•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Survivante du génocide rwandais : « Ce que j’ai vécu ne définit pas qui je suis »

Irène Nyirawezeye Photo: Radio-Canada
Louis Gagné

Vingt-cinq ans après avoir échappé au génocide des Tutsis au Rwanda, Irène Nyirawezeye revient sur son parcours hors du commun dans L'improbable destin d'Irène, un livre de l'auteure Sonia Reid. La Québécoise d'adoption y raconte comment elle est parvenue à retrouver foi en l'humanité et à s'émanciper des traumatismes qu'elle a vécus.

La vie d’Irène Nyirawezeye a basculé le 7 avril 1994, journée qui marque le début des violences extrêmes perpétrées contre la minorité tutsie et des Hutus modérés. En l’espace de 90 jours, 800 000 Rwandais, des Tutsis pour la plupart, seront éliminés.

Après avoir assisté, impuissante, au massacre de ses parents et de plusieurs membres de sa famille, la petite Irène, qui n’a alors que 8 ans, parvient à fuir les hordes génocidaires en transportant, des jours durant, son frère cadet sur son dos.

Elle trouve refuge chez l’un de ses oncles, rare proche ayant survécu aux tueries de masse, où elle résidera durant quelques années. Soucieux d’éloigner Irène et ses cousines de toute possible résurgence des violences ethniques, son oncle les envoie au Canada à la fin de l’été 1999.

« À cette époque, le Rwanda n’était pas encore sécuritaire et mon oncle, dans son cœur, se disait : "Si je les envoie loin, elles vont éviter de repenser à ça". Il pensait que l’exil pouvait être une solution pour nous aider à guérir », raconte Irène en entrevue à Radio-Canada.

Des réfugiés rwandais fuyant Kigali durant la guerre civile, le 11 mai 1994.Des réfugiés rwandais fuyant Kigali durant la guerre civile, le 11 mai 1994. Photo : AFP / AFP/Gérard Julien

Une douleur au coeur

Installée à Montréal, l’adolescente a du mal à s’adapter à son nouvel environnement et à surmonter les traumatismes qu’elle a vécus. Son frère étant resté en Afrique et ses cousines, qu’elle appelle ses « sœurs », vivant à Québec, Irène souffre de solitude et en vient à songer au suicide.

« J’étais loin de mes sœurs, loin de tout le monde, et c’est là […] que j’ai pris conscience que j’étais seule. C’est devenu une grosse panique. Une dépression s’est installée. Je faisais des cauchemars, c’était insupportable », se remémore-t-elle.

J’avais une douleur au cœur qui ne partait pas. J’avais beau tout essayer, il n’y avait rien à faire.

Irène Nyirawezeye

Décidée à mettre fin à ses jours, Irène change d’avis à la dernière minute, convaincue que son frère ne survivrait pas à son départ.

« Est-ce que, vraiment, j'ai envie de mourir et de l'amener avec moi? Ça, c'était quelque chose qui me faisait plus mal encore », relate Irène.

Sœur Évelyne

Entre-temps, la Québécoise d’origine rwandaise a fait la rencontre de sœur Évelyne, une religieuse œuvrant à la Maison Mère-Mallet qui va lui être d’un grand soutien.

Sœur Évelyne prend la jeune femme sous son aile, l’aide à gérer son budget, à trouver un logement abordable, à bien organiser son temps, à se construire une vie en somme. « Sans elle, je ne sais pas si j’aurais terminé mes études. Elle m’a beaucoup aidée. »

Irène et sœur ÉvelyneIrène et sœur Évelyne Photo : Gracieuseté d'Irène Nyirawezeye

Avoir quelqu’un qui se soucie de toi, sincèrement, ce n’est pas souvent que ça arrive, je peux vous le dire.

Irène Nyirawezeye

C’est par l’intermédiaire de sœur Évelyne qu’Irène fera une autre rencontre déterminante, celle de Sylvie Dallaire, directrice générale de la fondation portant le nom de son père, Jules Dallaire.

À l’instar de sœur Évelyne, elle jouera un rôle de bienfaitrice auprès d’Irène. Ensemble, les deux femmes noueront une étroite relation qui ne cessera de croître.

« Du jour où je l'ai rencontrée jusqu'à aujourd'hui, Sylvie n'a jamais cessé de m'appeler, de m'inviter. On n'a jamais eu un moment où on s'est dit qu’on ne se verrait pas », confie Irène.

Adoption

Sylvie Dallaire en vient à considérer Irène comme sa fille, à tel point qu’elle décide de l’adopter, en plus de lui offrir de porter son nom.

« Je me suis dit : "Elle va faire les démarches, mais qui adopte une fille de 30 ans? Ce n'est pas possible, ça ne marchera juste pas". Mais apparemment, c'est possible avec les bonnes démarches », raconte Irène en riant.

Sylvie Dallaire en entrevue à Radio-Canada.Sylvie Dallaire, mère adoptive d'Irène Photo : Radio-Canada

Au contact de sœur Évelyne, de Sylvie Dallaire et de sa nouvelle famille, Irène est parvenue, en quelque sorte, à s'extirper du génocide, et à reprendre foi en l’humanité.

« J’ai dû réapprendre à faire confiance, à accepter que quelqu’un puisse être là pour moi. C’était très difficile, se souvient-elle. J’ai aussi appris, avec Sylvie, que je ne suis pas obligée d’être ce que j’ai vécu. Je peux être qui je suis. »

Je me suis longtemps identifiée à ça. Le génocide, c’était ma vie, mais ce qui nous arrive ne définit pas qui nous sommes.

Irène Nyirawezeye

Le droit de vivre

La femme de 33 ans ajoute s’être donné le droit de vivre, d’être heureuse et d’être aimée, chose qu’elle avait été incapable de faire dans les 15-20 premières années suivant le génocide.

Celle qui s’appelle aujourd’hui Irène Dallaire dit avoir pris conscience qu’il ne servait à rien de souffrir toute sa vie pour un événement dont elle n’était pas responsable.

Couverture du livre « L’improbable destin d’Irène ».Irène raconte son histoire dans le livre «L’improbable destin d’Irène», de Sonia Reid. Photo : Gracieuseté Le Dauphin Blanc

« C'est un processus, mais il faut le faire et il faut arriver à vivre quand même heureux, à ne pas laisser les événements comme ça nous définir, parce que si ça nous définit, on a la haine, on a la colère et on ne se permet pas de vivre, même d'aimer parfois », explique-t-elle.

On ne doit jamais oublier ça. D'ailleurs, on en témoigne pour que ça ne se reproduise pas […], mais il ne faut pas que ces choses nous définissent.

Irène (Nyirawezeye) Dallaire

Aidée par sœur Évelyne et par sa mère adoptive, Irène est devenue infirmière et a récemment fondé son entreprise.

Après avoir traversé des périodes de détresse psychologique, la jeune femme souhaite s’impliquer dans la promotion de la santé mentale. Une façon, dit-elle, de redonner au suivant.

Avec les informations recueillies par Guylaine Bussière

Société