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Course à la direction du PCU : de faux courriels utilisés pour voter à la place des membres

Jason Kenney, Doug Schweitzer, Brian Jean et Jeff Callaway lors du débat.

Après le retrait de Jeff Callaway de la course, trois candidats étaient en lice pour diriger le PCU : Jason Kenney, Brian Jean et Doug Schweitzer.

Photo : Radio-Canada

Audrey Neveu

Des documents obtenus par CBC/Radio-Canada démontrent que de faux courriels ont été utilisés pour voter à la place de membres du Parti conservateur uni (PCU) lors de la course à la direction du parti, en octobre 2017. Selon plusieurs sources, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) enquête sur des allégations de fraude électorale.

CBC/Radio-Canada a identifié de manière indépendante 49 membres du PCU à qui on a ajouté un faux courriel, en se basant sur des noms de domaine qui semblaient suspects, comme link3mail, gianimail et bsnlhost. De ces 49 personnes, 31 ont été inscrites comme ayant voté.

CBC/Radio-Canada les a identifiées à partir d’un échantillon d’une liste de 100 000 membres du PCU, que CBC/Radio-Canada a comparée avec une liste des membres inscrits pour le vote à la direction et une liste de leur participation électorale.

Ces courriels suspects ont été ajoutés aux formulaires des membres du PCU dans les semaines précédant le vote, entre le 3 et le 24 octobre 2017. Ces courriels ne sont plus actifs.

Plusieurs des noms de domaines sont liés au même système d’hébergement en ligne. CBC/Radio-Canada ne sait pas qui a acheté ces noms de domaines, car les transactions ont été faites de manière anonyme.

L’ex-député conservateur Prab Gill a par ailleurs allégué dans une lettre à la Gendarmerie royale du Canada que de faux courriels ont été utilisés pour voter en masse pour Jason Kenney lors de la course à la direction du PCU. CBC/Radio-Canada n’a pas vérifié de manière indépendante les allégations de M. Gill.

Jason Kenney a vigoureusement nié ces allégations. Dans une mise en demeure envoyée par M. Kenney et le PCU à Prab Gill, le 25 février, l’avocat du parti, Steven Dollansky, écrit que ces allégations « sont tout simplement fausses et diffamatoires ».

Le cas de Raj

CBC/Radio-Canada a contacté une douzaine de personnes dont les fiches de membres affichaient un courriel suspect. Elles ont confirmé qu’elles n’avaient pas voté lors de la course à la direction du parti et que le courriel sur leur fiche de membre n’était pas le leur.

CBC/Radio-Canada a fait appel à un journaliste parlant le pendjabi couramment afin de clarifier certains détails, en raison de la barrière linguistique.

Un homme, que nous appellerons Raj, a accepté de parler sous le couvert de l’anonymat, parce qu’il a peur de représailles dans sa communauté indo-canadienne très soudée. La liste de participation électorale du PCU démontre que sa famille et lui ont voté avec des courriels qui ne leur appartenaient pas.

J’en suis certain à 100 %. Nous n'avons pas voté.

Raj

Il se rappelle qu’un membre de sa communauté s’est présenté dans la maison familiale et leur a demandé de devenir membres du PCU, vers la mi-2017. Il affirme que les membres de sa famille sont peu investis en politique, mais qu’ils ont accepté de devenir membres quand même. « Lorsque quelqu’un vient jusqu’à votre maison, c’est une marque de respect [ d’accepter ] », dit-il.

Raj affirme qu’il a inscrit sur le formulaire d’adhésion leurs noms, numéros de téléphone, adresse, ainsi que son courriel et celui de sa soeur. Ses parents n’ont inscrit aucun courriel, car ils n’en possèdent pas. Pourtant, sur les listes que CBC/Radio-Canada a obtenues, des adresses courriel ont été ajoutées aux fiches de ses parents, et les courriels de Raj et de sa soeur ont été changés.

