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Affaire SNC-Lavalin : Gerald Butts réplique à Wilson-Raybould

Gerald Butts assis devant un micro.

Témoignant devant le comité de la justice, le 6 mars, Gerald Butts a contredit le témoignage de l'ex-ministre de la Justice et ex-procureure générale du Canada.

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Sophie-Hélène Lebeuf

Le comité de la Justice de la Chambre des communes a rendu publics, mardi, les documents fournis par l'ex-bras droit du premier ministre Justin Trudeau, qui vont dans le sens du témoignage qu'il a présenté le mois dernier, sans réserver de grandes surprises.

Remis au comité dimanche dernier, le dossier, qui fait 41 pages dans sa version originale anglaise, contient essentiellement des impressions d’écran de messages textes échangés entre Gerald Butts et l’ex-procureure générale Jody Wilson-Raybould durant trois périodes, soit en novembre et décembre 2018, ainsi qu'en janvier 2019, de même qu'une copie de notes manuscrites d'un échange entre le premier ministre et Mme Wilson-Raybould, survenu quelques jours avant le remaniement ministériel qui l'a fait passer au ministère des Anciens Combattants.

Les documents fournis par M. Butts semblent confirmer la version des faits qu'il a présentée devant le comité parlementaire, en mars dernier, et infirmer légèrement celle de Mme Wilson-Raybould.

Au cours des deux premières séries de textos, qui sont cordiaux, le dossier SNC-Lavalin et les pressions politiques qu'elle a dit subir ne sont pas au centre de tous les échanges, comme elle l'avait affirmé.

Pendant la première période couverte par les textos, du 23 au 28 novembre 2018, Jody Wilson-Raybould indique qu'elle désire parler de plusieurs sujets à Gerald Butts, sans évoquer le dossier SNC-Lavalin, et parle notamment d'une directive émanant de son bureau sur les litiges civils mettant en cause les peuples autochtones.

La deuxième série de messages textes s'échelonne du 5 au 11 décembre 2018, avant et après un souper de travail réunissant les deux protagonistes.

Mme Wilson-Raybould prend notamment la défense du premier ministre, qui avait été la cible de critiques des Premières Nations pour s'être adressé à une chef de communauté autochtone en utilisant son prénom, assurant qu'il ne s'agissait pas d'un geste sexiste, et reparle de la directive sur les litiges civils.

Dans sa lettre de présentation, Gerald Butts exprime en outre son « profond désaccord » avec la façon dont Mme Wilson-Raybould a, au cours de son témoignage devant le comité, en février, présenté une conversation entre son ex-chef de cabinet, Jessica Prince, et M. Butts, au cours de laquelle celui-ci a évoqué un entretien entre l'ancien premier ministre conservateur Brian Mulroney et la procureure générale de l'époque, Kim Campbell, au sujet d'un homme emprisonné pendant 23 ans pour un meurtre qu'il n'avait pas commis.

« Je n'ai pas cité l’affaire [David] Milgaard comme précédent historique », se défend Gerald Butts, assurant plutôt avoir rappelé que Brian Mulroney avait rencontré Mme Campbell « pour lui demander de trouver une solution, à la suite de la rencontre entre M. Mulroney et la mère de David Milgaard ». « J’ai alors demandé à Me Prince quelle était la différence entre solliciter des conseils dans le cas de M. Milgaard et dans ce cas-ci », affirme-t-il.

Les mémoires de Brian Mulroney semblaient aussi contredire la version de Jody Wilson-Raybould, qui l'avait louangé pour avoir, selon elle, refusé de s'ingérer dans le travail de sa procureure générale du temps qu'il était premier ministre.

Chronique d'une mutation annoncée

Jody Wilson-Raybould.

Jody Wilson-Raybould, ancienne ministre de la Justice.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Les derniers documents remis au comité par Gerald Butts sont liés au remaniement ministériel du 14 janvier 2019, les jours précédant l'annonce, mais après que Mme Wilson-Raybould fut informée de son changement de portefeuille.

Selon la copie des notes manuscrites de M. Butts, qui résume l'entretien entre cette dernière et le premier ministre, celui-ci explique le remaniement ministériel par le départ de Scott Brison, qui était président du Conseil du Trésor.

Mme Wilson-Raybould se dit « assez choquée » par la décision du premier ministre, soutenant qu'elle « adore » son poste de ministre de la Justice et de procureure générale, et que diriger les Services aux Autochtones « n'est pas l'emploi de [ses] rêves ».

