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  • Envoyée spéciale
  • Législatives en Israël : des airs de référendum sur le premier ministre sortant, Benyamin Nétanyahou

    Le reportage de notre correspondante au Moyen-Orient, Marie-Eve Bédard
    Marie-Eve Bédard

    Les Israéliens sont appelés aux urnes mardi pour choisir qui formera le prochain gouvernement. Au terme d'une campagne souvent hargneuse, le premier ministre sortant exhorte la droite à venir voter en grand nombre pour lui assurer un mandat fort et, espère-t-il, lui éviter d'être inculpé pour corruption.

    L'époque où Miri Aloni, une icône du folklore israélien, se produisait sur les plus grandes scènes d'Israël n'est plus. Mais les vendredis, elle vient souvent faire le bonheur de ses fans nostalgiques au marché du Carmel.

    La chanteuse lève la main.Miri Aloni au marché du Carmel, à Tel-Aviv. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

    À l’aube de ses 70 ans, sa voix n’a rien perdu de son assurance et elle sait encore manier la foule. Elle n’hésite pas à lancer des messages.

    « Mardi, on change », leur dit-elle.

    Si son public est là pour profiter du soleil et entendre cette voix qui a bercé sa jeunesse plus que pour causer politique, il semble d’accord… en majorité.

    « Bibi ou rien »

    « C’est Bibi ou rien, Bibi ou rien », lui rétorque un homme mécontent, supporteur du premier ministre sortant, Benyamin Nétanyahou.

    À la veille des élections législatives, ça semble être l’enjeu principal de cette campagne. Doit-on confier le gouvernement de l’État hébreu au même homme, Benyamin Nétanyahou, sur lequel pèse la menace d’inculpation pour plusieurs faits de corruption?

    « Nétanyahou a voulu faire de cette élection une sorte de référendum sur sa personne, soutient Aviv Buchinsky. Il voulait montrer au procureur : "Voyez, si la majorité des Israéliens m’appuient, ça prouve que vous me pourchassez pour des pacotilles, pour des cigares, pour du champagne et des choses ridicules, alors que dans d’autres pays comme la France, on ne touche pas au président en poste pendant tout son mandat" ».

    Aviv Buchinsky a longtemps été conseiller de Benyamin Nétanyahou. Il a aidé l’homme qui le voyait comme un fils, dit-il, à se bâtir pour devenir une véritable bête politique, à devenir presque incontournable.

    Aviv Buchinsky.Aviv Buchinsky, ancien conseiller de Benyamin Nétanyahou. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

    « Je ne peux pas concevoir qu’il perde. C’est un peu comme Trump qui a déclaré que même s'il tirait sur quelqu’un sur la 5e Avenue [à New York] il serait quand même élu. Je crois que Nétanyahou est dans la même position. On entend toutes sortes d’histoires négatives à propos de sous-marins, de corruption. Il y a son attitude, il divise la société en Israël et les gens sont insatisfaits de plein de choses, mais en même temps, ils ne veulent pas prendre de risque. »

    C’est le sentiment de Jimmy Abitbol, un électeur de Tel-Aviv. Pas tout à fait de droite, il se défend d’idolâtrer Bibi, comme il l’appelle, mais il votera pour lui mardi, un peu par dépit, dit-il.

    « Je suis conscient qu’il présente des manques énormes. C’est un fait, du point de vue social déjà, mais je me dis que quelque part, c’est peut-être celui qui est le plus qualifié pour faire le job, en réalité. C’est un fait que le peuple est en droit d’attendre un changement, parce que Bibi Nétanyahou est là depuis plus de 10 ans, mais changer pour qui? »

    Un coup de pouce de Trump

    Pour tout le poids qu’il représente dans cette campagne, le principal intéressé s’est fait bien discret… peu de rencontres avec les électeurs, des événements annulés au gré de ses humeurs, des entrevues accordées avec parcimonie à une presse qui lui est favorable.

