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Élections en Inde : 4 questions pour comprendre les enjeux

Des femmes portent sur leur tête des vases remplis de fleurs orange, la couleur du BJP.

Des partisanes du BJP prennent part à une assemblée politique, à Hyderabad, le 1er avril 2019.

Photo : Getty Images / NOAH SEELAM

Ximena Sampson

Les Indiens vont aux urnes jusqu'au 19 mai pour renouveler la chambre basse du Parlement, la Lok Sabha. Les chiffres sont énormes : 900 millions d'électeurs, 545 sièges à pourvoir, quelque 80 partis et un scrutin qui s'étire sur six semaines.

1. Quels sont les enjeux?

Ils sont considérables, estime Christophe Jaffrelot, directeur de recherche au CNRS, à Paris, et auteur de L’Inde de Modi, national-populisme et démocratie ethnique (Fayard, 2019).

Selon lui, c’est carrément l’avenir de la démocratie indienne qui est dans la balance si Narendra Modi, chef du Bharatiya Janata Party (BJP), est reconduit au poste de premier ministre.

« Ce qui est en jeu, c’est la pérennité du "sécularisme" en Inde, qui n’est pas la laïcité à la française, mais la reconnaissance sur un pied d’égalité de toutes les religions indiennes, ainsi que tout l’équilibre des pouvoirs, le respect de l’État de droit et de l’appareil judiciaire », affirme M. Jaffrelot.

Au cours des cinq dernières années, en plus de privilégier la majorité hindoue au détriment des minorités religieuses, M. Modi a parié sur l’autoritarisme et la personnalisation du pouvoir, pense M. Jaffrelot.

« La crainte qu’on peut avoir c’est qu’avec le temps les institutions soient encore affaiblies », ajoute-t-il.

Un avis partagé par Kanta Murali, professeure de sciences politiques à l’Université de Toronto. « Il s’agit d’une élection fondamentale dans la mesure où le BJP, depuis cinq ans, essaie de reconstruire l’Inde selon son idéologie, soit un type de nationalisme religieux beaucoup plus musclé », pense-t-elle.

C’est la future direction idéologique de l’Inde qui est en jeu.

Kanta Murali, professeure de sciences politiques à l’Université de Toronto

2. Qui sont les candidats?

Rajiv Gandhi et sa soeur, Priyanka, saluent la foule à Kalpetta, dans le district de Wayanand, le 4 avril 2019.

Rahul Gandhi est le fils de l'ancien premier ministre Rajiv Gandhi et le petit-fils de l'ancienne première ministre Indira Gandhi, qui ont tous les deux été assassinés.

Photo : Getty Images / Atul Loke

Les deux principaux partis sont le Bharatiya Janata Party, parti nationaliste hindou du premier ministre Narendra Modi, et le Congrès national indien, mené par Rahul Gandhi, le successeur de la dynastie Nehru-Gandhi.

Malgré les apparences, la situation n’est pourtant pas la même que lors des élections de 2014, lorsque M. Gandhi faisait ses premiers pas sur la scène politique indienne.

Le petit-fils d’Indira Gandhi, âgé de 48 ans, a acquis une certaine expérience.

En 2017, sa mère, Sonia Gandhi, lui a finalement cédé la présidence du parti, ce qui lui a permis de s’affirmer comme chef, estime M. Jaffrelot. « Le Congrès a maintenant un leader et un programme », pense-t-il.

« M. Gandhi est moins impopulaire qu’en 2014, croit quant à lui Narenda Subramanian, professeur au Département de sciences politiques de l’Université McGill. Il a réussi à surmonter ses problèmes de communication, et un plus grand nombre d’électeurs sont prêts à oublier ses faiblesses et à essayer de lui trouver plus de vertus. »

Pour sa part, après cinq ans au pouvoir, le gouvernement de Narendra Modi n’a pas été à la hauteur des attentes, notamment en ce qui concerne la création d’emplois, sa principale promesse électorale.

La défaite surprise de son parti dans trois États-clés, lors des élections régionales de décembre 2018, a démontré que ce n’est pas acquis pour le premier ministre sortant.

La popularité de Modi a diminué et celle de Gandhi a un peu augmenté.

