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L’Alberta a une solution pour redresser son économie, mais refuse de changer de cap

L'absence d'une taxe de vente provinciale était devenue, en 2019, le «désavantage albertain», selon des experts

Photo : getty images/istockphoto / Milkos

Marie-Pier Mercier

Toutes les provinces canadiennes ont adopté une taxe de vente provinciale (TVP), sauf une : l'Alberta. Elle est tellement détestée dans cette province que les politiciens n'osent même pas en parler. Cette taxe serait pourtant une des solutions à bien des problèmes actuels des Albertains : déficits, dette, dépendance aux redevances pétrolières et services sociaux coûteux. L'absence de taxe de vente provinciale est-elle devenue, en 2019, le « désavantage albertain »?

Le chef du Parti conservateur uni de l’Alberta, Jason Kenney, le répète depuis des mois : la formule de péréquation doit être modifiée.

L’Alberta est passée, en six ans, de leader du pays à une des provinces les moins prospères.

Jason Kenney, chef du Parti conservateur uni

Au cours de la campagne électorale, il a répété que les Albertains ne voient pas de problème à « partager » lorsque l’économie de leur province va bien. Toutefois, il dit s’attendre à la même chose de la part des autres dans la situation inverse.

« Le Québec a un taux de chômage bien plus bas que le nôtre. Il a un important surplus, nous avons un important déficit. Il a des tarifs de garderie abordables et des frais de scolarité bien plus bas que les nôtres », a-t-il dit.

Jason Kenney s'adresse à des journalistes.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Jason Kenney dit que son parti n'imposera pas de taxe de vente aux contribuables.

Photo : The Canadian Press / Jeff McIntosh

« Ceci n’a rien à voir avec la péréquation », rappelle Daniel Béland, professeur de sciences politiques et directeur de l’Institut des études canadiennes de l’Université McGill.

Le programme fédéral de péréquation est calculé selon la capacité fiscale d’une province, soit sa capacité à percevoir des impôts et des taxes.

L’Alberta est plus riche que la moyenne des provinces. Les salaires y sont les plus élevés au pays, et ce, malgré la crise économique : sa capacité de percevoir des taxes et des impôts est donc élevée.

La province contribue ainsi à la péréquation pour que les provinces moins riches, comme le Québec et le Nouveau-Brunswick, puissent offrir des services publics relativement équivalents à ceux offerts ailleurs au pays.

Les choix politiques de l’Alberta

Si l’Alberta accumule les déficits et n’offre pas à la population de services sociaux aussi abordables que le Québec, c’est en raison de ses choix politiques, explique Daniel Béland.

Le Québec a une taxe de vente provinciale de 10 %, alors que l’Alberta choisit d’offrir, depuis des décennies, « l’avantage albertain » à sa population en n’imposant aucune taxe.

Au Québec, il y a des garderies subventionnées et des frais de scolarité peu élevés, justement en raison de cette taxe. La péréquation aide, mais c’est surtout en raison de sa taxe provinciale.

Daniel Béland, directeur de l’Institut des études canadiennes de l’Université McGill

M. Béland ajoute que, si l’Alberta imposait une taxe de vente aussi élevée que celle du Québec, elle aurait très probablement un surplus budgétaire et pourrait offrir de meilleurs services à sa population. La province pourrait aller chercher 1 milliard de dollars par point de pourcentage.

Alors, pourquoi pas de taxe?

Il n’y a pas de taxe de vente en Alberta tout simplement parce que cela fait partie de son ADN depuis des décennies.

Ironiquement, l'Alberta a été la première province du Canada à adopter une telle taxe, en 1936. Cette taxe de 2 % a toutefois été annulée après une année, en raison de sa grande impopularité.

Trois quarts de siècle plus tard, elle est toujours aussi mal-aimée. La majorité des Albertains n’en veulent pas.

L’imposition d’une taxe de vente est un suicide politique pour les partis, selon le politologue de l’Université de l’Alberta Frédéric Boily. Et les politiciens le savent très bien.

Les conservateurs n'osent même pas en parler. « Je suis complètement opposé à l’imposition d’une taxe de vente [...]. Au lieu de puiser dans les poches des contribuables, pourquoi ne pas contrôler nos dépenses », a proposé Jason Kenney pendant la campagne électorale.