En avant-plan, quelques maisons de banlieue, et en arrière-plan, les tours du centre-ville de Calgary.

De nombreuses personnes de la communauté indo-canadienne de Calgary ont affirmé qu'un faux courriel a été utilisé pour voter en leur nom.

Photo : David Gray

Questionnés par la GRC

Raj raconte que la GRC a interrogé sa famille, quelques jours avant que CBC/Radio-Canada ne le contacte. Il affirme que la GRC enquête sur des allégations de fraude électorale dans la course à la direction du Parti conservateur uni.

Deux agents en civil se sont présentés dans la maison familiale vers midi. « Ils ont essayé de poser quelques questions à mon père et il a eu peur. Il se demandait ce qui se passait, s’il avait fait quelque chose », raconte Raj.

Son père l’a appelé et ils ont ensuite établi un rendez-vous avec les agents de la GRC. Ceux-ci leur ont posé des questions sur leurs courriels et les coordonnées qu’ils ont communiquées au PCU au moment de devenir membres. Les agents ont montré une courte liste de courriels à Raj et à sa famille et leur ont demandé s’ils leur appartenaient.

Je me demandais si c'était un vrai nom de domaine. Ils ont utilisé mon prénom et mon nom de famille, avec un point.

Raj

Au moins une autre personne a été interrogée par la GRC au sujet de ces allégations de fraude électorale lors du vote de la course à la direction du Parti conservateur uni.

Raj affirme qu’il est facile de cibler sa communauté. « Ils savent que la plupart des personnes dans ma communauté, comme mes parents qui ont une barrière linguistique, ne vont pas se connecter à un ordinateur et voter », affirme-t-il.

Contourner le vote électronique

Le système de vote électronique utilisé lors du vote à la direction du PCU a été créé par une entreprise de la Nouvelle-Écosse, Intelivote. Lors des trois jours du vote, l’entreprise a envoyé aux membres du PCU leur code d’accès, afin qu’ils puissent voter pour le candidat de leur choix. Ils devaient voter pour Jason Kenney, Brian Jean ou Doug Schweitzer.

Jason Kenney, Doug Schweitzer et Brian Jean sont les candidats à la direction du Parti conservateur uni.

Jason Kenney, Doug Schweitzer et Brian Jean sont les candidats à la direction du Parti conservateur uni.

Photo : Radio-Canada

Le président et fondateur d’Intelivote, Dean Smith, affirme que le système de vote électronique a fonctionné correctement. Il convient toutefois qu’il n’a aucun moyen de savoir si le code d’accès fourni aux électeurs a été utilisé par le membre lui-même ou une autre personne.

Intelivote ne pourrait donc pas détecter ou empêcher une personne de créer une fausse adresse courriel au nom d’un membre, afin de recevoir son code d’accès à sa place.

Obtenir le code d’accès serait la clé pour manipuler un vote électronique, croit Dean Smith.

Le système fonctionne exactement comme il doit le faire. La question est de savoir si quelqu’un a fait quelque chose d’illégal pour obtenir ces codes d’accès, qu’il n’aurait pas dû avoir.

Dean Smith, président et fondateur d'Intelivote

« Je suggérerais qu’il faudrait probablement qu’il y ait une collusion de masse d’un côté pour être capable de faire ça. Je ne peux penser à aucune autre explication », indique M. Smith.

De nombreux votes à partir du même endroit

La campagne de Jason Kenney a aussi été accusée d’avoir utilisé des réseaux virtuels privés (RPV) pour masquer l’adresse IP d’ordinateurs, utilisés pour enregistrer de nombreux votes à partir de la même adresse sans soulever de soupçons.

Dean Smith, d’Intelivote, affirme que de recevoir plusieurs votes à partir de la même adresse ne représenterait pas un signal d'alerte, mais que rien n’empêche l’utilisation de RPV.

