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La pensée critique est-elle un luxe dans la francophonie manitobaine?

DISCUSSION : DONNER SON OPINION
Gavin Boutroy

Les réactions provoquées par le documentaire Sous la coupole mettent en lumière la difficulté de tenir des discussions, de lancer des débats, de soulever des sujets délicats. La pensée critique est-elle un luxe dans la francophonie manitobaine?

L'analyste politique Raymond Hébert se souvient d'une époque où la discussion était presque impossible, où le Manitoba francophone était hermétique. Il estime que, depuis, la société a énormément évolué.

Il décrit une époque « très différente de la situation d’aujourd’hui ».

« Premièrement, dit-il, on avait une élite fermée, très très serrée. La communauté franco-manitobaine était dirigée par six ou huit personnes, tous des hommes, le clergé en tête », dit-il.

« Le clergé contrôlait les médias, CKSB, La Liberté et Le Patriote… La liberté d’expression était toujours en danger, et des jeunes comme moi et d’autres, on s’insurgeait contre cet état de fait, on se sentait vraiment brimés dans nos droits de pouvoir s’exprimer », poursuit-il.

Il a joué un rôle de frondeur pour tenter d’ébranler cette structure. En 1964, il devient rédacteur en chef de l’hebdomadaire Le Courrier de Saint-Boniface, rédigé par moins d’une dizaine de bénévoles.

« J'ai commencé tout bonnement à 20 ans à écrire des critiques de cette société fermée. Il fallait de l’audace, il y avait beaucoup de pression par exemple sur mes parents », poursuit M. Hébert.

Une fois, mon père m’a fait asseoir dans le salon. Il m’a dit : "Raymond, est-ce que tu sais ce que tu fais là? T’es en train de blesser bien des gens."

Raymond Hébert

Bouleversement des structures traditionnelles

« On pilait sur des orteils comme on dit, mais c’était dans le but de transformer la société. Ça a marché, parce que, 15  ans plus tard, les structures avaient effectivement éclaté. [Entre autres], il y avait une place pour les femmes, qui occupaient un grand nombre de postes de leadership », indique-t-il.

« L’élite s’est diversifiée, et aujourd'hui, on a une société très, très ouverte où n’importe qui peut se trouver une place, même au sein de la Société de la francophonie manitobaine. Avec la refonte récente de la SFM, elle est plus démocratique qu’elle ne l’a jamais été », estime Raymond Hébert. (NDLR : Raymond Hébert a été membre du comité de la refonte de la SFM.)

L’autocritique aujourd’hui

« Aucune institution n’est sans reproche et n'est au-dessus de la critique », estime l'ancien professeur de l'Université de Saint-Boniface.

« Le cas de la garderie est intéressant, parce que le Bureau des gouverneurs avait pris une position assez catégorique en disant que le dossier est rangé et qu'on ne veut plus en parler. Puis il y a un groupe d’activistes qui s’est mobilisé, qui a maintenu la pression jusqu’au point où, finalement, ça a abouti », rappelle-t-il, pour illustrer le rôle de la discussion sur un sujet d'intérêt public.

Raymond Hébert, à l'extérieur devant des maisons.Raymond Hébert Photo : Radio-Canada / Megan Goddard

« C’est une petite communauté, ça demeurera toujours une petite communauté, et le leadership, forcément, sera toujours petit, convient-il. On parle quand même maintenant de peut-être 50 à 75 personnes dans l’ensemble de la communauté. C’est en train de se diversifier tranquillement à mesure que la société elle-même se diversifie. »

Je dirai certainement qu’il y a moins de tensions aujourd’hui, parce qu'il y a un grand nombre de leaders. Le pouvoir est distribué de façon plus équitable. C'est une raison, et deuxièmement, il y a plus d’organismes.

Raymond Hébert

Qu’en pensent les jeunes?

La présidente du Conseil jeunesse provincial, Ariane Freynet-Gagné, croit que la francophonie manitobaine accepte davantage l’autocritique que par le passé.

« Il y a des gens qui diraient que, oui [il y a des difficultés], mais moi, j’ai vu une évolution. J’ai vu une grande ouverture de la part de la communauté face à des critiques que, peut-être, elle était trop renfermée sur elle-même », déclare-t-elle.

« Nous, au CJP, quand on a pris la décision, il y a 10 ans d’ouvrir un peu l’espace francophone, ça a suscité beaucoup de réactions [...] et puis on s’est beaucoup ouvert au monde récemment avec les états généraux et tout », affirme-t-elle.

Une jeune femme souriante assise sur un divan rouge dans un salon au mur de brique.Ariane Freynet-Gagné Photo : Radio-Canada / Colombe Fortin

Pour Hubert Kabasha, qui habite au Manitoba depuis neuf ans, la question de la capacité des Franco-Manitobains à s'autocritiquer est complexe. Il voit à la fois des « tendances conservatrices » chez certains et constate une ouverture au débat chez d'autres.

« [En arrivant] je dirais que c’est une société plus ou moins fermée pour les gens que j’ai pu rencontrer. Mais, plus tard, quand même, je me suis retrouvé avec des personnes plus ouvertes », note-t-il.

Au fur et à mesure de son intégration, il a rencontré plus de « Franco-Manitobains de souche ». « C’est là où j’ai pu avoir une grande ouverture, une grande rencontre avec des personnes qui parlent français, ça m’a fait plaisir. J’ai pu découvrir des gens qui agissaient contrairement à d'autres expériences », dit-il.

L'université, lieu de réflexion?

Dans des sociétés appelées à se transformer constamment, les universités elles-mêmes sont-elles des acteurs de changement? Claude Corbo a été recteur de l’Université du Québec à Montréal, de 1986 à 1996, et de 2008 à 2013. Les universités jouent plusieurs rôles dans l’évolution d’une société, dit-il.

« C’est une institution en elle-même assez conservatrice, qui ne change pas facilement, lance-t-il, mais qui est [aussi] porteuse changement dans la société, dans la culture. »

Écoutez Claude Corbo au micro de Martine Bordeleau.

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