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L’insoutenable pression d’occuper ses temps libres

Un homme se tient les cheveux d'un air inquiet.

Les loisirs deviennent un nouveau terrain pour accroître la productivité, ce qui en pousse plusieurs à angoisser dès qu'ils ont un moment libre.

Photo : iStock / master1305

Carolle-Anne Tremblay-Levasseur

Qui n'a pas déjà ressenti une angoisse à l'idée de prendre du temps pour soi? La culpabilité nous gagne rapidement et il nous semble impossible de décrocher. Oubliez les impératifs de productivité! La clé pour faire disparaître cette voix négative : choisir des activités dans lesquelles vous vous sentez en contact avec autrui et compétent, et les pratiquer souvent.

Pier-Luc Ouellet, auteur et chroniqueur, regarde des films sur Netflix pour aussitôt les rayer de sa liste, lit des romans pour ensuite en écrire une critique sur Goodreads, et joue à des jeux vidéo pour les recenser dans un fichier Excel une fois qu’il les a terminés.

Ce que j’observe, contrairement à ce qui est véhiculé, c’est que les millénariaux, on travaille énormément et même de façon intangible dans nos temps libres, où on se questionne constamment sur les prochaines étapes de notre carrière par exemple.

Pier-Luc Ouellet
Une femme a un ordinateur posé sur ses jambes.

Regarder du contenu Netflix sur son ordinateur est populaire

Photo : Getty Images / wutwhanfoto

Dans un texte du magazine Urbania, il s’est questionné sur cette propension à rentabiliser tout temps libre, aussi banal soit-il.

Au téléphone, il me rassure : « J'arrive assez bien à décrocher, mais je remarque cette tendance chez moi et les autres à parfois gérer les loisirs comme un travail. »

Curieuse, je lance un appel à tous sur Instagram. Un peu plus de 15 personnes me répondent avec des points d’exclamation. Eux aussi arrivent très difficilement à taire cette voix intérieure qui leur exige d’être productifs en tout temps.

L’optimisation de tous les aspects de la vie devient un impératif. L’individu écoute des balados éducatifs pour apprendre, cuisine pour perfectionner ses habiletés, et s’entraîne pour augmenter sa performance physique.

La question à se poser : pourquoi? C’est du moins ce que croit Jacques Forest, professeur titulaire à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal (EGS UQAM), psychologue et conseiller en ressources humaines agréé.

Jacques Forest explique que le salaire n'est pas si important que ça pour le bonheur.

Le psychologue Jacques Forest

Photo : Radio-Canada / Julien Lamoureux

Ce n’est pas tant ce que l’on fait qui est important, mais le pourquoi qui l’anime.

Jacques Forest

Parfois, la réponse à cette question est l’orgueil ou l’argent.

Pourquoi choisir ce loisir?

La pression exercée par une volonté de rentabilité constitue un motif pervers pour quiconque décide de s’y soumettre pour les mauvaises raisons. M. Forest explique que ce sentiment est provoqué par une motivation extrinsèque qui relève davantage de l’ego.

Les personnes touchées décident alors d’agir pour repousser des sentiments de malaise, de honte et de culpabilité.

Par exemple, elles choisissent d’exercer un sport dans le seul but de maigrir et d’ainsi correspondre à l’idéal de beauté social au lieu de s'adonner à une activité sportive amusante et signifiante pour eux.

Un homme et une femme nouent les lacets de leurs chaussures

Un homme et une femme nouent les lacets de leurs chaussures

Photo : iStock

Selon le psychologue, ce type de motivation fonctionne seulement à court terme et présente un coût psychologique élevé. Les sentiments négatifs se manifestent ensuite fréquemment, en plus de mener vers un épuisement émotionnel.

Ça ne donne pas les vitamines dont le cerveau a besoin pour opérer de façon efficace.

Jacques Forest

Pier-Luc Ouellet ajoute que l’anxiété économique et climatique motivent ces comportements chez plusieurs millénariaux.

Le futur m’apparaît incertain sur les plans économique et climatique. Alors, on veut être outillé et avoir des plans A, B, C et D. Ça vient de cette incertitude-là.

Pier-Luc Ouellet

Pour ce dernier, les promesses du capitalisme de dégager plus de temps à l’individu grâce à la productivité et aux avancées technologiques a avalé sa finalité.

Il soutient que le loisir devient un nouveau terrain pour accroître la productivité. À son avis, cet impératif a été intériorisé chez beaucoup de personnes.

La source des plaisirs

Le « sens et le plaisir » doivent être au cœur des passe-temps pratiqués, selon M. Forest.

Ainsi, lorsqu’une personne choisit de transformer son passe-temps en activité lucrative, elle doit être animée par ces mêmes motivations positives pour que l’expérience soit agréable.

Une famille qui a du plaisir en vacances

Une famille en vacances

Photo : iStock

M. Forest explique que, tous les jours, l’être humain doit se sentir autodirigé, compétent et en contact avec autrui. « Une vie réussie ou significative sera une vie où, tant dans le travail que la vie personnelle, ces trois besoins seront satisfaits », ajoute-t-il.

Ainsi, l’individu tire avantage du fait de choisir librement une activité, de progresser et de se sentir en contact avec autrui.

Détachement psychologique

Laisser le travail au bureau et la vie personnelle à la maison, c’est parfois plus facile à dire qu’à faire. Pourtant, le détachement psychologique entre les sphères de vie permet un repos très efficace. C’est la solution avancée par la psychologue allemande Sabine Sonnentag, pionnière dans le domaine.

Si on est dans notre vie personnelle et qu’on essaie d’être aussi rentable ou d’avoir le même mode de fonctionnement qu'au boulot, on va se brûler à moyen ou à long terme.

Jacques Forest

Dans le même ordre d’idées, Julie Ménard, professeure et directrice adjointe au Département de psychologie de l’UQAM, observe aussi que la population a le souci de maximiser son temps libre pour s’assurer un repos optimal.

Julie Ménard, directrice du Laboratoire d’expertise et de recherche en psychologie et intervention au travail et professeure de psychologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Julie Ménard, directrice du Laboratoire d’expertise et de recherche en psychologie et intervention au travail et professeure de psychologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Photo : Radio-Canada / Hugo Lavoie

[Il ne faut] pas penser au travail. [Il faut] donc se détacher psychologiquement, relaxer, avoir l’impression d’être compétent durant cette activité-là et choisir quand et comment on la fait.

Julie Ménard

La recette magique du bonheur n’existe pas. Quand l’impératif de rentabilité assombrit les temps libres, il faut miser sur des activités choisies librement qui permettent de se sentir compétent et en contact avec autrui.

En complément

Pourquoi se sent-on coupable d'avoir du temps libre? (Nouvelle fenêtre) sur le magazine Urbania

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