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analyse

SharQc, le requin qui ne fait plus peur aux Hells

Moto appartenant à un membre des Hells Angels.

Photo : Radio-Canada / Jean-Philippe Pelletier

Isabelle Richer

Le 15 avril 2009, la police arrêtait presque tous les Hells Angels du Québec. L'opération SharQc, qui se préparait depuis presque trois ans, était la suite logique de l'opération Printemps 2001, qui avait porté un coup dur aux motards criminels. Cette fois, il s'agissait de les éradiquer une fois pour toutes. SharQc fut un gros succès pour les forces de l'ordre. Dix ans plus tard, cette opération est synonyme de fiasco judiciaire.

Il fallait une coordination chirurgicale pour arriver à mener à bien cette opération qui envoyait sur le terrain 1200 policiers dans toutes les régions du Québec, au Nouveau-Brunswick et jusqu'en République dominicaine.

Le mandat d'arrestation visait 156 personnes. Une trentaine ont échappé à la rafle.

Somme toute, ce fut un succès.

L'ex-capitaine de la Sûreté du Québec Sylvain Tremblay était responsable de la coordination des escouades régionales mixtes pour l'opération SharQc.

Le souvenir de ce 15 avril 2009 figure parmi les hauts faits du corps de police.

« L'opération était majeure, c'était l'aboutissement d'un très gros projet », explique Sylvain Tremblay, aujourd'hui retraité.

Notre but, c'était d'arrêter tous les membres en règle. On savait qu'on allait immanquablement en échapper plusieurs. Mais au fil des mois, on les a presque tous épinglés. Ce jour-là, c'était une très grande victoire pour la police.

L'ex-capitaine de la Sûreté du Québec Sylvain Tremblay
 L'ex-capitaine de la Sûreté du Québec Sylvain Tremblay.

L'ex-capitaine de la Sûreté du Québec, Sylvain Tremblay

Photo : Radio-Canada

Une stratégie ambitieuse appuyée sur une preuve monumentale

La stratégie élaborée par l’équipe des procureurs du ministère public pour obtenir la condamnation des motards était ambitieuse.

Considérant que tous les motards avaient voté en faveur de la guerre pour éliminer la concurrence, ils étaient donc tous responsables des meurtres de leurs rivaux et devaient en conséquence faire face à des accusations de meurtre ou encore de complot de meurtre.

D’autres seraient accusés de trafic de drogue et de gangstérisme.

La poursuite pouvait compter sur une preuve monumentale constituée des résultats de plusieurs enquêtes faites dans les années précédentes, mais aussi des témoignages de quelques délateurs et surtout de celui, précieux, d'un témoin spécial.

Sylvain Boulanger avait choisi de déballer tout ce qu'il savait des activités criminelles de ses anciens complices.

Il avait signé un contrat de 2,9 millions de dollars avec les autorités pour les aider à anéantir les Hells Angels.

Toute la journée du 15 avril 2009 a été consacrée aux arrestations sur le terrain, à la fouille de certains endroits bien identifiés par les témoins délateurs et aux comparutions des prévenus.

Un véritable ballet s'est tenu au Centre judiciaire Gouin, lors duquel plus d'une centaine de Hells Angels (membres en règle ou associés) ont défilé pour comparaître par vidéoconférence.

SharQc, qui était l'acronyme de Stratégie Hells Angels rayon Québec, portait bien son nom et l'analogie avec le requin était toute désignée.

Autopsie d'un requin

Dans les mois suivants, les avocats de la défense ont fourbi leurs armes et ont préparé une série de requêtes pour contester la preuve et attaquer divers pans de l'enquête.

Me Madeleine Giauque, qui était procureure-chef de ce dossier géant, a accepté de faire une déclaration écrite pour souligner les 10 ans de l'opération SharQc.

L'avocate d'expérience dirige maintenant le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI).

Elle se souvient parfaitement de ce qui a été la plus grosse opération policière au pays.

« Je travaillais dans ce dossier depuis près de 30 mois et j’étais entourée de personnes fougueuses, qui s’étaient jointes à moi au fur et à mesure que les mois s’écoulaient. Notre plan de match était prêt, même si nous savions tous que ce serait une tâche phénoménale et que nous ne compterions pas nos heures », se rappelle-t-elle.

De 2009 à 2011, les équipes d'avocats se sont affrontées férocement dans la salle d'audience du juge de la Cour supérieure James Brunton, désigné pour présider les procès qui découlaient de l'opération SharQc.

Rapidement, le juge a laissé entendre que le navire était trop gros pour arriver à bon port, de sorte qu'en mai 2011, il a prononcé un arrêt des procédures pour 31 des accusés qui ont été libérés sur-le-champ.

Le juge estimait non pas que la preuve était insuffisante, mais plutôt que le système judiciaire serait incapable de gérer tous les accusés et la quantité de procès qui devraient avoir lieu, et que cela entraînerait des délais déraisonnables.

Premier gros choc pour l'équipe responsable du dossier SharQc.

Un homme est sur sa moto avec une veste arborant une tête de mort ailée, symbole des Hells Angels.

Des membres de Hells Angels lors d'un grand rassemblement en 2016 à Carlsbad Springs, près d'Ottawa, en Ontario

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

L'ex-officier de la SQ Sylvain Tremblay s'explique encore mal ce qui a pu mener à cette situation.

« On avait la certitude que notre dossier était blindé, notamment parce que Madeleine Giauque était aux commandes, et puis les mégaprocès avaient passé le test des tribunaux avec Printemps 2001, mais aussi parce qu'on avait l'assurance du ministre de la Sécurité publique Jacques Dupuis que le système judiciaire serait capable d'absorber ça et qu'il le supporterait », explique-t-il.

