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Analyse

Shell, la taxe carbone et la responsabilité politique

Logo de Shell

L'annonce de Shell arrive au lendemain de l'entrée en vigueur de la taxe carbone dans quatre provinces canadiennes.

Photo : CBC / David Bell

Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Il est fascinant de voir Shell, l'une des plus grandes pétrolières du monde, faire la leçon à l'industrie pétrolière en appelant de tous ses voeux à la reconnaissance de l'importance de mettre un prix sur le carbone. Je ne vous parle pas de Patrick Bonin, Steven Guilbault ou David Suzuki. Je vous parle de Shell, de Royal Dutch Shell, qui a enregistré des revenus de près de 400 milliards de dollars américains en 2018, l'une des cinq plus grandes entreprises du monde. Vous savez le coquillage jaune au coin de la rue qui vous vend de l'essence dans votre VUS?

Cette intervention de Shell est bien la preuve que l’enjeu environnemental doit dépasser tous les intérêts, ceux des politiques partisanes des partis, les idéologies, la ligne gauche-droite. C’est une question profondément importante pour l’avenir de notre société, pour nos enfants, nos petits-enfants. Et ne pas le saisir, c’est peut-être de contribuer à nuire à l’épanouissement social et économique des prochaines générations.

Alors, l’appel de Shell est important. Shell demande à l’Association des produits pétroliers du Canada de reconnaître l’importance de la tarification du carbone. La pétrolière demande aussi, au passage, que l’Association daigne évoquer l’Accord de Paris dans ses réflexions et communications et prenne position en faveur des engagements qui ont été pris par les pays, dont le Canada, en signant ce document en 2015.

Pourquoi Shell agit-elle ainsi?

La pétrolière pose ce geste pour plusieurs raisons. La première, ne soyons pas dupes, c’est pour se positionner parmi les sociétés les plus avant-gardistes de son secteur. Shell explore et exploite des énergies fossiles, mais tente de faire partie de celles et ceux qui cherchent et trouvent des solutions pour améliorer leurs pratiques.

Ensuite, sur le strict plan financier, Shell voit à ses intérêts. Les entreprises, surtout celles qui sont en bourse avec des millions d’investisseurs, ont besoin de préciser le plus possible leurs engagements financiers dans le temps. Dans la mesure où l’entreprise tient pour acquis qu’il y a et qu’il y aura un prix pour le carbone, et que ce prix va augmenter, Shell se dit qu’il est préférable que les pouvoirs publics donnent des indications claires, prévisibles et certaines de l’encadrement des émissions de gaz à effet de serre.

Par ailleurs, il faut reconnaître à Shell un réel intérêt à modifier ses pratiques et à pousser les organismes de son secteur à agir dans le même sens. Shell vient de quitter un puissant lobby du pétrole aux États-Unis en raison de ses positions sur les changements climatiques et demande à neuf autres organisations d’agir davantage sur cet enjeu.

C’est une question de confiance, dit Shell. Il faut que la société civile soit convaincue que leurs gouvernements et les entreprises vont dans la bonne direction et prennent les bonnes décisions pour l’avenir de la planète.

Une stratégie antiéconomique

Il est toujours étonnant, en 2019, de voir des entreprises, des lobbys et des politiciens croire que c'est une bonne politique économique d’ignorer ou de s’opposer aux objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Est-ce par opportunisme politique, par ignorance, est-ce du déni? C’est certainement une gestion à courte vue.

Il y a plusieurs solutions qui sont disponibles pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le geste le plus fort, c’est de cesser de consommer des énergies fossiles. Ce n’est pas encore possible pour tout le monde d’arriver à ce point, les énergies fossiles sont encore très largement utilisées dans notre économie.

Ensuite, la transition énergétique permet une réduction des émissions de gaz à effet de serre, tout comme les investissements dans des projets qui entraînent une réduction des émissions. Pas seulement de l’intensité des émissions par unité, mais une réduction absolue.

Et puis il y a le bâton, le prix sur le carbone, qui a pour objectif d’encourager et de pousser les entreprises et les citoyens à modifier un comportement pour faire un choix moins émetteur. Le professeur Normand Mousseau expliquait à RDI économie en début de semaine que le coût actuel de la taxe carbone ou du marché du carbone était trop faible pour faire changer des comportements. C’est vrai.

Mais comment pourrait-il en être autrement au Canada, où l’opposition à la tarification du carbone est si vive? Instaurer une telle taxe doit se faire progressivement pour faire en sorte qu’elle est acceptée et qu’elle atteint, au bout du compte, ses objectifs.

C’est tout un défi parce que les résultats sont difficilement perceptibles. Au Québec, des sommes du Fonds vert ont été utilisées pour des projets qui n’allaient pas entraîner de façon durable des réductions d’émissions de gaz à effet de serre. La confiance du public est ébranlée et doit être refaite. Si vous collectez une taxe carbone sur l’essence, vous devez prouver au public que ces sommes sont investies à bon escient.

Le Québec a fait le choix de taxer pour entraîner un changement et d’utiliser l’argent pour des projets verts. Dans les 4 provinces récalcitrantes à la tarification du carbone, le gouvernement Trudeau a imposé une taxe sur le prix de l’essence, qui vient d’entrer en vigueur. Cette taxe a aussi pour but de provoquer un changement de comportement, pour amener le public vers le covoiturage, le transport en commun ou vers un véhicule moins émetteur.

Mais les sommes ne seront pas utilisées pour des projets verts. Ottawa a choisi d’effectuer un remboursement d’impôt au public pour faire passer la pilule. C’est un choix. C’est un choix politique, qui atténue la portée complète de la tarification, mais qui, dans les faits, pourrait susciter une plus forte adhésion du public.

De la responsabilité

C’est complexe. Les taxes ne sont pas populaires et plusieurs politiciens le savent très bien. Il est difficile, dans un contexte électoral, de maintenir un discours calme et détaché sur ce sujet. Mais puisque la pétrolière Shell juge qu’il est primordial de mettre un prix sur le carbone, pour des raisons environnementales, sociales et économiques, n’est-il pas venu le temps pour toute la classe politique d’élever son discours au-dessus des intérêts partisans pour prioriser l’intérêt public à long terme, des électeurs d’aujourd’hui et des citoyens de demain?

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