Le professeur spécialisé en cybersécurité à l’Université Western, en Ontario, Aleksander Essex croit toutefois qu’il y a anguille sous roche. Il explique qu’il serait facile de créer de nombreuses adresses courriel et d’utiliser un RPV pour les centraliser, mais qu’un processus d’audit aurait de la difficulté à remarquer la manoeuvre.

Le candidat à la direction du Parti conservateur uni Brian Jean au micro pendant un débat l'opposant à Jason Kenney et à Doug Schweitzer

Brian Jean a demandé à Jason Kenney de faire cesser des attaques contre lui.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

L’ancien chef du Wildrose et candidat à la direction du PCU, Brian Jean, s’est plaint dans le passé de l’utilisation de RPV par la campagne de Jason Kenney. Celui-ci avait répondu que toutes les campagnes le faisaient, ce que Brian Jean a démenti.

Les règles de la course à la direction interdisaient pourtant clairement le vote en personne, dans des kiosques de vote, par exemple.

Le Parti conservateur uni se défend

La directrice générale du Parti conservateur uni, Janice Harrington, a répondu par courriel que la course à la direction du PCU de 2017 « a suivi les protocoles de sécurité les plus stricts de toutes les courses à la chefferie au Canada ». Elle rappelle que, pour recevoir son code d’accès, un membre devait présenter une pièce d’identité valide avec photo, ainsi qu'une adresse correspondant à celle enregistrée auprès du PCU.

Tout le processus électoral de la course à la direction a été surveillé par le comité électoral, auquel participait un représentant de chaque campagne, ainsi que le fournisseur du système de vote et un auditeur indépendant. Aucune irrégularité n’a été identifiée.

Janice Harrington, directrice générale du Parti conservateur uni

Le Parti dit avoir confiance dans la validité des résultats du vote.

Jason Kenney s'adresse à une foule partisane, en se tenant au coeur de celle-ci.

Le chef conservateur Jason Kenney a défendu le processus de vote de la course à la direction de son parti.

Photo : Jamie Malbeuf

Son chef, Jason Kenney, a à nouveau défendu l’intégrité du processus de vote en conférence de presse mercredi à Fort McMcMurray, mais il s’est dit préoccupé. « Si quelqu’un n’a pas voté selon les règles, ça me préoccupe évidemment », a-t-il affirmé.

J’ai toujours dit que je ne peux pas rendre compte de ce qu’ont pu faire des milliers de volontaires hors de notre champ de vision. Nous avons toutefois fait tout en notre pouvoir pour nous assurer de nous plier aux règlements de la course à la direction.

Jason Kenney, chef du Parti conservateur uni

Processus d’audit

Le président du comité électoral de la course à la direction du PCU, Robyn Henwood, n’a pas répondu à nos multiples appels. Il avait toutefois commenté des allégations de fraude électorale sur la course en 2017, lorsque Brian Jean et Doug Schweitzer ont soulevé des inquiétudes sur le processus.

« La probabilité qu’il y a de la fraude électorale est tellement petite que les chances qu’une personne obtienne le code d’accès d’une autre personne sont presque impossibles », avait-il affirmé la veille du début du vote.

Les seules personnes qui pourraient possiblement faire ça seraient celles travaillant pour les campagnes elles-mêmes, et on connaît les candidats. Je ne doute pas du tout de leur intégrité.

Robyn Henwood, président du comité électoral de la course à la direction du PCU, en 2017

Le processus d’audit a été réalisé par l’entreprise comptable Dorward & Co., fondée par le candidat conservateur dans la circonscription d’Edmonton-Gold Bar, David Dorward.

Un des employés de l'entreprise comptable, Stephen Johnson, a proclamé que le vote était « propre » le soir de l’élection. Ce dernier ainsi que le reste de son équipe ont ignoré de multiples tentatives de les joindre par courriel et téléphone.

Avec la collaboration de Carolyn Dunn, Allison Dempster, Drew Anderson et Bryan Labby, CBC News

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