Rachel Notley qui porte un casque de construction devant des tuyaux de pipeline. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La première ministre Rachel Notley a vivement défendu l'expansion du pipeline Trans Mountain. Si l'agrandissement se concrétise, le nouveau oléoduc pourra acheminer chaque jour l'équivalent de 900 000 barils de bitume dilué.

Photo : Reuters

Même le Nouveau Parti démocratique (NPD), traditionnellement de gauche, n’en veut pas. « Nous n’avons pas besoin d’en mettre plus sur les épaules des Albertains. Nous n’allons pas couper de façon radicale dans les services, mais nous allons équilibrer notre budget en diversifiant notre économie », promet la première ministre sortante, Rachel Notley.

Seul le Parti libéral propose l'adoption d'une taxe de vente, mais les experts s'entendent pour dire qu'il n'a aucune chance de former le prochain gouvernement.

Pas de taxe, est-ce réaliste en 2019?

Les Albertains ont tous en tête les années du premier ministre Ralph Klein, durant lesquelles l’Alberta avait des difficultés sur le plan économique. Le gouvernement devait composer avec des redevances pétrolières instables et peu élevées.

Malgré tout, Ralph Klein avait promis d'effacer la dette, au début des années 90. Dix ans plus tard, il avait réussi. L’Alberta se retrouvait sans dettes, sans avoir eu recours à une taxe de vente provinciale.

« On a cet exemple de Klein qui a réussi à le faire. Avoir une taxe de vente provinciale, ça serait comme un aveu d’impuissance [comme dire] qu’on est incapable de contrôler les finances publiques avec tous les revenus qui viennent de l’industrie pétrolière », affirme Frédéric Boily.

Ralph Klein qui sourit.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Ralph Klein a supprimé la dette de l'Alberta sans imposer de taxe de vente.

Photo : The Canadian Press / Jeff McIntosh

Pour y arriver toutefois, Ralph Klein avait mis en place un programme d’assainissement des finances publiques. Il a réussi à équilibrer le budget de l’État dans tous les domaines, que ce soit en santé ou en éducation, avec des compressions pouvant aller jusqu’à 20 % dans certains cas.

Le problème, aujourd’hui, selon Frédéric Boily, c’est que non seulement les Albertains veulent que le gouvernement protège l’économie, mais ils demandent aussi que l’État s’occupe des emplois, de l’éducation et de la santé.

On est un peu dans une période de schizophrénie politique. On veut que l’État se restreigne, mais pas trop.

Frédéric Boily, politologue à l'Université de l'Alberta

Il est donc difficile en 2019 de répondre aux volontés du peuple sans imposer de taxe de vente. « Logiquement, on devrait avoir une taxe de vente. Mais ce qui est logique en économie ne l’est pas nécessairement au plan politique », dit-il.

Le « désavantage albertain »

Daniel Béland et Frédéric Boily croient tous les deux que l’imposition d’une taxe de vente n’arrivera pas de sitôt en Alberta.

Toutefois, avec la situation économique albertaine, avec la dépendance de la province aux redevances pétrolière, l’Alberta doit changer de cap, estiment-ils.

Sans une taxe de vente, ça restreint la capacité de l’Alberta d’être la province dynamique qu’elle a longtemps été.

Frédéric Boily, politologue à l'Université de l'Alberta

Selon Frédéric Boily, il faut trouver d’autres sources de revenus que ceux provenant du pétrole et du gaz. « Il faut trouver une solution stable. La taxe de vente permettrait au gouvernement d'avoir une grande marge de manoeuvre », dit-il.

Pour le NPD, qui a déjà imposé une taxe sur le carbone, ce serait plus difficile à défendre. Selon Daniel Béland, c’est la droite qui a la solution.

« La droite serait dans une meilleure position politique pour le faire. C’est contraire à son idéologie. Si c'est la droite qui impose une taxe de vente, ça suggérerait qu'il n'y a aucune autre avenue possible », conclut-il.

Si, au grand jamais, un courageux gouvernement décidait d’imposer une telle taxe, il devra soumettre la question aux Albertains lors d’un référendum.

Ralph Klein a passé, au début des années 2000, la Loi sur la protection des contribuables, qui impose une telle mesure avant l’adoption d’une taxe de vente dans la province.

Toutefois, si les partis politiques, comme celui de Jason Kenney, continuent de « mentir » aux contribuables en attribuant « la faute » à la péréquation, les contribuables auront sans doute de la difficulté à faire un choix éclairé, estime Daniel Béland.

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