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L’histoire du taxi au Québec : tout sauf un long fleuve tranquille

Une personne vérifie le taximètre d'un véhicule.

Une personne vérifie le taximètre d'un véhicule en 1956.

Photo : Archives de la Ville de Montréal

Radio-Canada

Le dépôt du projet de loi 17 visant à déréglementer l'industrie du taxi au Québec a suscité de vives réactions des artisans au cours des derniers jours. Ce n'est toutefois pas la première fois que les chauffeurs se mobilisent. Cela a été le cas à la fin des années 1960 et au début des années 1970 au sein du Mouvement de libération du taxi. Retour sur ces années fertiles en rebondissements.

Un texte de Claude Brunet

En 1968, des chauffeurs et des petits propriétaires de taxis se regroupent au sein du Mouvement de libération du taxi. Leur première lutte vise la compagnie Murray Hill, qui détient l’exclusivité de la desserte à l’aéroport international de Montréal, situé à Dorval.

Les chauffeurs des autres compagnies peuvent y amener des passagers, mais n’ont pas le droit d’en prendre. Cette situation fait monter la tension.

Le 30 octobre 1968, 400 chauffeurs et un millier d’étudiants manifestent violemment à l’aéroport de Dorval. Des véhicules de la Murray Hill sont vandalisés. Des cocktails Molotov sont lancés. La circulation est bloquée pendant trois heures.

Débarcadère de l'aéroport international de Montréal.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La compagnie Murray Hill a le monopole du transport de passagers à l'aéroport international de Montréal jusqu'en septembre 1970.

Photo : Archives de la Ville de Montréal

Robert Bourassa intervient. Le député de la circonscription de Mercier à Montréal – il n’est pas encore premier ministre – demande au gouvernement fédéral de mettre fin au monopole de la Murray Hill.

Cependant, Ottawa fait la sourde oreille à la demande du député de Mercier.

Le saccage des garages de la Murray Hill

Le temps passe et Murray Hill conserve son monopole. Le 7 octobre 1969, les policiers et les pompiers de la Ville de Montréal déclenchent une grève générale.

Le soir même, le Mouvement de libération du taxi en profite pour manifester devant les garages de la Murray Hill à Montréal. Quatre cents manifestants occupent les lieux. Des autobus de la compagnie sont lancés sur le bâtiment de la Murray Hill. On y met le feu et des coups de feu éclatent. Des gardes de sécurité de la compagnie postés sur le toit tirent dans la foule, tandis que des manifestants armés répliquent. Radio-Canada rapporte que la manifestation a fait un mort et une quinzaine de blessés. Ce n’est que tard en soirée que la Sûreté du Québec va rétablir l’ordre.

Jean-Philippe Warren, professeur de sociologie à l’Université Concordia à Montréal, publiera bientôt un ouvrage sur l’histoire du taxi à Montréal.

La Murray Hill représente tout ce que les Québécois francophones nationalistes de l’époque détestent. Le propriétaire est un riche anglophone, puis le monopole [à l’aéroport de Dorval] a été accordé par le fédéral. Tout ça va cristalliser la colère pour faire en sorte que les choses changent au Québec.

Jean-Philippe Warren, professeur de sociologie à l’Université Concordia
Un homme est assis sur un fauteuil. Un téléphone est sur une table adjacente.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le premier ministre Robert Bourassa, moins de 10 semaines après son élection en avril 1970

Photo : La Presse canadienne


Robert Bourassa, maintenant chef du Parti libéral du Québec, devient premier ministre de la province le 29 avril 1970. Moins de trois mois après son élection, il demande au député de Dorion, Alfred Bossé, d’enquêter sur la situation des chauffeurs de taxi.

« L’objectif que vise le premier ministre est d’abord d’améliorer les conditions des chauffeurs de taxi. Le milieu demande des changements en profondeur », expliquait à l’époque M. Bossé.

Le député conclut qu’il y a trop de permis à Montréal. Tandis qu’il y a 1 taxi pour 660 habitants à New York, la métropole compte 1 taxi pour 326 habitants.

Il n’est pas étonnant que propriétaires et chauffeurs crèvent de faim même en fournissant une somme inouïe de travail.

Le député Alfred Bossé

Le gouvernement fédéral retire le monopole de la Murray Hill à l’aéroport international de Montréal le 3 septembre 1970. Les chauffeurs de taxi peuvent maintenant y prendre des clients.

Le gouvernement du Québec n’a toutefois pas le temps d’agir. Le 5 octobre 1970, l’attaché commercial britannique à Montréal James Richard Cross est enlevé par le Front de libération du Québec (FLQ). Ce kidnappage est l’œuvre de la cellule Libération, une bande formée par un chauffeur de taxi : Jacques Lanctôt.

« Lanctôt était le rédacteur en chef de la revue du Mouvement de libération du taxi, explique Jean-Philippe Warren. Il a dit qu’il était venu au FLQ parce qu’il était chauffeur de taxi. Le contraste entre l’opulence, d’un côté, et la misère de l’autre a été le déclencheur qui l’a mené au FLQ. »

Avec la loi des mesures de guerre, la police et l’armée écrasent la contestation. L’attaché commercial britannique est libéré et Jacques Lanctôt est exilé à Cuba.

Un taxi circule au centre-ville de Montréal en 1964.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un taxi circule au centre-ville de Montréal en 1964.

Photo : Archives Ville de Montréal

Une industrie qui continue de connaître des moments difficiles

L’industrie du taxi va continuer de vivoter pendant plusieurs années. Les chauffeurs sont exploités, et leurs conditions de travail sont misérables. Il y a beaucoup trop de permis de taxi en circulation. Québec intervient et propose un plan de rachat des permis. Objectif : diminuer le nombre de permis afin d’augmenter les revenus des chauffeurs et des propriétaires.

Michel Trudel était à l’époque responsable de l’industrie du taxi au ministère des Transports du Québec. La proposition gouvernementale visait à « augmenter la rentabilité des exploitants qui poursuivaient leur carrière dans le taxi », explique-t-il.

Les propriétaires financent le rachat des permis. Ce plan de rachat sera en vigueur de 1985 à 1990 à Montréal. Au terme du processus, 24 % des permis sont éliminés.

Cette opération a permis d’équilibrer l’offre et la demande, mais a également entraîné une explosion de la valeur des permis.

En 2014, un permis de taxi à Montréal valait en moyenne 189 810 $. Depuis l’arrivée d’Uber, sa valeur n’a cessé de diminuer.

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