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L'armée soudanaise arrête le président El-Béchir et prend le pouvoir

Une foule monstre était rassemblée devant le complexe abritant le quartier général de l'armée, le ministère de la Défense et la résidence officielle du président lors de l'annonce de l'éviction du président.

Photo : Getty Images / AFP/ASHRAF SHAZLY

Radio-Canada

Le président soudanais Omar El-Béchir, au pouvoir depuis 30 ans, a été arrêté, et son gouvernement a été dissous, a annoncé jeudi à la télévision nationale le ministre de la Défense du pays, Mohamed Ahmed Ibn Aouf.

La Constitution est suspendue et un conseil militaire, présidé par le ministre de la Défense, assumera la direction du pays pour une période transitoire de deux ans, a-t-il ajouté, en promettant à terme la tenue d'élections « libres et justes ».

J'annonce, en tant que ministre de la Défense, la chute du régime et le placement en détention dans un lieu sûr de son chef.

Mohamed Ahmed Ibn Aouf, ministre soudanais de la Défense

Ce dénouement survient après des mois d'un mouvement de contestation populaire sans précédent dans ce pays de 40 millions d'habitants.

Une foule monstre était d'ailleurs rassemblée devant le quartier général de l'armée, au centre de Khartoum, au moment de l'annonce. Un sit-in y était en cours depuis la fin de semaine.

Capture d'écran du ministre Mohamed Ahmed Ibn Aouf faisant son allocution à la télévision.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La déposition du président El-Béchir a été annoncée à la télévision nationale par le ministre de la Défense du Soudan, Mohamed Ahmed Ibn Aouf.

Photo : Reuters / Reuters TV

Le ministre de la Défense a aussi annoncé que l'espace aérien du pays a été fermé pour 24 heures et que les passages frontaliers seront fermés jusqu'à nouvel ordre.

L'état d'urgence a également été décrété pour une période de trois mois, a-t-il précisé, et un couvre-feu nocturne sera en vigueur. Un cessez-le-feu a aussi été décrété sur tout le territoire.

L'armée, qui avait déclaré plus tôt qu'une « annonce importante » aurait lieu en matinée, s'était visiblement préparée pour l'occasion.

Des unités militaires avaient pris position sur les ponts du Nil et des véhicules blindés, dont des tanks, avaient été stationnés sur les grandes artères de la capitale soudanaise.

L'agence officielle Suna avait en outre annoncé la décision du puissant service de renseignement du pays de libérer tous les prisonniers politiques du pays.

Gros plan d'Omar El-Béchir.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le président soudanais Omar El-Béchir, lors d'un discours prononcé au Parlement, à Khartoum, le 1er avril 2019.

Photo : Reuters / Mohamed Nureldin Abdallah

Le sort d'El-Béchir incertain

Le sort du président El-Béchir, qui avait lui-même pris le pouvoir à la faveur d'un coup d'État, en 1989, demeure incertain.

Le ministre de la Défense s'est contenté de dire que l'homme de 75 ans se trouve « en lieu sûr », sans donner plus de détails.

Le mandat du président El-Béchir aura été marqué par des conflits armés meurtriers au Soudan du Sud, devenu un pays indépendant en 2011, et au Darfour.

Les atrocités commises dans cette région de l'est du pays ont d'ailleurs incité la Cour pénale internationale à lancer un mandat d'arrêt contre Omar El-Béchir il y a 10 ans pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Des accusations de génocide se sont ajoutées en 2010.

Le conflit au Darfour a fait plus de 300 000 morts et 2,5 millions de déplacés, selon l'ONU.

La chute d'Omar El-Béchir survient peu après celle d'Abdelaziz Bouteflika, qui était au pouvoir depuis 20 ans en Algérie. Ce dernier a aussi été poussé vers la sortie par l'armée, qui a réagi après des mois de pressions populaires.

Des soldats sont déployés parmi les manifestants. Certains sont debout sur des véhicules blindés, d'autres sont au sol. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des soldats soudanais sont déployés au milieu des manifestants, rassemblés devant leur quartier général, à Khartoum.

Photo : Getty Images / AFP

L'opposition dénonce un « coup d'État » et entend maintenir la pression

L'installation au pouvoir d'un conseil militaire, dont la composition n'a pas été dévoilée, pourrait ne pas apaiser la colère de la rue. L’Alliance pour la liberté et le changement, qui regroupe l'Association des professionnels du Soudan (SPA) et d’autres partis d’opposition, dit rejeter le coup d'État de l'armée et promet de poursuivre les manifestations.

