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analyse

Vers un nouveau « printemps arabe »?

Des gens célèbrent le départ du président algérien Abdelaziz Bouteflika.

Le peuple est descendu dans la rue après l'annonce de la démission du président algérien.

Photo : Reuters / Ramzi Boudina

François Brousseau

Neuf jours après l'Algérie, le Soudan vient à son tour de voir un président quitter la scène, forcé par des manifestations populaires. Pendant qu'un pays comme la Libye revient dans l'actualité, et qu'un président élu démocratiquement en Tunisie annonce qu'il ne se représentera pas, peut-on aujourd'hui parler d'un nouveau « printemps arabe »?

Pour essayer de répondre à cette question, il est opportun d’effectuer un petit retour sur les événements de 2011. Ces soulèvements avaient suscité un enthousiasme exagéré et un certain nombre de généralisations. Certaines justifiées, d’autres abusives.

Presque partout, le « printemps arabe » de 2011 a mal tourné.

En Égypte, il a abouti à un putsch militaire qui a installé, à partir de 2013, un régime impitoyable, aujourd’hui en tête des listes d’horreur d’Amnistie internationale : une régression totale. À Bahreïn également, la répression a été forte, lourdement appuyée par une Arabie saoudite dominatrice, immuable et violente.

Puis au Yémen et en Syrie : des guerres atroces, qui ne sont toujours pas terminées.

En Libye, après une intervention occidentale à courte vue en 2011, huit ans plus tard, c’est le chaos politique sur fond de milices multiples : aucun pouvoir, à la fois stable et légitime, n’a réussi à s’installer…

L’unique pays rescapé de 2011, c’est la petite Tunisie, qui n’a sombré ni dans la guerre ni dans la dictature. Mais l’équilibre politique y reste fragile, surtout à cause de la crise économique, et dans le contexte du départ (annoncé le 10 avril) du président laïque Béji Caïd Essebsi, élu démocratiquement en 2014.

2019 : le Soudan et l’Algérie en parallèle

Des jeunes Soudanais manifestent dans les rues contre le gouvernement en place en janvier 2019.

Selon l'ONG Human Rights Watch, les manifestations auraient fait une cinquantaine de morts dont des enfants.

Photo : Reuters / Mohamed Nureldin Abdallah

Au Soudan, des manifestations pacifiques, parties de revendications économiques en décembre 2018, ont progressivement débouché, au fil des mois suivants, sur des revendications politiques remettant en cause les fondements du régime.

On doit regarder ce qui se passe au Soudan – la chute d’un vieux dictateur, particulièrement odieux, qui était là depuis 30 ans – en parallèle avec les événements simultanés d’Algérie. Ce parallèle permet de faire ressortir quelques constantes d’un pays à l’autre, malgré des différences importantes.

D’abord une dictature, plus ou moins militaire, avec une touche islamiste (Soudan) et des institutions pouvant imiter la démocratie (Algérie). Plus une crise économique qui est le premier, mais non le seul, motif d’insatisfaction et d’impatience populaire. Ensuite arrivent des manifestations de rue : petites d’abord, pouvant devenir importantes, voire massives.

Constante est la revendication de la démocratie contre un régime, soit franchement dictatorial, soit faussement (ou très imparfaitement) démocratique. Remarquable est, parmi les manifestants d’Alger ou de Khartoum, la récurrence de mots comme « dignité » ou « liberté »…

Des membres de l'Armée nationale libyenne font le signe de la victoire avec leurs doigts.

L'Armée nationale libyenne (ANL), la force paramilitaire dirigée par le maréchal Khalifa Haftar, a annoncé dimanche avoir mené son premier raid aérien dans la banlieue sud de Tripoli.

Photo : Reuters / Esam Al-Fetori

L’armée : un rôle forcément ambigu

Et puis, il y a le rôle de l’armée… profondément, forcément ambigu. L’armée qui se dit « avec le peuple » (lequel y croit souvent). Et l’armée comme « facteur de stabilité » : deux slogans toujours mis en avant. L’armée dont certains éléments – on l’a bien vu ces derniers jours à Khartoum – se rebiffent et protègent les manifestants contre d’autres forces répressives du même régime : milice présidentielle, services de sécurité.

Cette armée fait aussi partie intégrante du système. Et de ce fait, elle joue un double jeu. On l’a vu en Égypte alors qu’en 2011, dans un premier temps, elle appuie discrètement les manifestants qui réclament le départ du dictateur Hosni Moubarak et pousse ce dernier vers la sortie. Mais deux ans plus tard, elle met brutalement fin à l’expérience démocratique : le général Al-Sissi, « sauveur » acclamé devenu dictateur.

Al-Sissi semble avoir fait un émule en la personne du général libyen qui fait actuellement le siège de Tripoli. Protégé de son grand voisin, également soutenu par la France et la Russie, le maréchal Khalifa Haftar tenait depuis quelques années la moitié est de la Libye (capitale Benghazi), dans une sorte de guerre froide face à l’autre moitié.

