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analyse

Élections en Israël : le virage radical de Benyamin Nétanyahou

Un homme qui porte un complet noir et une cravate bleue s'exprime pendant une conférence de presse.

Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou s’exprimait pendant une conférence de presse le 1er avril 2019 à Jérusalem.

Photo : Reuters / Ronen Zvulun

François Brousseau

Le 9 avril, les Israéliens iront aux urnes. Contre toute attente, le premier ministre sortant, éclaboussé par des scandales de corruption, allié à l'ultra-droite de son pays, courtisé par les populistes d'Europe et d'Amérique, tenaillé par une opposition revigorée, a toutes les chances d'obtenir un quatrième mandat de suite.

Pour le meilleur ou pour le pire, adulé ou haï, Benyamin Nétanyahou incarne Israël, aux yeux des Israéliens, des Arabes et du reste du monde, comme aucun homme ne l’avait fait avant lui.

S’il est reconduit dans ses fonctions à la suite de l’élection du 9 avril, il dépassera bientôt, en longévité au pouvoir, le légendaire David Ben Gourion – premier ministre de 1948 à 1953, puis de 1955 à 1963 –, un des fondateurs de l’État juif.

Une campagne sale

Dans une campagne décrite comme l’une des plus sales de l’histoire du pays, Nétanyahou a importé des méthodes maintenant éprouvées sous plusieurs latitudes : réseaux sociaux détournés, attaques ad hominem, fausses rumeurs sur ses adversaires et toute une batterie de fausses nouvelles. Contre des adversaires et un en particulier, accusé d’être instable psychologiquement, vulnérable au chantage iranien, ou encore de flirter avec les Arabes (tous plus ou moins dangereux ou suspects, selon la droite israélienne).

Par Facebook et Twitter interposés, à l’aide d’une armée de « bots » (robots infiltrés dans les réseaux sociaux), les communications de campagne de Benny Gantz, principal adversaire de M. Nétanyahou, ont été sabotées.

Le Likoud, parti du premier ministre, a bien sûr nié être à l’origine de ces opérations « noires » visant à faire avancer sa propagande. Mais il semble que M. Gantz, qui a chauffé et même dépassé à un moment le premier ministre dans les sondages, se fait servir la même médecine que celle subie en 2016 par la candidate Hillary Clinton par le clan Trump, un allié inconditionnel de M. Nétanyahou.

Quels enjeux dans cette campagne? Curieusement, assez peu sur le fond. Mais beaucoup sur la méthode, l’honnêteté contestée et la personnalité de M. Nétanyahou.

Le premier ministre fait face à trois poursuites (et peut-être bientôt quatre) pour des histoires de détournements de fonds, de trafic d’influence et de prestations luxueuses irrégulières pour sa femme et son fils. Le procureur général a annoncé en février son intention de lancer des inculpations.

Mais tant qu’il n’est pas condamné, cela ne constitue pas, dans le système israélien, un empêchement pour son maintien dans ses fonctions.

Il est vraisemblable que le premier ministre a déclenché des élections anticipées pour éviter d’avoir des inculpations dans les pattes à un moment trop délicat. Il a donc décidé qu’il était préférable d’aller aux urnes en avril plutôt qu’en novembre.

Un homme politique prononce un discours.

Le leader de la coalition « Blanc-Bleu », Benny Gantz, prononce un discours lors d’un événement à Ashkelon, le 3 avril 2019.

Photo : Reuters / Amir Cohen

Une popularité qui se maintient

Les démêlés de M. Nétanyahou avec la justice ne semblent pas avoir trop nui à sa popularité. Il réplique aux accusations avec une morgue qui rappelle celle de son ami Donald Trump.

Son parti, selon un sondage du Canal 13 diffusé le 2 avril, reste en tête avec 23 % des intentions de vote, chauffé par la coalition « Blanc-Bleu » de Benny Gantz à 22 %. Ce serait pour le Likoud le même score que lors des élections de 2015.

Mais sur le plan électoral, ce n’est pas l’essentiel. Le système israélien est une proportionnelle intégrale, avec – nouveauté depuis 2015 – un seuil de représentation fixé à 3,25 % des suffrages. Il n’y avait aucun seuil auparavant.

