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Déferlante de manifestants dans le centre d'Alger

Des manifestants tiennent une banderole dans les rues d'Alger.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Radio-Canada

Pour un huitième vendredi de suite, une foule monstre défile dans le centre d'Alger pour exiger une fois de plus que la classe dirigeante au pouvoir « dégage », mais aussi pour signifier leur rejet du plan de transition qui doit se traduire par l'élection d'un nouveau président le 4 juillet.

Le nombre exact de manifestants est difficile à établir, puisque ni le pouvoir ni les manifestants ne communiquent de chiffres, mais la mobilisation apparaît tout aussi exceptionnelle que lors des vendredis précédents.

Devant la Grande Poste, devenue le point de ralliement d’une population assoiffée de liberté, des milliers de personnes étaient rassemblées avant même que la manifestation ne débute officiellement, après la grande prière du vendredi, rapporte notre correspondant Jean-François Bélanger.

« Système dégage », « qu'ils partent tous », « le pays nous appartient, on en fait ce qu'on veut » sont au nombre des slogans que scande la foule pour réitérer sa volonté qu'une nouvelle classe dirigeante bénéficiant d'un réel appui populaire émerge de ce mouvement pacifique sans précédent.

« Je suis là pour manifester, pour dire à ce système mafieux, corrompu, de dégager », explique un homme drapé dans le drapeau de son pays. « Le peuple algérien en a marre. Ça fait 57 ans qu’ils sont au pouvoir. […] Ces élections, c’est de la poudre aux yeux. Ils veulent faire des élections pour trafiquer encore, et pour qu’ils restent au pouvoir. »

« C’est un ras-le-bol, et c’est dans ce sens-là que nous sommes sortis, père et fille », explique un autre homme, arborant lui aussi fièrement le drapeau algérien, en précisant que ses autres enfants sont sur le point de les rejoindre. « Nous sommes sortis tous en famille, et c’est pour le crier haut et fort. »

Injustice, corruption, prédation, pillage, depuis 60 ans. Je veux dire à l’ensemble des pays étrangers que nous n’avons rien à voir avec cela. Les Algériens que vous voyez aujourd’hui sont les véritables Algériens.

Un Algérien rencontré près de la Grande Poste

Le président par intérim du pays, Abdelkader Bensalah, a confirmé mercredi que la présidentielle censée consacrer un successeur au président Abdelaziz Bouteflika, éjecté du pouvoir sous la pression de la rue et de l’armée, aura lieu le 4 juillet. Cela est conforme à la Constitution, qui prescrit un scrutin dans les 90 jours suivant la vacance du pouvoir.

Le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, qui a grandement contribué à pousser son ancien patron vers la sortie, a lui aussi mis tout son poids derrière ce scénario, en faisant valoir qu’il est crucial d’empêcher un « vide constitutionnel ». Il a dénoncé les « slogans irréalistes visant à [...] détruire les institutions de l'État » entendus dans les manifestations.

Étant donné le verrouillage du système politique, la rue algérienne craint cependant que ce scénario n’aboutisse qu’à l’élection d’un nouveau cacique du régime.

Heurts en marge de la gigantesque manifestation

Policiers et manifestants se sont affrontés en marge de la marche imposante. Les policiers ont fait usage de gaz lacrymogène pour disperser des jeunes qui leur lançaient des pierres. Citant des agents de la protection civile, l’AFP fait état de cinq policiers blessés.

Des manifestants se sont interposés pour calmer les émeutiers en scandant « Silmiya » (pacifique). Certains d’entre eux ont accusé des « voyous » d’être derrière ces affrontements. Peu après, ils ont commencé à nettoyer les rues, ramassant les douilles de lacrymogènes et les pierres.

En début de journée, des policiers ont tenté d'évacuer, sans toutefois utiliser la force et sans y parvenir, le parvis de la Grande Poste, point de ralliement des contestataires. Il s'agissait d'une première tentative du genre depuis le début des manifestations hebdomadaires du vendredi.

Pour la première fois également, plusieurs dizaines de policiers casqués et munis de boucliers barrent depuis le matin l'accès aux abords de ce bâtiment emblématique du coeur d'Alger, obligeant des manifestants à faire preuve de ruse pour s'y rendre.

Les policiers à l'oeuvre à Alger.