« J'ai l'impression d'être écartée [du ministère de la] Justice pour d'autres raisons », ajoute-t-elle, ce à quoi le premier ministre répond : « Nous n’agirions pas ainsi si ce n’était de la décision de Scott », toujours selon la version de M. Butts.

Le premier ministre laisse en outre entendre qu'elle pourrait être nommée à un autre poste ministériel après les élections d'octobre 2019.

La mutation de Mme Wilson-Raybould fait ensuite l'objet d'une nouvelle série de messages textes entre elle et M. Butts, entre le 8 et le 15 janvier 2019, au cours desquels il reprend l'essentiel du message communiqué les jours précédents par le premier ministre.

Jody Wilson-Raybould (8 janvier) : « [...] Le moment pour "m'écarter" de là (ce qui sera la perception de la population – peu importe que ce soit vrai ou non) est terriblement mal choisi – cela sèmera la confusion parmi la population et la rendra perplexe. Ce n’est pas moi qui suis en cause – croyez-moi –, mais il s’agit d’une approche à l’égard des Autochtones [passage caviardé]. Cette situation ne va qu’empirer, et cela m'inquiète beaucoup. [...] »

Gerald Butts : « [...] Personne ne vous "écarte". En fait, le PM a pris une initiative extraordinaire (et unique d’après mon expérience) en vous offrant d’autres fonctions au Cabinet, parce que vous [vous êtes dite] incapable d’assumer le ministère des Services aux Autochtones. [...] »

Jody Wilson-Raybould (13 janvier) : « [...] Mais sachez que je serai prête pour demain. Et je connais les raisons à l’origine de ce qui arrive. »

Gerald Butts : « Oui, c’est vrai, car le PM vous a dit quelles sont ces raisons. Nous prévoyons dire la vérité. Le départ de Scott a laissé un grand vide dans un ministère important, un vide qui ne pouvait être comblé que par une [ministre de premier plan ayant une expérience au Conseil du Trésor]. »

[Jane Philpott, qui était alors ministre des Services aux Autochtones] est la seule personne à répondre à cette définition. Mais, si on la déplace, cela laissera un grand vide dans un poste tout aussi important, qui est à la base de notre mandat et auquel tient beaucoup le PM.

[...] Nous devons avoir deux ministres haut placés qui en sont responsables alors que nous entamons la dernière année de notre mandat. Personne ne voulait bouger, mais tout le monde s’est sacrifié dans l’intérêt de l’équipe.

Il restait moins de choses à faire à Justice qu’à [Affaires mondiales Canada], aux Finances ou à Sécurité publique, et, parmi les ministres les plus haut placés, il était plus sensé de vous déplacer. C’est la vérité, et c’est ce que nous dirons. [...] »

Toutes les expurgations ont été faites « pour éviter la divulgation de renseignements personnels ou non pertinents, ou pour protéger la confidentialité des délibérations du Conseil des ministres », précise M. Butts dans sa lettre de présentation.

Pas d'enregistrement cette fois

Le revirement de ce nouveau chapitre est moins dramatique que celui de vendredi dernier, alors que le comité de la justice a publié un mémoire de Mme Wilson-Raybould, notamment constitué de copies de textos et de courriels, ainsi qu’un enregistrement audio de 17 minutes d’une conversation téléphonique entre l’ancien greffier du Conseil privé, Michael Wernick, et elle-même, réalisé à l’insu de son interlocuteur.

On entendait alors à plusieurs reprises la députée de Vancouver Granville mettre en garde le cabinet du premier ministre contre toute ingérence dans l'affaire SNC-Lavalin.

Au cours de son témoignage devant le comité de la justice, Mme Wilson-Raybould a dit avoir subi des pressions constantes et de l’ingérence politique, notamment de la part du bureau du premier ministre, dans le but d’éviter des poursuites à la firme SNC-Lavalin, accusée de fraude et de corruption. Elle a également lié sa mutation à un poste dont elle ne voulait pas, parce qu'elle ne privilégiait pas la voie d’un accord de réparation.

Jody Wilson-Raybould a par ailleurs été expulsée du caucus libéral mardi. Un nombre croissant d'élus libéraux avait publiquement exprimé leur malaise devant le fait qu'elle représente toujours les couleurs libérales. Dans une lettre de deux pages rendue publique quelques heures plus tôt, elle avait demandé à ses collègues de ne pas l'expulser.

Les partis d'opposition accusent le gouvernement d’avoir voulu étouffer le scandale en mettant fin prématurément aux travaux du comité de la justice.

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