D’où le nombre fou de partis représentés au parlement, la Knesset, soit 13 en 2015. Et d’où la nécessité absolue de monter des coalitions complexes, lorsque le premier parti n’obtient que 23 % des appuis (ce n’était pas le cas dans les années 1950 et 1960).

À ce jeu, qu’il arrive premier ou second de justesse, le Likoud joue gagnant. La raison? Ses réserves d’alliés sont plus grandes que celles de ses adversaires de la coalition « Blanc-Bleu ». Dans ce dernier cas, au centre et à gauche, on parle du malheureux Parti travailliste (aujourd’hui réduit à 11 ou 12 % des appuis) ou encore le Meretz et ses pacifistes d’un autre âge (4 ou 5 %). Il y a aussi deux listes arabes qui totalisent environ 10 % des voix, a priori exclues du jeu des coalitions.

Et en face? Une pléthore de partis ultranationalistes, religieux, et parfois mêmes racistes antiarabes, qu’ils soient ashkénazes ou sépharades. Additionnés, il semble qu’ils pourront encore faire l’appoint dans la coalition « droite – extrême droite – ultra droite », qui caractérise depuis une décennie la politique de Nétanyahou au pouvoir.

Un basculement massif à droite

Un des faits majeurs depuis le début du 21e siècle est le basculement massif de l’électorat à droite et à l’extrême droite. La fatigue des « processus de paix », qui ont avorté à répétition, a fait son œuvre.

Israël est maintenant un pays où, par exemple, la sympathie, même minimale, pour les Palestiniens, et la « nécessité » de faire la paix avec eux est une opinion rare, bizarre, voire extrême.

Le mot « paix » en parlant des Palestiniens est pratiquement devenu un mot sale. Lorsque Benny Gantz l’a utilisé récemment, il a dû ensuite se justifier et rappeler qu’en tant qu’ancien militaire de choc, il avait fièrement « cassé du Palestinien » dans sa longue et glorieuse carrière.

Sa campagne a été floue, voire inexistante sur les enjeux fondamentaux comme les frontières, l’avenir des 400 000 colons de Cisjordanie, la question de Gaza et les relations avec l’Égypte. Elle était simplement axée sur l’obsession de « sortir Nétanyahou ».

Deux hommes sont assis devant un foyer lors d'une rencontre officielle de chefs d'État.

Le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou a rencontré le président de la Russie, Vladimir Poutine, à Moscou le 4 avril 2019.

Photo : AFP / Alexander Zemlianichenko

Des appuis à l’international

Conforté en interne par une opinion publique très conservatrice et en faveur de la ligne dure, M. Nétanyahou a également devant lui une bonne conjoncture internationale, dont il se sert habilement.

Un allié total et inconditionnel occupe la Maison-Blanche, qui appuie de façon tonitruante « Jérusalem capitale » et la mainmise de l’État hébreu sur le Golan syrien.

La Syrie voisine est à moitié démolie, même si la présence iranienne est une préoccupation gérable à coups de mini-frappes répétées.

Le rapprochement – désormais ouvert et sans fausse honte – avec l’Arabie saoudite est spectaculaire, avec comme thème mobilisateur commun le « danger iranien ». Et peu importe si les dirigeants saoudiens sont des meurtriers.

En pleine campagne électorale, M. Nétanyahou s’est payé un voyage à Washington. Puis il a reçu le nouveau président brésilien Jair Bolsonaro, avec qui il s’est montré devant le mur des Lamentations.

Et en ces derniers jours de campagne, il se rend à Moscou pour y rencontrer Vladimir Poutine. Le premier ministre sortant semble avoir des « atomes crochus » avec le président russe, malgré des différends géopolitiques réels à propos de la Syrie. Une situation qui permet de passer l’éponge sur un tas de choses bizarres.

Assumant son virage populiste de droite nationaliste radicale, Benyamin Nétanyahou maintient le cap en politique intérieure. Et à l’étranger, il courtise avec succès ceux qu’il considère comme ses semblables : de Trump l’Américain à Poutine le Russe, en passant par Orban le Hongrois.

Un nouveau monde se lève, et Israël, à sa manière, en fait partie...

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