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L'incroyable histoire de la maison Lacroix

La maison Hubert-Lacroix en novembre 1963, soit juste après la destruction du Faubourg à M'lasse.

La maison Hubert-Lacroix en novembre 1963, soit juste après la destruction du Faubourg à M'lasse.

Photo : Archives de la Ville de Montréal

Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

La saga de la plus ancienne maison de ferme de Montréal est à la fois belle et triste. Belle, parce qu'elle a été sauvée de la démolition grâce à des dons du public. Triste, parce qu'elle croupit depuis dans un champ. Elle témoigne de notre rapport complexe au patrimoine.

Tout commence en 1963. Tout un quartier de Montréal, le Faubourg à m'lasse, tombe sous le pic des démolisseurs. Mais, dans une cour intérieure, non visible de la rue, un bâtiment détonne.

Il s'agit d'une maison à un étage et demi, coiffée d'un toit à deux versants. Ses murs et sa cheminée sont en pierre des champs, la maçonnerie a une épaisseur d'un mètre. Rien à voir avec les autres maisons du faubourg, qui sont en bois et en briques.

Nul doute, il s'agit d'une maison du régime français. La découverte fait la une des journaux. On en parle à la radio et à la télévision.

On remonte les titres de propriété jusqu'à un certain Hubert dit Lacroix, marchand de fourrure, qui aurait reçu le terrain en 1665 du fondateur de Montréal, Paul de Chomedey de Maisonneuve. La maison a été construite vers 1690.

Sauvetage

La Ville de Montréal, la Commission Jacques-Viger et la Commission des monuments historiques de la province de Québec interviennent pour la sauver.

Frileux à l'idée de dépenser l'argent des contribuables pour préserver la maison, on lance une campagne publique de financement. Les 10 000 $ amassés seront suffisants pour démonter la maison pierre par pierre et la reconstruire ailleurs.

Où? La Commission Jacques-Viger, l'ancêtre du Conseil du patrimoine de Montréal, songe au Vieux-Montréal. Mais la maison de ferme ne cadre pas dans le décor composé d'immeubles en pierres de taille et non en simples pierres des champs. On juge qu'elle serait davantage à sa place à la campagne.

Cela tombe bien parce que naît, à cette époque, le Village historique Jacques-de-Chambly, situé à Carignan, en Montérégie. Il s'agit d'un projet similaire au Village québécois d'antan de Drummondville, au village Canadiana, à Rawdon, ou encore au Upper Canada Village, en Ontario.

La maison est reconstruite à Carignan où d'autres maisons, classées monuments historiques, sont aussi déménagées. En 1964, le Village historique Jacques-de-Chambly est même décrété arrondissement historique par le gouvernement du Québec. Mais l'aventure est de courte durée. Faute de visiteurs, dès 1967, c'est la faillite.

Les maisons historiques sont vendues à des particuliers et seront ainsi habitées et sauvées, du moins pour celles qui sont classées. Ce n'est pas le cas de la maison Hubert-Lacroix, qui va sombrer dans l'oubli, abandonnée dans un champ depuis 55 ans.

Et maintenant?

À moins d'un an du déménagement de Radio-Canada et au moment où se tiennent des consultations publiques sur l'avenir du secteur des Faubourgs, il est temps de se pencher à nouveau sur le triste sort de la maison Lacroix.

Le Groupe Mach, nouveau propriétaire de la tour de Radio-Canada et de ses terrains, a pris connaissance du dossier. Le promoteur immobilier ne souhaite pas la rapatrier, en raison des coûts élevés d'un tel projet.

Le vice-président développement de l'entreprise, Christopher Sweetnam-Holmes, souligne cependant qu'une « grande surface » de l'actuel terrain sera cédée à la Ville pour en faire un parc ou une place publique.

Peut-être qu'il y a une possibilité de lui trouver un emplacement ou une façon, soit physique ou une commémoration, de trouver sa place dans un parc public, par exemple. Ça peut être une bonne façon de commémoration.

