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Les sacrifiés du virage vert albertain

Les travailleurs sont les grands sacrifiés des virages verts des gouvernements.

Photo : getty images/istockphoto / Juan Jose Napuri

Marie-Pier Mercier

L'avenir est incertain pour les communautés dont l'économie tourne autour du charbon. En Alberta, notamment, les centrales fermeront leurs portes d'ici 2030. C'est une des réalisations phares du gouvernement néo-démocrate de Rachel Notley, qui a entamé en 2015 un important virage vert. Radio-Canada a rencontré cinq personnes dont le destin est profondément perturbé par cette grande transition énergétique.

Wabamun : petite municipalité de 700 habitants, située à environ 70 kilomètres à l’ouest d’Edmonton. C’est une communauté qui carbure au charbon depuis des décennies.

Du centre-ville, un immense lac occupe une grande partie du paysage. Les longues cheminées de la centrale électrique Highvale se fondent dans l’horizon pluvieux de l’autre côté du rivage.

Les longues cheminées de la centrale électrique Highvale se fondent dans l’horizon pluvieux de l’autre côté du rivage.

La mine Highvale est déjà en processus de fermeture.

Photo : Radio-Canada / Josee St-Onge

Ici, un habitant sur trois entre chaque jour dans la mine pour en ressortir avec un salaire avantageux. Mais, bientôt, il n’y aura plus de mine, plus d’emploi.

TransAlta, l’entreprise propriétaire, a déjà entamé le processus de fermeture.

Elle transformera son usine en centrale au gaz naturel, une source d'énergie moins polluante qui entraîne une réduction importante de la main-d’oeuvre.

« J’espérais y travailler jusqu’à ma retraite »

Debbie Labrecque est une des rares femmes qui travaillent à la mine.

Elle y a fait ses débuts en tant qu’opératrice d’équipement lourd, au début des années 2000. « Alors mère célibataire, c’est l’emploi qui m’a permis de devenir indépendante financièrement et de subvenir aux besoins de mon fils », dit-elle.

Aujourd’hui, j’ai 50 ans. Ça va être difficile pour moi de trouver un nouvel emploi. Je doute que les entreprises veuillent former quelqu'un de mon âge alors qu'il me reste quelques années de travail.

Debbie Labrecque, travailleuse de l'industrie du charbon
Mike et Debbie Labrecque sont assis sur leur saufa et regardent la caméra.

Mike et Debbie Labrecque travaillent tous les deux à la mine Highvale à Wabamun.

Photo : Radio-Canada / Marie-Pier Mercier

À la mine, elle a fait la connaissance de son mari, Mike Labrecque.

Comme bien d’autres mineurs, il n’a pas terminé l’école secondaire.

« Ça fait 30 ans que je fais ça. À l’époque, on n’avait pas besoin d’un diplôme d’études secondaires pour bien des choses », lance-t-il.

Il doute de retrouver un emploi à 120 000 $ par année.

Nous sommes dans le même bateau que les mineurs aux États-Unis. Même si plusieurs n'aiment pas Trump, au moins, il défend les travailleurs, ce qui n'est pas le cas ici.

Mike Labrecque, travailleur de l'industrie du charbon

L’Alberta, la Saskatchewan, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick misent encore sur des centrales au charbon pour leur production d’électricité. D’ailleurs, l’Alberta produit, encore aujourd’hui, plus d’électricité au charbon que tout le reste du Canada.

« On nous a oubliés »

Dan Skinner aussi se sent abandonné. L'homme, qui travaille dans l'industrie depuis 40 ans, croit que les gouvernements ont procédé à la transition trop vite, sans penser aux conséquences que cela aurait sur les travailleurs.

Dan Skinner, travailleur du charbon regarde la caméra.

Dan Skinner, travailleur du charbon, croit que les gouvernements les ont abandonnés.

Photo : Radio-Canada / Hugo Lévesque

On parle beaucoup des travailleurs de l'industrie de l'automobile, des emplois qui seront perdus en Ontario. Mais de nombreuses personnes vont perdre leur travail ici aussi. On dirait que les gouvernements n'ont pas fait le calcul.

Dan Skinner, travailleur de l'industrie du charbon

Selon Ottawa, qui a aussi annoncé, en 2016, l'élimination des centrales au charbon à travers le pays, l'industrie emploie plus de 42 000 personnes directement ou indirectement. Avec les fermetures, plus de 3500 travailleurs se retrouveront au chômage au Canada, dont 2000 en Alberta.