Le régime a mené un coup d'État militaire en présentant encore les mêmes visages [...] contre lesquels notre peuple s'est élevé. Nous appelons notre peuple à continuer son sit-in devant le quartier général de l'armée et à travers le pays.

Communiqué de l’Alliance pour la liberté et le changement

Avant l'annonce de l'armée, un haut responsable de la SPA, Omar Saleh Sennar, avait déjà prévenu que son groupe n'accepterait pas que l'armée s’empare du pouvoir.

« Nous n'accepterons qu'un gouvernement de transition civil composé d'éléments parties prenantes de la Proclamation de la liberté et du changement », avait-il dit, en référence à une proclamation explicitant les revendications de la SPA.

« Les gens ne veulent pas d'un conseil militaire de transition », a déclaré dans un tweet Ala'a Salah, l'étudiante devenue « l'icône » du mouvement. « Nous voulons un conseil civil pour mener la transition. »

Debout sur une voiture, vêtue de blanc, Ala'a Salah brandit un poing en l'air en s'adressant à la foule. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les femmes ont joué un rôle clé dans le mouvement de contestation au Soudan. L'une d'elles, Ala'a Salah, en est même devenue l'icône. On la voit ici haranguer la foule, le 10 avril, à Khartoum. « Les femmes participent massivement à de tels mouvements, pas seulement pour se battre pour leurs droits, mais pour défendre ceux de toute la communauté [...] Il n'y a pas de différence entre les deux », a-t-elle déclaré plus tôt cette semaine à l'AFP.

Photo : Getty Images / AFP

Avant l'annonce de l'armée, l’Alliance pour la liberté et le changement avait pris soin pour sa part d’inviter la foule en liesse « à se contrôler et à ne pas attaquer quiconque ou les biens gouvernementaux et privés ».

« Quiconque fera ça sera puni par la loi. Notre révolution est pacifique, pacifique, pacifique », assurait l'organisation.

Tous n'auraient pas suivi cet appel. Selon des témoins de Reuters, des centaines de manifestants soudanais ont attaqué jeudi les bureaux des services de renseignement et de sécurité dans deux villes de l'est du pays, Port-Soudan et Kassala.

La chute d’El-Béchir saluée par Ottawa, Washington et Bruxelles

Le Canada, qui félicite le peuple soudanais « pour sa résilience et sa détermination », demande aux autorités soudanaises de lever l'état d'urgence et « libérer les personnes détenues dans le cadre des manifestations ».

Washington qualifie la chute du président de « moment historique pour les Soudanais », mais il ne dit pas s'il considère cela comme un coup d'État.

« Les États-Unis continuent de demander que les personnes responsables des crimes horribles commis au Darfour répondent de leurs actes », assure le porte-parole de la diplomatie américaine, sans donner plus de détails.

Federica Mogherini, cheffe de la diplomatie européenne, a demandé à l'armée soudanaise le transfert « rapide » du pouvoir à un gouvernement civil de transition, évoquant « un processus politique crédible et inclusif » pour déboucher sur les « réformes politiques et économiques dont le pays a besoin ».

Des manifestations en cours depuis plus de trois mois

Les manifestations se succèdent au Soudan depuis le 19 décembre. Au départ, les contestataires dénonçaient la forte hausse du prix du pain et l'inflation, dans un contexte de grave crise économique provoquée en partie par des années de sanctions américaines et par la perte d'une bonne partie des revenus pétroliers depuis la sécession du Soudan du Sud en 2011.

Peu à peu, le mouvement a tourné à la contestation politique contre le président El-Béchir.

La crise politique a pris un tournant au cours du week-end dernier, des milliers de manifestants entamant un sit-in devant le complexe du ministère de la Défense, où Omar El-Béchir a sa résidence.

Des affrontements ont éclaté mardi entre des soldats cherchant à protéger les manifestants et des membres des services de sécurité et des renseignements cherchant à les disperser.

Au moins 11 personnes ont péri dans ces heurts, dont 6 membres des forces armées, avait indiqué le ministre de l'Information, citant un rapport de police.

Selon un bilan officiel, 49 personnes sont mortes dans des violences liées aux manifestations depuis décembre.

Avec les informations de Reuters, d'Associated Press et de l'Agence France-Presse

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