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Jeremy Dutcher, un chanteur malécite à la rescousse de sa langue

De profil, un homme chante. Il tient à bout de bras une longue plume. Il porte une cape faite d'un tissu transparent.

Jeremy Dutcher lors de sa performance au gala du prix Polaris, en septembre 2018.

Photo : La Presse canadienne / Tijana Martin

Radio-Canada

Le ténor qui vient d'une communauté autochtone du Nouveau-Brunswick vient de faire paraître un album écrit dans la langue en voie de disparition de ses ancêtres. Rencontre avec un artiste unique.

Un texte de Catherine François

Il a grandi dans une communauté de la Première Nation Wolastoqiyik, aussi connue sous le nom de Malécite. « Mais nous, on ne se dit pas Malécites. Nous, on s’appelle les gens de la Belle Rivière : Wolastoqiyik », précise Jeremy Dutcher.

Et ses origines, il les revendique haut et fort dans son premier album, Wolastoqiyik Lintuwakonawa, pour lequel il vient de remporter le prix Juno du meilleur album autochtone et le prix Polaris du meilleur album canadien, toutes catégories confondues.

Ressusciter la langue de ses ancêtres

Cet album, il l’a écrit dans sa langue et celle de ses ancêtres, le wolastoq. Une langue en voie de disparition; seulement une centaine de personnes la parlent encore. En la chantant, Jeremy espère la ressusciter. « Faire cet album dans ma langue, c’était très important pour moi. Quand on se présente à quelqu’un, on le fait dans notre langue, parce que c’est ce qui nous enracine et ce qui nous détermine. »

Notre langue est en voie d’extinction. Et quand on perd une langue, on ne perd pas juste des mots; on perd une façon de voir le monde. Alors c’était primordial pour moi de chanter en wolastoq et de mettre cette langue en lumière.

Jeremy Dutcher

Il a fallu cinq ans à Jeremy pour écrire ce disque. Tout commence par une remarque d’une aînée de sa communauté, Maggie Paul. « Elle savait que j'étais très intéressé par notre musique traditionnelle, alors elle m'a dit : "Si tu veux en savoir plus sur ces anciennes chansons, tu dois aller dans un musée" ».

Ni une ni deux, le jeune homme, qui étudiait alors la musique classique à l’université, passera deux semaines au Musée canadien de l’histoire à Gatineau. Et il découvre dans les archives un trésor : des enregistrements sur des cylindres de cire bleus vieux de plus d’un siècle de chants traditionnels de sa communauté. C’est un anthropologue, William H. Mechling, qui a passé sept ans au sein de la Première Nation Wolastoqiyik, qui avait fait ces enregistrements au début du 19e siècle.

Jeremy Dutcher.

Photo : Radio-Canada / Vanessa Heins

Un dialogue avec ses ancêtres

Jeremy reprend ces chants dans son album et il dialogue avec ses ancêtres. « Cet album est une conversation entre moi et mes ancêtres, c'est une fusion entre le passé, le présent et le futur. Je ramène ces voix du passé pour créer quelque chose dans le présent et imaginer un meilleur avenir grâce à cette musique. »

Et ce disque, il dit l’avoir fait d’abord et avant tout pour son peuple.

C'est ce qui m'a guidé pour cet album, je voulais que mon peuple l'écoute et qu'il sache qu'il était fait pour lui. C’est la raison d’être de ce disque : m’assurer que les jeunes de ma communauté ne seront plus jamais coupés de leur culture.

Jeremy Dutcher

« Pour moi, il y avait un réel sentiment d'urgence de m'assurer que j'allais mettre de l'avant cette langue dans mon travail. Il ne faut pas oublier que nous avons une histoire terrible dans ce pays, avec les drames des pensionnats autochtones associés aux disparitions des langues des Premières Nations ».

Le travail extraordinaire de Jeremy Dutcher a été récompensé par des prix prestigieux. « J’ai été enchanté de gagner ces prix, c’était incroyable, et je veux me servir maintenant de cette plateforme pour parler des défis rencontrés par les Premières Nations au Canada », déclare l’artiste qui fait aussi l’objet d’articles louangeurs dans la presse internationale.

Une extravagance assumée

Jeremy Dutcher est un « show man » : il n’hésite pas à se mettre en spectacle en portant des costumes comme des justaucorps transparents et des capes.

Celle qu’il portait lors de la cérémonie des Junos, le 17 mars dernier à Toronto, était particulièrement symbolique pour lui. « La terre est la langue et la langue est la terre. Ça parle de la connexion, de la relation entre la terre et la langue. Sur le devant de la cape, vous avez des fleurs, et quand vous ouvrez la cape, c'est écrit, en langue crie : "Nous allons réussir" ».

L'artiste ouvre grand sa cape.

Jeremy Dutcher pose pour les photographes en coulisses de la cérémonie des Junos à London, en Ontario, le 17 mars 2019.

Photo : The Canadian Press / Geoff Robins

Jeremy milite aussi pour le mouvement LGBT, même s’il ne revendique rien en tant que tel, et il prend soin de préciser qu’au sein des communautés autochtones, depuis toujours, les homosexuels ou bisexuels ont toujours été très bien acceptés. « Je n’ai pas peur de me montrer tel que je suis », conclut-il.

Oui à la réconciliation

Quand on lui demande si sa démarche peut aider à la nécessaire réconciliation avec les Premières Nations, Jeremy répond que oui, elle peut avoir un impact dans le processus en tant qu’éveil des consciences, même s’il ne parle pas de réconciliation en tant que telle.

« Il faut comprendre que ce travail de réconciliation, ce n’est pas aux Premières Nations de le faire. Moi, je n’ai à me réconcilier avec personne en tant que tel; je sais qui je suis et d’où je viens. Mais ce dont nous avons besoin, ce sont des gens qui militent activement en faveur de cette réconciliation, et que les peuples autochtones reprennent possession de leurs langues pour qu’elles résonnent de nouveau haut et fort dans ce pays. »

En tournée européenne, puis canadienne

Jeremy Dutcher ne compte pas s’endormir sur ses lauriers pour autant : il est tout fébrile à l’idée de présenter son spectacle au public parisien le 7 avril prochain, après quoi ce sera Madrid, Glasgow, New York et, à la fin de l’année, une tournée d’un bout à l’autre du Canada avec un orchestre symphonique. Il sera également au Festival international de Jazz de Montréal cet été.

Un homme assis sur une chaise qui regarde un gramophone.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'œuvre Wolastoqiyik Lintuwakonawa, par Jeremy Dutcher.

Photo : Jeremy Dutcher

« Je suis un peu nerveux à l'idée de partir et de montrer qui nous sommes maintenant, aujourd'hui, parce que nous ne sommes pas figés dans le passé. Notre culture, nos identités, elles évoluent, elles grandissent, et je suis très excité de montrer au reste du monde à quoi ressemblent maintenant les Premières Nations, les belles choses que nous faisons et les belles chansons que nous chantons. »

Jeremy veut faire découvrir son album, sa langue, son peuple, sa culture au plus de monde possible.

Quand on parle de la renaissance des Premières Nations, ce n’est pas juste dans la musique, c’est aussi dans la littérature, le cinéma, la mode. Dans de nombreuses facettes de la société, les Premières Nations offrent de nouvelles perspectives au reste du monde.

Jeremy Dutcher

Et de conclure, dans les quelques mots de français qu’il connaît : « J’espère que tout le monde va comprendre mes messages et sentir les émotions de ma musique ».

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