Selon la US Energy Information Administration, les centrales au charbon sont nocives pour l’environnement et la santé. Au Canada, 75 % des gaz à effet de serre liés à l'électricité proviennent du charbon, alors que les centrales ne produisent qu'environ 9 % de l'offre.

Une exposition à long terme à ces gaz peut non seulement causer des problèmes respiratoires, mais aussi des retards dans le développement du système nerveux des enfants.

Des conséquences exagérées, juge Dan Skinner. « La plupart des travailleurs que je connais sont des personnes en bonne santé, dit-il. Certains ont des problèmes de santé, mais c'est probablement parce qu'ils sont fumeurs. »

Au lieu de voir les gouvernements se débarrasser de son industrie, le travailleur aurait aimé qu'ils investissent dans de nouvelles technologies pour rendre l'exploitation du charbon « plus propre ».

L’environnement est important pour lui : il veut que ses petits-enfants grandissent sur une planète en bonne santé. Mais le charbon est aussi son gagne-pain, celui qui lui a permis d'offrir une belle qualité de vie à sa famille.

« Les gens quittent notre communauté »

Les mineurs ne sont pas les seuls à voir les conséquences des mises à pied. La communauté de Wabamun aussi.

« C’est encore notre principale source de revenus », dit Charlene Smylie, la mairesse de la municipalité.

Charlene Smylie prise en photo à l'Hôtel de ville de Wabamun.

Charlene Smylie, mairesse de Wabamun, voit déjà les impact dans sa communauté de la fermeture de la mine Highvale.

Photo : Radio-Canada / Hugo Lévesque

Déjà, plusieurs familles dont le salaire dépendait du charbon ont quitté la ville.

Ça nuit à nos entreprises locales, à nos épiceries, à nos restaurants.

Charlene Smylie, mairesse de Wabamun

Même l’école du coin en subit les conséquences. Le nombre d'inscriptions a déjà diminué.

« Si on a travaillé dans l’industrie du charbon toute sa vie, les chances qu'on veuille ouvrir un restaurant sont plutôt minces », dit la mairesse.

« Je n’ai pas honte de travailler dans le charbon »

Roy Milne, président du syndicat des métallos de la section locale 1595, travaille dans la mine depuis 1983. Cela fait sa fierté.

Je n’ai pas honte de travailler dans une mine de charbon. Grâce à notre travail, les Albertains ont pu avoir de l'électricité à bas prix pendant des décennies.

Roy Milne, président du syndicat des métallos de la section locale 1595
Roy Milne, président du syndicat des métallos de la section local 1595, regarde directement dans la caméra.

Roy Milne est fier d'être un travailleur du charbon.

Photo : Radio-Canada / Hugo Lévesque

Il doute que la transition soit efficace.

« C’est un effort inutile s'il n'y a pas consensus, si les États-Unis et la Chine continuent d’utiliser le charbon », dit-il.

Celui qui prendra sa retraite sous peu se compte parmi les chanceux qui n’auront pas à vivre avec la fermeture et le plan de transition énergétique de la province.

Le Programme de transition de la main-d'œuvre du charbon, créé par le gouvernement Notley, comprend un fonds de 40 millions de dollars puisé à même la taxe carbone de l’Alberta. Il est destiné aux communautés et aux travailleurs touchés par les fermetures.

De ce financement, les anciens mineurs ont droit à 5000 $ pour couvrir leurs frais de déménagement et jusqu'à 12 000 $ pour payer leurs droits de scolarité dans un établissement d'enseignement postsecondaire.

« Ayant regardé les divers programmes qui existaient dans de très nombreux endroits, je dirais que le verre est à moitié plein, je dirais même qu'il est plus qu’à moitié plein. Certaines industries n’ont aucun programme en place lors des fermetures », explique Roy Milne.

Notre dossier sur les élections provinciales 2019 en Alberta

Pour qui voter?

S’il est élu le 16 avril, Jason Kenney, le chef du Parti conservateur uni, a laissé entendre qu’il pourrait ralentir la transition énergétique et assouplir les réglementations sur le charbon.

Même s'il se présente comme un grand défenseur de cette industrie, il devra se plier aux exigences d’Ottawa, qui a aussi imposé l'élimination de la majorité des centrales d’ici 2030.

Le Parti conservateur uni n’a pas répondu à nos multiples demandes visant à savoir s’il allait garder en place le programme de transition des néo-démocrates.

Pas question, toutefois, pour bon nombre de travailleurs, comme Debbie et Mike Labrecque de voter pour les néo-démocrates.

Selon eux, c’est le parti qui les a sacrifiés au nom de l’environnement.

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