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« Va le plus loin que tu peux! » – une mère rwandaise à son fils

Le reportage de Catherine Kovacs
Catherine Kovacs

Chaque année, lorsqu'avril revient, Eloge Butera replonge dans l'horreur du génocide rwandais. Son père, massacré, la longue agonie de sa grand-mère, sa mère qui survit par miracle. Il a refait depuis sa vie au Canada, mais le passé, douloureux, n'est jamais loin.

Eloge Butera a 10 ans quand le génocide rwandais débute, le 7 avril 1994.

« On voyait les Hutus préparer des listes devant nous », se rappelle-t-il. « Il y avait des signes avant-coureurs, mais on ne s'y attardait pas. On ne pouvait pas croire que ça irait jusque-là ».

Le matin même, il fuit avec sa famille. Ils se cachent dans les buissons le long de la route, évitent de faire tout bruit qui pourrait les faire repérer.

Eloge voit des horreurs, « des gens qui se font décapiter, des gens fusillés et jetés dans la rivière, des femmes qui se font violer ».

Son père, médecin, est finalement arrêté et exécuté. Le reste de la famille est recueillie par une de ses tantes, une Tutsie, mariée à un Hutu.

C'est là qu'ils vont passer le reste des 100 jours qu'a duré le génocide qui a fait 800 000 morts, selon les chiffres officiels de l'ONU.

Sauf que le mari de la tante, qui est Hutu, a des frères et soeurs qui participent au massacre de Tutsis.

« Ils revenaient le midi et le soir à la maison et racontaient tout ce qu'ils avaient fait pendant la journée, comment ils allaient chercher les Tutsis pour les tuer », raconte-t-il.

Ce qui frappe Eloge Butera encore aujourd'hui, c'est cette banalité du mal.

C'est des gens normaux qui prient avant le dîner. Après la prière, ils décrivent les scènes horribles de massacres qui arrivent devant leur porte.

Eloge Butera

Une bonne partie de sa famille a été décimée. « Ma grand-mère a agonisé trois jours dans une fosse commune », raconte Eloge.

La survie de sa mère tient du miracle.

« Elle a été amenée à la fosse commune pour être exécutée au moins dix fois, insiste-t-il. Ça finissait par une confusion, quelqu'un qui avait pitié d'elle. »

Le dernier bourreau qui devait l’exécuter était un patient du père d’Éloge. « Il a décidé de dire à ses collègues qu'elle était morte ».

Avril, le mois de la douleur

En 2002, Eloge Butera fuit le Rwanda sur la recommandation de sa mère. Le régime, qui avait emprisonné 200 000 personnes, a décidé de les libérer parce qu'elles coûtaient trop cher à l'État. Parmi ces gens, il y a les bourreaux de sa famille.

« Va le plus loin que tu peux! », insiste sa mère.

Eloge arrive au Canada il a 18 ans. Il étudie le droit à Montréal, fonde une famille et travaille aujourd'hui comme adjoint au ministre Ralph Goodale à Ottawa, mais son passé le rattrape.

Avril est un mois douloureux pour les Rwandais qui ont vécu le génocide.

Il y a des bruits et des odeurs qui persistent : « l'odeur du sang, très distincte, les corps en décomposition, l'odeur de la viande qui se décompose. »

Eloge est devenu végétarien, il est incapable d'écouter de la musique classique parce qu’après chaque annonce de massacres à la radio rwandaise, la station en faisait jouer. Il est aussi impossible pour lui de faire du camping. ce qui lui rappelle le temps passé caché dans les buissons.

À son arrivée au pays, Eloge Butera s'est retrouvé face à face avec un bourreau qui l'a regardé de haut en bas et lui a dit : « Si on était au Rwanda, je te tuerais ».

Je lui demande s'il pleure parfois quand il se remémore ces souvenirs.

« Si je commence à pleurer, dit-il je ne m'arrêterai pas... »

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