Narenda Subramanian, professeur en sciences politiques à l’Université McGill

3. Quel est le bilan du BJP après cinq ans au pouvoir?

Narendra Modi soulève les bras en s'adressant à la foule.

Le premier ministre sortant faisait campagne à Kolkata, le 3 avril 2019.

Photo : Getty Images / Atul Loke

« Le bilan économique et social est pauvre », affirme Christophe Jaffrelot. Pendant la campagne de 2014, Narendra Modi s'était engagé à relancer la croissance et à créer 10 millions d’emplois. Une promesse qu’il n’a pas réussi à concrétiser.

« Une des principales faiblesses du gouvernement Modi est qu'il a fait beaucoup moins que ce qu'il avait promis sur le plan économique », estime Mme Murali.

Les agriculteurs sont parmi ceux qui ont le plus souffert, puisque leurs revenus ont fortement chuté au cours des dernières années.

Mais l’électorat de M. Modi fait plutôt partie de la classe moyenne urbaine. « Sa priorité, c’était de maintenir le panier de la ménagère à un prix raisonnable, même si cela impliquait d’acheter à bas prix aux paysans », souligne M. Jaffrelot.

Les agriculteurs ont d’ailleurs manifesté à plusieurs reprises au cours de l’année dernière pour réclamer des mesures de soutien de l’État. L’agriculture emploie encore aujourd’hui près de la moitié de la population active indienne et compte pour 17 % du PIB du pays.

Des hommes âgés portant le turban et la barbe, assis par terre, lèvent leurs poings.

Des agriculteurs participent à une manifestation pour demander au gouvernement d'effacer leurs dettes, le 4 février 2019 à Amritsar.

Photo : Getty Images / NARINDER NANU

La démonétisation des billets de 500 et 1000 roupies, décrétée en novembre 2016, afin de lutter contre la falsification et l’évasion fiscale, a également causé bien des tracas aux travailleurs du secteur informel, qui sont la majorité des travailleurs indiens. « Tout le secteur informel a été paralysé. Ça a été une catastrophe », résume M. Jaffrelot.

Il y a des gens qui en veulent encore au BJP pour cette décision, croit M. Subramanian. « C’était censé être [...] un moyen de réprimer l'argent noir, l'argent illégal dont disposent les riches. Mais l’impression générale est que cela a beaucoup affecté les pauvres alors que les riches ont réussi à trouver une solution au problème. »

Et bien sûr, il y a l’exacerbation des tensions religieuses et la tendance, dénoncée par les minorités et les intellectuels laïques, de privilégier la culture hindoue au détriment des musulmans et des chrétiens, entre autres.

Les deux principaux points négatifs sont la redistribution économique vers le haut, négative pour les plus pauvres, et la montée de tensions interreligieuses, particulièrement néfaste pour les minorités religieuses.

Narenda Subramanian, professeur en sciences politiques à l’Université McGill

4. À quoi peut-on s’attendre?

Il n’y aura pas de raz-de-marée dans un sens ou dans l’autre, croit M. Subramanian.

« Tous les sondages indiquent que le BJP va demeurer le parti avec le plus grand nombre de sièges au Parlement », explique le chercheur. Mais il n’en obtiendra probablement pas assez pour former un gouvernement majoritaire. Au lendemain des élections, M. Modi devra donc faire des alliances pour pouvoir former le gouvernement.

Pour sa part, le Congrès national indien aurait dû, selon Christophe Jaffrelot, former une coalition avec des partis régionaux. « Cinquante pour cent des électeurs indiens votent pour des partis régionaux », précise-t-il. S’assurer de l’appui de certains d’entre eux aurait permis à Rahul Gandhi d’augmenter ses chances de devenir premier ministre.

Pratiquement dans toutes les circonscriptions, il y a le risque d’une lutte triangulaire, entre le Congrès, le BJP et au moins un parti régional.

Christophe Jaffrelot, auteur de « L’Inde de Modi, national-populisme et démocratie ethnique »

Étant donné la complexité de la politique indienne et la force des petits partis régionaux, les résultats des sondages sont à prendre avec des pincettes, croit Mme Murali. « C’est très difficile de prédire ce qui va arriver, croit-elle. Ça dépend en grande partie de la dynamique de chaque État. »

La réponse viendra le 23 mai, au lendemain de la dernière phase de vote.

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