Une citation de : Christopher Sweetnam-Holmes, vice-président développement, Groupe Mach

M. Sweetnam-Holmes ne veut pas se prononcer sur l'importance de sauver la maison. « Cela a été fait par le passé, dit-il, ce n'est pas utopique, mais il faut voir s'il y a un intérêt. »

L'administration de la mairesse Valérie Plante n'a pas voulu commenter le dossier en raison des consultations publiques qui se déroulent justement, en ce moment, sur l'avenir du secteur des Faubourgs qui comprend les anciens terrains de Radio-Canada et de la brasserie Molson. Le Ville veut attendre la fin des consultations, quand elle aura un meilleur aperçu des besoins du quartier, notamment en matière de patrimoine, pour se prononcer.

Du côté du Conseil du patrimoine de Montréal, on se garde aussi de faire des commentaires, même si ce conseil est l'héritier de la Commission Jacques-Viger qui était intervenue en 1963 pour sauver la maison.

La ramener?

De son côté, l'ancien membre du Conseil du patrimoine, Bernard Vallée, n'hésite pas à prendre position. Il se dit en faveur d'une reconstruction dans le secteur d'origine de la maison, s'il s'agit de la seule façon d'en assurer la préservation et la mise en valeur.

Il faudrait éviter une reconstitution, mais plutôt considérer une reconstruction en l'état actuel de ruine qui commémorerait la maison d'origine, probablement la plus ancienne à Montréal, tout en témoignant de sa triste histoire depuis son déplacement, en 1963, lors du bulldozage du Faubourg à m'lasse. On devrait effectuer cette réinstallation sur le site précis d'origine.

Une citation de : Bernard Vallée, ancien membre du Conseil du patrimoine de Montréal et membre du collectif de Montréal Explorations

Une réinstallation symbolique, poursuit-il, permettrait de commémorer le désastre patrimonial et social causé par la destruction de l’ancien Faubourg à m’lasse et l’expulsion brutale de ses 2640 résidents.

En prenant position, Bernard Vallée rappelle aussi avec ironie que le terrain d'origine de la maison Lacroix n'a finalement jamais été utilisé lors de la construction de Radio-Canada. Elle était située sur les abords gazonnés de l'actuelle tour, un endroit devenu... un espace vert.

Héritage Montréal ne voit pas les choses de la même façon. Le directeur des politiques de l'organisme, Dinu Bumbaru, croit que la maison Lacroix a perdu son authenticité en étant démontée et reconstruite à Carignan. « À la limite, dans le cadre d'un projet privé sur un lot du quartier. Il n'y a pas, dit-il, que les immenses projets de réaffectation des terrains de Radio-Canada et de la Molson. »

Est-ce qu'on parle de patrimoine authentique ou vraiment d'un récit fascinant? Moi, je pense que c'est davantage un récit. Et vous savez, en 2019, on est confronté à d'énormes décisions, choix, en matière de patrimoine. Alors nous, à Héritage, on préfère favoriser le patrimoine réel et authentique qui a des besoins immenses, par rapport à des situations un petit peu limite comme ça.

Une citation de : Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal
La maison Hubert-Lacroix à Carignan.

La maison Hubert-Lacroix à Carignan

Photo : Radio-Canada / René Saint-Louis

L'architecte Pierre Corriveau croit justement que la maison est peut-être plus pertinente pour remémorer quelque chose dans son emplacement actuel à Carignan que si on la retransportait à Montréal. La ramener serait de la « disneyfication » patrimoniale, dit-il.

« Vous regardez cette maison-là, le plan d'eau devant, vous avez l'impression d'être en Nouvelle-France carrément. On dirait qu'il y a un morceau de notre histoire, de notre passé, qui est comme préservé. Et qui est désastreusement à l'abandon, c'est un fait. »

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