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Commémoration du génocide au Rwanda : le témoignage de survivants

Eugene Nshimiyimana, Chantal Mudahogora et Léo Kabalisa

Eugene Nshimiyimana, Chantal Mudahogora et Léo Kabalisa partagent avec émotion leurs souvenirs du Rwanda.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Ratel

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Trois Ontariens d'origine rwandaise se confient avec émotion, 25 ans après le génocide dans leur pays natal qui a fait près d'un million de victimes. Leurs souvenirs demeurent vifs et le processus de guérison se poursuit.

Chantal Mudahogora

Portrait de Chantal MudahogoraAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Chantal Mudahogora a perdu ses parents dans le génocide. Les restes de son père ont été retrouvés 20 ans plus tard, en 2014.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Ratel

Chantal Mudahogora a immigré au Canada en 1998. Elle a perdu plusieurs membres de sa famille lors du génocide : ses parents et ses neveux et nièces. Elle vit à Hamilton et a trois enfants.

Question : 25 ans après le génocide, comment vous sentez-vous?

Réponse : Se sentir, ce n’est pas le bon mot. C’est beaucoup plus d’être dans le chemin de guérison. Toute l’année je fonctionne normalement, mais d’un coup lorsqu’on arrive aux mois de mars et avril, on sent une angoisse.

Q : Comment avez-vous survécu?

R : C’est par miracle. Il y a beaucoup de gens qui ont été tués autour de moi. J’étais dans la vingtaine, mon premier fils avait deux ans. On est resté dans la maison pendant au moins quatre jours. On tuait de gauche à droite. Notre région, Remera, est devenue une zone de combat. Nous sommes finalement sortis quand les forces du front patriotique sont arrivées dans notre région. Dans le génocide, c'est comme si le temps s'était arrêté. La journée était très longue. Ils tuaient pendant le jour. La nuit il y avait des bombardements, mais il n’y avait pas autant de tueries.

Q : Quel est le processus de guérison?

R : C’est un cheminement individuel. Il n’y a pas de date de début et de fin. Tu ne sais pas quand les éléments déclencheurs vont te revenir. On reste toujours vulnérable. En 2014, j’ai appris que les restes de mon père avaient été retrouvés. C’est comme si le génocide avait recommencé. J’ai été admise à l’hôpital avec une attaque de panique. On n’oubliera jamais, mais on apprend à vivre avec.

Eugène Nshimiyimana

Eugène Nshimiyimana en entrevue.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Eugène Nshimiyimana vit désormais à Hamilton.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Dumulong

Eugène Nshimiyimana retourne régulièrement dans son pays natal. Trois de ses frères vivent toujours au Rwanda.

Question : 25 ans après le génocide, comment vous sentez-vous?

Réponse : 25 ans après le génocide, la blessure est toujours là. On a passé à autre chose, mais on n’a pas encore tourné la page. La douleur est toujours là, parce qu’une fois qu’on a perdu des gens, leur place est toujours vide. On essaie de se reconstruire comme on peut, mais une fois qu’on a été blessé, la cicatrice est toujours là.

Q : Vous étiez au Rwanda pendant le génocide, comment avez-vous survécu?

R : Il n’y avait pas de recette. C’est par accident qu'on s’est retrouvé en vie. C’est un long chemin. Mais je suis parmi les survivants des « mille collines ». J’ai été transféré à un camp de réfugiés à l’est du pays.

Q: À quoi ressemblait votre vie à l’Hôtel des mille collines?

R : Est-ce que c’était une vie? On était des dizaines de personnes entassées dans une petite chambre. La garantie de notre survie n’était pas acquise. C’était précaire… La faim, la soif, on a bu toute l’eau de la piscine sans se soucier s’il y avait du chlore ou pas.

La piscine était devenue notre fontaine parce que les Nations Unies nous déversaient quelques camions d’eau de temps en temps. On faisait la cuisine dans les corridors, on faisait des moquettes.

Notre vie à l’hôtel, ce n’était pas une vie à l’hôtel. C’était mieux que d’être à l'extérieur parce qu’au moins on savait qu’il y avait les Nations Unies, mais la précarité était toujours là, tout comme la peur et l’insécurité.