    Benyamin Nétanyahou a préféré jouer la carte de l’homme d’État, tantôt avec Vladimir Poutine à Moscou, tantôt aux côtés de Donald Trump à Washington. Un atout indéniable du premier ministre sortant pour séduire les électeurs.

    À une semaine de la tenue du vote, c’est tout un cadeau que le président américain a fait à son ami israélien.

    Donald Trump et le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou  exhibent le décret américain reconnaissant la souveraineté d'Israël sur le plateau du Golan occupé. Donald Trump et le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou exhibent le décret américain reconnaissant la souveraineté d'Israël sur le plateau du Golan occupé. Photo : The Associated Press / Manuel Balce Ceneta

    Benyamin Nétanyahou et Donald Trump étaient essentiellement vêtus de la même façon pour l’occasion. Complet sombre, cravate rouge et chemise blanche, ils étaient côte à côte alors que Donald Trump reconnaissait la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan, saisi à la Syrie en 1967.

    « Un moment historique », a dit M. Nétanyahou.

    Quand il s’est adonné à des activités de campagne, comme une assemblée publique avec des sympathisants, le premier ministre sortant a choisi de miser sur une stratégie qui lui a réussi en 2015 : parler de la menace existentielle à laquelle est confrontée la droite israélienne pour fouetter ses troupes.

    « On va perdre les élections si on ne vote pas en masse. Et c’est pour ça que le 9 avril, il y a un mot d’ordre : si on veut augmenter la puissance d’Israël, les gens doivent aller voter. »

    Une menace venue de la droite

    Ce n’est pourtant pas à gauche de l’échiquier politique que se trouve la principale menace pour Benyamin Nétanyahou.

    Pour sa toute première campagne politique, Benny Gantz, un candidat du centre droit, aura subi toutes les attaques.

    Des enregistrements clandestins de ses propos répandus dans les médias, des révélations non prouvées sur ses consultations chez un psychologue; la droite a tiré à boulets rouges sur l’ancien chef d’État-major de l’armée israélienne, l’accusant à la fois d'imiter Benyamin Nétanyahou, de se liguer avec les partis arabes, d’être mentalement inapte à diriger le pays et de vouloir mettre en péril la sécurité nationale.

    Si le premier ministre sortant a amorcé la campagne en tête de peloton, les derniers sondages sur les intentions de vote publiés vendredi placent les deux hommes au coude-à-coude. L’analyse des sondages est un exercice périlleux en Israël avec quelque 14 principaux partis politiques en lice. Mais la victoire pourrait échapper à M. Nétanyahou.

    Benny Gantz s'adresse à une foule de partisans.Le chef de la coalition « Blanc-Bleu » Benny Gantz, à Tel-Aviv, le 4 avril. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

    « La campagne a été très violente », disait Benny Gantz à une foule de partisans rassemblés dans un théâtre de Tel-Aviv et gonflés d’espoir.

    Pour eux, il devient urgent de changer de ton. C’est ce que croit Neil Shoaum, qui est venu soutenir le candidat. « Bibi veut se montrer comme un leader dans une classe à part. Il y a tous les autres en bas et lui est avec Poutine, avec Trump et le reste du monde. Les autres ne sont que des petits poissons pour lui. Ce qui compte pour lui, c’est lui. C’est de rester au pouvoir, c’est de s’occuper de sa femme, de ses proches et de ses affaires financières, pas du pays. Gantz, je lui fais confiance. Il a donné 30 ans de sa vie pour le pays dans l’armée. C’est un homme bon, je dirais. »

    Benny Gantz s’est allié à un groupe hétéroclite cimenté par la seule volonté de remplacer M. Nétanyahou. Il a soudé son sort politique à celui de Yaïr Lapid, le dirigeant du parti Yesh Atid. Les deux hommes ont scellé leur accord en prévoyant de se succéder au poste de premier ministre. Une alternance qui laisse les experts et bien des électeurs comme Jimmy Abitbol dubitatifs.

