour les grands brûlés où on soignait les pilotes blessés. C’est ça qui m’a donné le goût.

De 1947 à 1950, la Gaspésienne est installée à Québec pour apprendre les rudiments du métier.

Pas question pour elle de mener une carrière paisible de garde-malade en Gaspésie. À 98 ans, elle rit même de bon cœur quand on évoque cette possibilité. J'avais d'autres idées dans la tête, se souvient-elle, malicieuse.

Portrait en noir et blanc de Martha Arsenault dans son uniforme d'infirmièreMartha Arsenault a complété ses études en soins infirmiers, en 1950, à l'école de l'hôpital Saint-Michel-Archange à Québec. Photo : Avec l'autorisation de Martha Arsenault

Après avoir soigné des Inuits atteints de tuberculose dans une clinique de Québec, la trentenaire s’exile aux États-Unis. Entre 1952 et 1967, elle pratique en Californie, au Michigan et sur l’île de Guam en Micronésie.

À 46 ans, sans mari ni enfant, Martha Arsenault rassemble ses économies et part faire un tour du monde en règle – certificat à l’appui. Quel garçon m’aurait attendue pendant que j’étais toujours partie?, s’esclaffe aujourd'hui la nonagénaire.

Les horreurs du Vietnam

En 1969, Martha Arsenault retourne en zone de guerre, au Vietnam cette fois. À Saïgon (aujourd’hui Ho Chi Minh-Ville), elle se joint à l’équipe médicale de l’hôpital Barksy, spécialisée en chirurgie plastique et reconstructrice destinée aux enfants.

Un enfant vietnamien défiguré pose les mains jointes sur son lit d'hôpitalLes chirurgies plastiques étaient nécessaires pour de nombreux enfants vietnamiens défigurés par des bombes. Photo : Avec l'autorisation de Martha Arsenault

Durant près de six ans, l’infirmière soigne les petites victimes de cette guerre qui oppose les communistes du nord du pays aux nationalistes du sud.

Elle panse des enfants brûlés par les explosions de napalm, démembrés par les bombes et décharnés par le noma, une maladie foudroyante qui dévore les visages des enfants vivant dans une pauvreté extrême.

Soigner « la petite fille au napalm »

Le 8 juin 1972, celle qui allait devenir « la petite fille au napalm » est admise à la clinique, sévèrement brûlée après un bombardement aérien au napalm, de l’essence gélifiée explosive.

Martha se souvient très bien de l’arrivée de la petite Kim Phúc, qui avait 9 ans. C'est elle qu'on voit courir, nue et horrifiée, au centre de la photo qui allait bientôt émouvoir le monde entier.

Kim Phuc, nue, qui fuit le nuage laissé par la bombe au napalm. En arrière-plan, des soldat sud-vietnamiens.Peu de temps après la prise de cette photo historique, le photographe Nick Ut a amené la jeune Kim Phúc (au centre de la photo) dans l'hôpital où travaillait Martha Arsenault. Photo : La Presse canadienne / AP Photo / Nick Ut

C’est le photographe Nick Ut lui-même qui l’a amenée à l’hôpital, raconte l’infirmière retraitée.

La première journée qu’elle est arrivée, un médecin indien et moi sommes allés lui acheter une poupée au marché. Je me rappelle très bien.

Martha Arsenault

Quand il fallait enlever les bandages, se remémore Martha, on la mettait dans le bain. On devait y aller doucement pour éviter que ses plaies saignent.

Sur une photo en noir et blanc, Martha Arsenault est photographiée dans un hôpital ave une petite fille dont le bras est enroulé dans des bandages.À l'hôpital Barksy, Martha Arsenault effectuait un suivi médical rigoureux auprès des enfants ayant subi des chirurgies. Photo : Avec l'autorisation de Martha Arsenault

Sur le coup, on ne savait pas que c’était si important , note Mme Arsenault. Mais l’infirmière a compris, quelques jours plus tard, que sa petite patiente avait révélé les horreurs de la guerre du Vietnam à toute la planète lorsqu’elle a vu la poignante photo publiée dans un journal américain, posté par une amie

Martha Arsenault a revu Kim Phúc lors d’une cérémonie, à Toronto, en 2012, pour célébrer les 40 ans de la photographie de « la petite fille au napalm », un des plus célèbres clichés de l’histoire.

 Kim Phúc et Martha Arsenault sont réunies dans une même photo prise en 2012. En 2012, Kim Phúc a salué chaleureusement Martha Arsenault lors d'une cérémonie organisée à Toronto pour souligner les 40 ans de la célèbre photo. Photo : Getty Images / Steve Russell/Toronto Star

J’étais une invitée spéciale, explique-t-elle. J’étais assise à la table des héros, où on retrouvait des gens qui avaient eu un rôle marquant dans la vie de Kim Phúc.

Les camps de réfugiés cambodgiens

Après avoir quitté le Vietnam, in extremis, quelques heures avant la chute de Saïgon en avril 1975, Martha Arsenault met le cap sur la Thaïlande.

Elle y passera 5 ans et demi dans des camps de réfugiés, à la frontière du Cambodge, pour soigner les blessures d’un peuple saigné par la guerre civile et la dictature des Khmers rouges.

C’était le régime de Pol Pot, précise Mme Arsenault, les enfants mouraient de faim.

Des enfants cambodgiens, pieds nus, posent les mains jointes devant des cabanes de pailleDes enfants cambodgiens hébergés dans un des camps mis en place par l'International Rescue Committee, l'organisme pour lequel Martha Arsenault travaillait en Thaïlande. Photo : Image tirée d'une carte postale du International Rescue Committee

On avait toujours des soldats avec nous. On avait érigé des camps dans la jungle et on marchait pour trouver des blessés.

Martha Arsenault
Martha Arsenault est photographiée en train de manipuler du matériel médicalMartha Arsenault en pleine action dans un camp de réfugiés en Thaïlande. Photo : Avec l'autorisation de Martha Arsenault

Même si son quotidien fourmillait d’horreurs, Martha Arsenault décrit son passage auprès des Cambodgiens commeles belles années.

Martha Arsenault sourit, entourée de travailleurs asiatiquesMartha Arsenault entourée de collègues de travail dans un camp de réfugiés à la frontière du Cambodge et de la Thaïlande. Photo : Avec l'autorisation de Martha Arsenault

Les gens vont penser que j’ai perdu la tête, dit-elle en riant, bien consciente du paradoxe. Mais pour moi, c’était mes meilleures années. Je sentais que j’aidais.

Je ne regrette rien!

Martha Arsenault, qui a soufflé 98 bougies le 17 avril, est toujours animée par une quête d’indépendance indéfectible.

La quasi-centenaire fait ses courses, cuisine et assiste à des événements culturels. Je ne suis pas souvent dans mon appartement, précise l'infirmière qui a conclu sa carrière en Floride, à 68 ans.

Martha Arsenault est photographiée à 98 ans dans son appartement de Québec, assise sur le divanÀ 98 ans, Martha Arsenault est toujours très active et vive d'esprit. Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Ma plus grande peur, c’est de perdre mon autonomie. Penser qu’un jour, quelqu’un pourrait venir me laver, je n’aime pas ça.

Martha Arsenault

Je suis indépendante, rappelle Mme Arsenault. Je fais ce que je veux.

Alors que ses voisins se bercent dans leurs chaises en parlant de leurs petits-enfants, Martha n’a pas de progéniture à cajoler, mais bien des aventures à raconter.

Et si c’était à refaire? Comme le dit Édith Piaf, je ne regrette rien!, lance Martha Arsenault.

Gaspésie et Îles-de-la-Madeleine

Histoire