Q : Est-ce que tous vos membres de votre famille ont survécu?

R : Non, j’ai perdu mon père, mes frères, des tantes, des oncles, des neveux. J’ai perdu beaucoup de gens, comme ma fiancée.

Q : Parlez-nous du processus de guérison.

R : Parler du processus de guérison, c’est assumé qu’on est déjà guéri. Mais c’est toujours en cours. Ç’a été long de se remettre sur pied, de voir que la vie valait la peine d’être vécue.

Ça a demandé beaucoup d’efforts, mais surtout beaucoup d’humilité.

Quand on essayait de réfléchir, d'intellectualiser, rien ne fait du sens. Donc le premier pas est de reconnaître qu'il y a des blessures qui ne se guérissent pas. Ça demande donc beaucoup d’humilité pour accepter que la thérapie était une voie.

Faire confiance aux gens, ça a pris beaucoup de temps. C’est encore un travail en cours.

Q : Est-ce que c’est facile de pardonner à ceux qui ont perpétré ce génocide?

R : La question du pardon, c’est très difficile. Pardonner à qui? C’est très compliqué comme concept parce qu’il faudrait d’abord que le criminel se dénonce. En réalité, ce ne serait pas à moi de pardonner. C’est aux morts qu’il faudrait demander pardon. Ça serait prétentieux de ma part de dire que je vais pardonner pour mon frère qui a été tué. Je ne sais pas ce qu’il a vécu.

Je ne peux pas vivre l’humiliation qu’on lui a fait subir. Et de penser que je vais pardonner à sa place, c’est prendre aussi sa place. Ce ne serait pas rendre justice à sa douleur.

Q: Quand vous regardez votre famille actuelle, vos enfants, les jeunes Rwandais, que pensez-vous?

R: Quand je regarde la nouvelle génération, c’est elle mon espoir. Il y a un discours qui ne marche plus chez les jeunes. Ils essaient de se repenser comme un Rwandais. Ma génération, avant de se penser comme Rwandais, elle se pensait comme Hutu ou comme Tutsi.

Léo Kabalisa

Léo Kabalisa en entrevue.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Léo Kabalisa a quitté le Rwanda lorsque la guerre civile a commencé en 1990.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Ratel

Léo Kabalisa a quitté le Rwanda avant le début du génocide, lorsque la guerre civile a commencé en 1990.

Question : 25 ans après le génocide, comment vous sentez-vous?

Réponse : C'est comme si c'était hier, car durant tous ces 25 ans on garde les souvenirs. Ça n’échappe pas et en même temps on essaie d'aller au-delà pour continuer la vie. C’est comme un soldat qui porte le masque, il y a un sentiment de terreur, mais on continue le combat.

Q : Quel a été le secret pour pardonner à ceux qui ont perpétré les crimes lors du génocide?

R :Franchement j'ai essayé de ne pas les rencontrer d’une part et d’autre part je ne voulais pas être revanchard, car on ne peut pas ramener les membres de ma famille à la vie.

Lorsqu’une parmi ces personnes est revenue au Rwanda , on m’a informé pour que je puisse porter plainte amis je n’avais pas pu effectuer le déplacement. Je ne me suis jamais mis dans une situation où je suis en face de ceux qui ont perpétré ces massacres. Quand on parle de la réconciliation entre Tutsi et Hutu moi je n’y crois pas c’est plutôt entre les victimes et les bourreaux , je pourrai pardonner si je parviens à les voir.

Q : Quand vous voyez votre famille actuelle que pensez-vous?

R: J’ai une fille, elle est assez mature pour comprendre, j'essaie de lui donner des pensées positives je parle de la fa¨con dont j'ai vécu avec la famille dans l'amour, elle sait que notre famille a été décimée. J’amène ma fille au Rwanda comme une École de la vie et c’est bien. J'ai trouvé que les enfants tutsi et hutu jouent ensemble. Il ne faut pas distinguer tous on est pareil. Ils vont à l'église ensemble, ils étudient ensemble. Il m'arrive aussi de parler dans des écoles et je donne le message je dis que ce qui s'est passé au Rwanda peut se passer partout.

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