    « Je pense que c’est un aveu de faiblesse, vous ne trouvez pas? », demande Jimmy Abitbol.

    Une image d'homme fort

    C’est peut-être pour consolider cette image de l’homme fort qui lui réussit depuis maintenant 13 ans que Benyamin Nétanyahou a répété, à quelques jours du scrutin, que s’il est réélu, il poursuivra son intention d’annexer des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée.

    « J’appliquerai la souveraineté [israélienne] sans faire de distinction entre les [plus grands] blocs de colonies et les colonies isolées. » Des colonies installées sur les territoires palestiniens occupés par Israël depuis 1967 et illégales au regard du droit international. Un obstacle majeur à la paix, selon une grande partie de la communauté internationale.

    « Tout lui réussit », se lamente le rappeur palestinien Tamer Nafar dans cette vidéo à propos de Benyamin Nétanyahou. Dans « Tamer contre Tamer », mise en scène sur un ring de boxe, la vedette exprime le dilemme intérieur que vivent bien des Palestiniens.

    Notre présent et notre avenir sont retenus en otage par un homme très, très fort. C’est difficile d’avoir de l’espoir.

    Tamer Nafar

    Tamer appelle les Arabes-Israéliens, dont il n’a pratiquement pas été question pendant cette campagne électorale, à ne pas succomber à un mouvement qui prend de l’ampleur appelant au boycottage des élections.

    « La terre est la nôtre, le parlement est le leur, mais je vote, chante-t-il. Je vote pour ne pas être expulsé de ma terre natale. »

    Tamer dit avoir subi les foudres de certains de ses amis pour sa prise de position, mais il ne voit pas d'autre solution.

    Tamer Nafar.Le rappeur palestinien Tamer Nafar. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

    « Nous avons très peu d’outils, même pour survivre. Alors pourquoi j’abandonnerais cet outil-là? Je ne vois pas pourquoi alors que je n’en ai pas d’autres. Je peux travailler à une autre solution, je devrais peut-être, mais en attendant, je ne vois pas d’autre choix. Ça n’est pas réaliste, surtout quand il y a un risque que 15 sièges se retrouvent entre les mains de gens de la droite fasciste qui parlent de transférer les Arabes. Je ne peux pas considérer que c’est une blague, souligne Tamer. Je vis toujours avec le traumatisme de 1948, c’est ce qui est arrivé à mes grands-parents. Je ne peux pas dire qu’ils ne le feront pas. Ils l’ont fait et le feront de nouveau, je crois. Je suis réaliste. »

    Fouetter ses troupes

    Benyamin Nétanyahou s’est offert un dernier bain de foule avant l’ouverture des bureaux de scrutin. Au marché de Jérusalem, un endroit où il est chez lui politiquement, il a une fois de plus mis en garde ses partisans.

    « Il se fait tard. Nous avons quelques sièges de retard. Lapid et Gantz ont de l’avance. La seule façon de rattraper leur avance, c'est de promettre que le Likoud formera assurément le prochain gouvernement, pour qu’il y ait un grand Likoud. »

    Un gouvernement du Likoud qui pourrait vite se retrouver en crise. S’il est réélu, Benyamin Nétanyahou battra le record de longévité à la tête de l’État hébreu détenu par Ben Gourion. Mais il pourrait aussi établir une autre première, moins réjouissante, dit Aviv Buchinsky, son ancien conseiller.

    « Nous aurons un premier ministre qui sera devant les tribunaux. Le matin, il ira au Cabinet, il prendra des décisions, recevra Trudeau à Jérusalem, par exemple, et le soir, il ira en cour pour défendre sa légitimité. »

    Et s’il perd cette bataille, il pourrait devenir le premier chef d’État israélien en poste à être inculpé et condamné à la prison.

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