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L'administration Trump met en péril des oiseaux migrateurs

Maxime Poiré

Depuis plus de 100 ans, un traité entre le Canada et les États-Unis protège les oiseaux migrateurs. Mais l'administration Trump a changé les règles du jeu. Une volte-face qui pourrait avoir des conséquences ici au Canada.

On voit des bécasseaux semipalmés au bord du fleuve.Des bécasseaux semipalmés au bord du fleuve Saint-Laurent, dans la région du Kamouraska Photo : Radio-Canada

Dans la région du Kamouraska, le biologiste Yves Turcotte s'intéresse à un tout petit oiseau migrateur : le bécasseau semipalmé.

C'est un des oiseaux qui, pour l'instant, est un des plus abondants chez les oiseaux de rivage en Amérique du Nord. Mais, par contre, ces populations ont subi un déclin de 70 % de leurs effectifs depuis les années 70.

Yves Turcotte, biologiste au Cégep de La Pocatière
Le biologiste Yves Turcotte installe une bague à un bécasseau semipalmé.Le biologiste Yves Turcotte installe une bague à un bécasseau semipalmé. Photo : Radio-Canada

En 2016, un rapport de l’Initiative de conservation des oiseaux de l’Amérique du Nord (ICOAN) a révélé que sur les 1154 espèces d’oiseaux indigènes du Canada, des États-Unis et du Mexique, le tiers, soit 432 espèces, « sont grandement menacées de disparition » et ont besoin de « mesures de conservation d’urgence ».

« Il y a un problème quelque part. Est-ce que le problème est sur notre territoire au Canada? Est-ce qu'il est aux États-Unis? Est-ce qu'il est en Amérique centrale? En Amérique du Sud? On ne le sait pas, mais notre responsabilité en tant que chercheurs, biologistes, gestionnaires canadiens, c'est d'essayer de mieux documenter le plus possible ce qui se passe ici chez nous », explique Yves Turcotte.

Un traité centenaire pour protéger les oiseaux migrateurs

Les oiseaux migrateurs sont utiles. Ils participent à la pollinisation, à la dispersion des graines et au contrôle des insectes. Mais ils sont aussi fragiles. Certaines espèces, comme le bécasseau semipalmé, parcourent plus de 10 000 kilomètres chaque année, souvent en larges groupes. Épuisés, ils peuvent devenir des proies faciles.

C’est pour cela qu’en 1916, le Canada et les États-Unis ont signé un traité pour assurer la protection des oiseaux migrateurs. Le Mexique a joint le bal 20 ans plus tard, suivi du Japon et de la Russie. Il y a 100 ans, ce traité a permis de mettre un terme au commerce des oiseaux migrateurs alors chassés principalement pour leurs plumes.

On voit des oiseaux migrateurs au bord de la baie du Delaware.Des oiseaux migrateurs au bord de la baie du Delaware Photo : Radio-Canada

« Il y avait des naturalistes avant l'heure, des gens qui avaient de la vision aux États-Unis, au Canada, qui se rendaient compte qu'à un moment donné, il y avait une hécatombe, il y avait des populations qui étaient fortement en déclin », relate M. Turcotte.

Au fil du temps, la portée de cette entente s’est élargie pour inclure les cas où des oiseaux sont tués sans que ce soit en raison d’un acte intentionnel.

Cela signifie que de nombreuses entreprises ont dû mettre en place de bonnes pratiques pour protéger les oiseaux, par exemple couvrir les bassins de décantation de pétrole ou installer des balises sur les tours de télécommunication, les éoliennes et les lignes à haute tension.

Des mesures importantes, puisque les autorités fédérales américaines évaluent que près de 40 millions d’oiseaux sont tués chaque année par ces activités industrielles.

Nos voisins du Sud font désormais bande à part

Depuis l’arrivée de l’administration Trump, les États-Unis ont modifié unilatéralement l’interprétation qu’ils font du traité à l’avantage des industries. Concrètement, cela veut dire que les poursuites contre les entreprises américaines qui ne prennent pas les mesures nécessaires pour protéger les oiseaux migrateurs ne seront presque plus possibles.