Les policiers à l'oeuvre à Alger.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

En avant-midi, des policiers ont par ailleurs tenté d'encercler des manifestants qui s'étaient rassemblés dès l'aube sur le vaste escalier de cet édifice néo-mauresque et de les pousser hors des marches, mais en vain. Ils se sont retrouvés en sous-nombre et vite débordés.

Les manifestants ont finalement ouvert un chemin permettant aux policiers de rebrousser chemin, sans violence, sous les youyous des femmes. « On n'a rien contre vous, on veut le départ de la mafia », ont lancé certaines aux policiers. « Policier, enlève ta casquette et viens manifester » ont aussi scandé certains manifestants.

« Ce vendredi, on sent qu'il y a une tension, les policiers sont nombreux », souligne Karima Bourenane, 36 ans, venue manifester avec sa fille. « J'espère que la manifestation restera pacifique ».

Une fillette participe aux manifestations à Alger, le drapeau en guise de coiffe.

Une fillette participe aux manifestations à Alger, le drapeau algérien en guise de coiffe.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Pour la première fois depuis le début de la contestation, qui s'est déroulée dans le calme et sans incident ces dernières semaines, un cordon de véhicules et de policiers avait déjà interdit l'accès aux abords de la Grande Poste jeudi.

Mardi, la police avait aussi tenté de disperser une manifestation pacifique d'étudiants à Alger.

Un homme dans une manifestation à Alger brandit une affichette où l'on peut lire « Dégage ».

Un homme dans une manifestation à Alger brandit une affichette où l'on peut lire «Dégage».

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Des cours constitutionnels populaires

Depuis le déclenchement du mouvement de contestation antirégime, le 22 février, des débats et des cours sauvages sont organisés dans des lieux culturels, des parcs et des jardins de la capitale algérienne. Étudiants, médecins ou ouvriers viennent « s'instruire » et armer intellectuellement leurs revendications « pour un État de droit ».

Imene, 26 ans, un drapeau aux couleurs nationales encore sous le bras, est venue assister mercredi à un de ses cours après un énième rassemblement près de la Grande Poste. « Ici, on nous ouvre les yeux et on comprend, par exemple, pourquoi cette élection présidentielle, c'est un piège », expliquait la jeune femme plus tôt cette semaine.

L'Algérie n'est pas prête pour une nouvelle élection présidentielle. La société civile n'est pas prête, elle n'a pas la connaissance, elle n'est pas du tout politisée. [...] Ça fait 57 ans, depuis l'indépendance, qu'on nous roule dans la farine et qu'on nous confisque le pouvoir. Ce mouvement populaire, c'est une opportunité magnifique, il faut s'en saisir!

Fella, 52 ans, rencontré lors d'un cours
Des Algériens sont assis autour d'une table.

Des Algériens suivent un cours de droit constitutionnel dans un salon transformé en salle de classe, mercredi, à Alger. Après deux heures, personne ne semblait gagné par l'ennui.

Photo : Getty Images / AFP/RYAD KRAMDI

Selon les protestataires, les institutions et personnalités héritées de la présidence Bouteflika, toujours en place, ne garantissent pas une élection libre et transparente. « Si on va vers une élection présidentielle en l'état, elle n'aboutira qu'à élire un autre dictateur », explique à son auditoire le professeur de droit public Massensen Cherbi.

Texte à l'appui, cet universitaire qui enseigne en France explique que le chef de l'État algérien est le chef suprême des Armées et ministre de la Défense, jouit d'un droit de veto sur le Parlement, n'est responsable ni politiquement ni pénalement et que lui seul peut réviser la Constitution. « Comment appelez-vous un tel président? Un despote! Il suffit de lire la Constitution pour le savoir ».

« Aujourd'hui, la Constitution garantit au prochain président algérien les mêmes prérogatives que le général [Houari] Boumediène » qui dirigea, après un coup d'État en 1965, un régime autocratique jusqu'à sa mort en 1978.

« Les deux chefs de l'État algérien élus au cours de présidentielles pluralistes, l'ont toujours été, largement, au premier tour : Liamine Zéroual, vainqueur avec 61 % des voix en 1995, et M. Bouteflika, élu avec 73 % des suffrages en 1999, puis réélu trois fois avec plus de 80 % des voix.

« Dans les démocraties, il est rare que des présidents soient élus au premier tour avec de tels taux! », ironise M. Cherbi. « La plupart des Algériens ignorent tout ou presque de ce qui est écrit dans la Constitution. C'est pour ça qu'en Algérie le peuple a du mal à entrer dans le débat politique. »

Avec les informations de Agence France-Presse

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