La déroute judiciaire

Cette première faille dans l'édifice allait ébranler la suite des procédures.

Des négociations ont été entamées entre la poursuite et la défense pour régler la plus grande partie des dossiers en 2012 et 2013, ce qui a permis d’éviter des procès.

Les accusés ont reconnu leur culpabilité quant à des accusations réduites de complot de meurtre et ils ont été condamnés à des peines importantes variant de 12 à 25 ans de prison.

Finalement, à la fin de l'été 2015, le seul procès découlant de l'opération SharQc s'est ouvert, regroupant cinq accusés.

À peine un mois plus tard, une autre faille, fatale celle-là, allait mettre fin au dossier.

Le juge a donné raison aux accusés qui reprochaient à la poursuite – procureurs et policiers – d'avoir tardé, pendant des années, à leur remettre quelques éléments de preuve qui pouvaient égratigner la crédibilité du témoin spécial Sylvain Boulanger. Le juge soulignait aussi que la poursuite n'avait même pas expliqué pourquoi elle n'avait pas remis ces quelques documents.

Les cinq accusés ont donc obtenu un arrêt des procédures.

Pourtant, selon l'ex-capitaine Sylvain Tremblay, il aurait été simple d'expliquer cette situation qui n'était pas aussi dramatique qu'elle en avait l'air.

Selon lui, il aurait suffi de faire témoigner les policiers qui avaient participé aux enquêtes ayant permis de récolter ces quelques éléments de preuve « et tout aurait été limpide ».

Pour une raison que je ne comprends pas, les procureurs ont baissé les bras.

L'ex-capitaine de la Sûreté du Québec Sylvain Tremblay

La poursuite a difficilement encaissé cette défaite... mais le dossier allait connaître un autre rebondissement.

Les accusés, qui avaient plaidé coupables et qui purgeaient de longues peines de prison, estimaient qu'ils étaient injustement punis puisque s'ils avaient su que la preuve contre eux était affaiblie par des éléments qu'on leur avait cachés, ils n'auraient pas plaidé coupables.

Armés de cette rhétorique, ils se sont adressés à la Cour d'appel, qui a réduit leurs sentences de façon considérable le 31 août 2016.

Madeleine Giauque, directrice du Bureau des enquêtes indépendantes.

Madeleine Giauque, directrice du Bureau des enquêtes indépendantes

Photo : La Presse canadienne / Presse canadienne/Ryan Remiorz

La fin de ce mégadossier a inspiré cette déclaration à Me Madeleine Giauque : « Un dossier comme ça t’habite sans arrêt et fait ressortir le meilleur et le pire des individus. SharQc, ça a été un peu tout ça! », souligne-t-elle.

« Chez certains, l’engagement du début a laissé la place à l’essoufflement, au manque de confiance et de solidarité, et même au désir de passer à autre chose… Chez d’autres, c’est le contraire : malgré les difficultés, ils ou elles ont choisi de se joindre à l’équipe en cours de route en acceptant de vivre ce parcours du combattant. »

Travailler dans le dossier SharQc a changé ma vie et ma vision du système de justice pénale et de la société en général. C’est une aventure que je n’oublierai jamais.

Me Madeleine Giauque.

L'ex-enquêteur de la SQ Sylvain Tremblay admet qu'une certaine frustration demeure, mais il rappelle que le crime organisé a été déstabilisé pendant de longues années.

« C'est frustrant d'entendre le mot "échec" associé à cette opération-là. Nous, on a livré la marchandise à la satisfaction des procureurs. On a neutralisé les motards pendant au moins cinq ans. Ce qui est particulièrement choquant, c'est de constater qu'on avait saisi des kilos de stupéfiants chez plusieurs d'entre eux... et aujourd'hui, ils sont encore dans le trafic de drogue. Ce sont eux, les leaders. »

10 ans plus tard

Ce qui devait être l'opération définitive n'a pas eu l'effet recherché. Les motards ont été ébranlés par Printemps 2001, puis encore davantage par SharQc, mais ils se sont relevés avec un élan insoupçonné.

Dès 2015-2016, ils ont repris l'aplomb de leurs années de règne, d'autant qu'ils sont maintenant presque seuls au sommet de la pyramide criminelle.

La déroute de la mafia montréalaise leur offre toute la latitude dont ils ont besoin pour s'imposer dans cet univers à la recherche d'un leader charismatique.

Le fiasco de l'opération SharQc a forcé l'État à faire un examen de conscience.

Plusieurs juristes ont examiné l'échec du mégaprocès afin d'en tirer des leçons.

Le rapport de Me Michel Bouchard propose de mieux arrimer le travail des policiers et des procureurs dans les dossiers d'envergure à l'avenir.

Un autre rapport, celui de Me Jean Lortie, conclut que rien ne permet de douter de la bonne foi des policiers. Cela a assurément mis un baume sur la blessure de l'équipe responsable du dossier SharQc.

Au-delà des analyses et des rapports, la fin de ce dossier à l'avantage des motards leur a donné des munitions.

La preuve? Une vingtaine de Hells Angels ont déposé des poursuites civiles totalisant 64 millions de dollars en dommages-intérêts et en dommages exemplaires contre le gouvernement du Québec, qui est responsable des agissements de ses procureurs et de ses policiers.

La guerre des motards, elle ne se fait plus contre des rivaux à peu près inexistants, elle se fait désormais contre l'État.

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