« Je comprends que ça nous amènerait éventuellement à une espèce de relâchement inquiétant des règles de protection environnementale aux États-Unis. Et ça, c'est des petits pas qui se font », dit le biologiste.

On va progressivement en enlever un peu et, à un moment donné, il faut être vigilant parce que si ça va trop loin, tous les efforts qu'on fait au Canada, de ce côté-ci de la frontière, ne vont servir à rien.

Yves Turcotte, biologiste au Cégep de La Pocatière

Des scientifiques américains en colère

À 1000 kilomètres du Kamouraska, au bord de la baie du Daleware au New Jersey, l’équipe de La semaine verte a suivi des chercheurs du groupe Delaware Bay Shorebird Project. Ces derniers tentent, comme au Canada, de comprendre comment se produit le déclin des oiseaux de rivages. Ici aussi, la réinterprétation par l’administration Trump du traité de protection des oiseaux migrateurs fait réagir.

« C’est une vraie honte! », s’exclame la chercheuse Stephanie Feigin.

On voit Stephanie Feigin qui identifie des oiseaux migrateurs sur la plage.Stephanie Feigin identifie des oiseaux migrateurs. Photo : Radio-Canada

Elle trouve choquant que son gouvernement ne respecte plus l’esprit du traité.

Cela aura non seulement un impact sur les oiseaux, ici aux États-Unis, mais aussi sur les oiseaux d’autres pays.

Stephanie Feigin, du Delaware Bay Shorebird Project

Pour elle, c’est le secteur industriel qui sort gagnant de ces changements et non pas les oiseaux.

« Par exemple, advenant un déversement de pétrole dans le golfe du Mexique, ils ne seront plus tenus responsables du tort causé aux oiseaux. C'est un énorme problème! Et l'autre aspect du problème, c'est que les oiseaux ignorent les frontières entre les États. Ils hibernent, se reproduisent et mangent là où leur instinct leur dit d'aller. Donc, lorsqu'un pays change ses politiques concernant les espèces migratoires, ça a forcément des répercussions sur tout le parcours de migration, du Mexique au Canada. C'est vraiment triste », dit Stephanie Feigin.

On voit Larry Niles et son équipe sur une dune près de la plage.Larry Niles dirige une équipe de chercheurs sur une plage de la baie du Daleware Photo : Radio-Canada

Son collègue Larry Niles critique le lobbyisme fait par les compagnies auprès des dirigeants politiques de son pays.

Cela montre à quel point nous nous sommes coupés de la nature au profit d’une industrie qui exige moins de barrières et de protection. On en voit les impacts sur le milieu. Alors oui, je pense que c'est un autre signe du déclin américain.

Larry Niles, du Delaware Bay Shorebird Project

Pendant ce temps, la grogne prend de plus en plus d’ampleur au sud de notre frontière. À tel point que la Société nationale Audubon, un organisme de protection des oiseaux, et huit États américains ont déposé des poursuites contre le gouvernement fédéral pour l’obliger à revenir sur sa décision d’amoindrir la portée du traité sur la protection des oiseaux migrateurs.

Suivre le modèle canadien?

Nos voisins portent maintenant leur regard sur le Canada, qui lui, n’a pas modifié son interprétation du traité.

« J’admire les Canadiens. Ils sont pour moi un modèle à suivre en matière de conservation. C’est grâce à leur exemple qu’on fera bouger les choses », affirme Larry Niles.

Mais au Canada, on est conscient que la partie n’est pas gagnée et qu’il faudra rester vigilant.

« Le peu qu'on contrôle, il faut qu'on continue de bien le contrôler. Sans cela, tous les efforts qu’on fait ici à mieux documenter la biologie de ces espèces-là pour mieux les protéger, bien c'est faire des coups d'épée dans l'eau. Parce qu'il y aura un maillon faible plus au sud qui va faire qu'éventuellement ce qu'on aura fait, ce sera en vain », soutient Yves Turcotte.

Le reportage de Maxime Poiré et Michel Sylvestre a été diffusé à l'émission La semaine verte, à ICI Radio-Canada Télé.

Environnement