Cette autre moitié, basée à Tripoli, est contrôlée par un régime reconnu par la communauté internationale, lui-même soutenu par une constellation de milices, dont certaines islamistes.

D’un pays à l’autre, des constantes

Du Levant jusqu’au Maghreb, en passant par la Libye et l’Égypte, des constantes ressortent. Malgré les différences importantes entre tous ces pays, entre les régimes et les sociétés, des acteurs reviennent de façon récurrente, et s’y livrent des joutes qui se ressemblent.

D’abord le pouvoir civil, puis l’armée – ou, dans le cas libyen, l’aspiration à une véritable force militaire unifiée – le maréchal Haftar qui dénonce l’éclatement de son pays et les milices islamistes…

Ensuite, le peuple dépossédé, privé de liberté et de démocratie, qui un beau matin prend la rue pour demander « le pain et la liberté ». Parmi ces manifestants, des intellectuels rêvent de pluralisme : on les a vus, place Tahrir au Caire en 2011; on les entend en Algérie tous les jours ces temps-ci…

Un homme brandit un drapeau.

Un militant du groupe armé État islamique brandit un drapeau alors qu’il participait à une parade militaire dans les rues de Rakka, en juin 2014.

Photo : Reuters

Et toujours : l’ombre des islamistes

Puis, on dira même « surtout », il y a les islamistes!

Les islamistes, suprêmes opportunistes, se tiennent en embuscade. Sans avoir eux-mêmes – dans la plupart des cas – provoqué les manifestations, ils essaient vite de profiter de l’ouverture politique, quand elle arrive!

Par exemple, en Tunisie, le parti Ennahda n’était pas du tout dans les manifestations de janvier 2011. Mais il a ensuite gagné les élections, avant de perdre les suivantes dans une (rarissime) alternance démocratique au pouvoir. Et puis l’Égypte, avec les Frères musulmans, victorieux lors de la présidentielle démocratique de 2012… qui ont été « l’excuse » de l’armée pour réimposer la dictature.

On le voit, avec cette liste, on a dressé un portrait assez complet des tendances, des personnages, des acteurs récurrents, partout dans cette région du monde.

L’armée, le pouvoir civil, les islamistes, les intellectuels démocrates, qui rêvent à la fois de démocratie et de laïcité (revendication très importante en Algérie, avec une présence remarquée des femmes non voilées). Et puis le peuple qui, dans certaines conditions, fait irruption dans la rue avec des demandes économiques et politiques.

Mais les régimes varient, et tous ne sont pas contestés aussi fortement. On a très peu parlé, par exemple, du Maroc dans toute cette configuration.Et pourtant, ce pays fait partie du même espace géopolitique, confessionnel (l’islam partout) et linguistique (arabe, berbère) que les autres.

La presse étrangère est parfois distraite ou oublieuse. Devant ce Maroc monarchiste, où le pouvoir s’entend avec les islamistes, on n’a pas souligné les assassinats contre des manifestants pacifistes, les peines d'emprisonnements infligées récemment aux militants des mouvements protestataires.

Par exemple, ce 5 avril à Casablanca, un tribunal a infligé des peines de prison allant jusqu'à 20 ans aux meneurs du mouvement de protestation qui avait agité, en 2016-2017, la région marocaine du Rif (au nord).

Des Algériennes sur un balcon observent la foule rassemblée près de la Grande Poste.

Le carrefour devant la Grande Poste, au coeur d'Alger, est bondé, comme les rues alentour, où un cortège très compact serpente lentement sur plusieurs kilomètres.

Photo : Getty Images / RYAD KRAMDI

La revendication démocratique peut-elle trouver sa voie?

Les épisodes actuels en Algérie et au Soudan, c’est le peuple en révolte et l’armée qui prétend embrasser sa cause tout en essayant de récupérer le mouvement et de maintenir une caste au pouvoir. Cette manœuvre, en retour, inspire la méfiance aux manifestants, qui disent, comme à Alger : « On ne veut pas seulement la chute d’un président, on veut que tout le système dégage! »

En Libye, avec ce général rebelle parti à la « conquête de l’ouest » (la Tripolitaine) et qui assiège aujourd’hui la capitale en dénonçant la mainmise des islamistes, on assiste à un épisode directement inspiré de l’Égypte du général Al-Sissi : les militaires répètent qu’ils sont les seuls vrais garants de la stabilité et de la lutte au terrorisme islamiste.

Mais il reste toujours, en arrière-plan de tout cela, indéracinable et obstinée, la grande revendication démocratique, qui veut faire entrer le monde arabo-musulman dans la modernité. Revendication maintes fois refoulée et réprimée dans l’histoire de cette région du monde. Elle reste profonde, éprise de laïcité et de liberté… et aimerait bien déjouer enfin les récupérations des uns et des autres : les barbus comme les galonnés.

Entre les pièges de l’armée et ceux des islamistes, la démocratie dans le monde arabe pourra-t-elle un jour trouver sa voie?

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