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chronique

Poisson d'avril : la blague n'est plus aussi drôle

Il s'agit d'un poisson rouge avec une nageoire de requin affixée au dos.
Pour le chroniqueur Jeff Yates, le poisson d'avril n'est plus aussi drôle qu'avant. Photo: getty images/istockphoto
Jeff Yates

CHRONIQUE - C'est le 1er avril, faites attention à ce que vous lisez! Vous avez sans doute vu défiler une kyrielle de fausses histoires en l'honneur de ce festival du canular. Certaines sont drôles, d'autres moins. Personnellement, j'ai un malaise grandissant envers cette tradition. Le monde a changé, et nous vivons désormais un poisson d'avril quotidien.

Un peu de contexte pour ceux qui ne me connaissent pas : je couvre la désinformation depuis 2014. C'est mon affectation journalistique. Les faussetés, j'ai les deux pieds dedans quotidiennement. Pour moi, le poisson d'avril n'a rien de particulier, si ce n'est que plusieurs acteurs sur le web, qui normalement ne versent pas dans la désinformation, cherchent sciemment aujourd'hui à tromper leurs abonnés.

Bon, pour la plupart, avouons que c'est totalement inoffensif. Que ce soit Frank and Oak qui annonce un Netflix pour les vêtements, ou le cégep de Limoilou qui affirme avoir interdit les téléphones mobiles dans ses classes, c'est pour s'amuser. On est tous d'accord.

Reste que le contexte, surtout sur les réseaux sociaux, a légèrement changé depuis quelques années. En guise d'exemple, je veux vous montrer le tout premier article que j'ai écrit en tant que journaliste qui couvre la désinformation.

L'article est intitulé, « non, Cesar Millan, l'homme qui parle aux chiens, n'est pas mort ».Capture d'écran de l'article publié le 3 décembre 2014. Photo : Capture d'écran - journal Métro

Celui-ci, portant sur la fausse mort annoncée du dresseur de chiens Cesar Millan, a été publié le 3 décembre 2014 dans le site du journal Métro (Nouvelle fenêtre). Le billet contient plusieurs blagues, le ton est léger. Je me moque clairement de la fausse nouvelle que je tente de démentir, puisqu'elle est ridicule et que le sujet lui-même l'a prise avec humour. On voit qu'à l'époque, je trouvais le phénomène assez comique. Ce blogue, Inspecteur viral, était d'ailleurs largement humoristique. Bien que le contenu était toujours recherché et produit avec une rigueur journalistique, je ne me gênais pas pour en rire avec mon auditoire.

Voici, un peu plus de quatre ans plus tard, le dernier article que j'ai publié.

L'article est intitulé, « L'attaque de Christchurch : un message codé pour radicaliser les internautes ».Capture d'écran de l'article publié le 15 mars 2019. Photo : Capture d'écran - Radio-Canada

Jamais je n'aurais pensé avoir à couvrir, en tant que journaliste-qui-débusque-les-choses-fausses-sur-les-réseaux-sociaux, une tuerie où 50 personnes ont trouvé la mort. Mais nous y voici. Le « beat » journalistique de la désinformation web – que certains de mes collègues appellent semi-ironiquement le « beat dystopie » – inclut maintenant plusieurs des aspects les plus dégoûtants de l'humanité. Il est impossible de comprendre l'attentat de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, sans comprendre l'écosystème toxique du mensonge qui l'a incubé.

Il est évident que ce « beat dystopie » a suivi une spirale de la radicalisation en parallèle avec celle qu'ont suivie nombre de jeunes hommes extrémistes sur le web. Au début, on trouvait drôle que des gens partagent des fausses nouvelles, on traitait le phénomène avec ironie.

Puis on a constaté que tout ça avait pris une tournure assez sérieuse, que les mêmes mécanismes de la désinformation étaient utilisés à des fins beaucoup plus sombres. Des groupes Facebook qui encouragent les nouveaux parents à remettre en question les vaccins, aux comptes Twitter hyperpartisans qui recrachent des mensonges selon un débit industriel, à l'ingérence étrangère sur les réseaux sociaux aux 4chan et 8chan de ce monde, des forums où croupissent les trolls marinant dans leur propre haine, en passant par l'usurpation de l'expression « fake news » elle-même, la blague n'est plus aussi drôle.

Les journalistes qui couvrent la désinformation ont été tirés, malgré eux, vers les plus profonds bas-fonds de l'humanité. C'est la suite logique de tout ce cirque. La radicalisation a, à son tour, radicalisé la nature de nos reportages.

D'où mon malaise avec le poisson d'avril.

Ça fait plusieurs fois qu'on me demande, dans le cadre d'un reportage ou d'un projet scolaire, de créer une fausse nouvelle pour montrer comment il est facile de tromper les internautes. J'ai toujours refusé. Je crois d'une part qu'il y a assez de désinformation sur le web sans qu'on en crée à notre tour. D'une autre part, je doute sérieusement de la pertinence de cette approche. Les internautes sont faciles à berner. On le sait. Je ne vois pas en quoi les inciter à mordre une fois de plus à l'appât nous en apprendrait plus.

Jadis, peut-être, le poisson d'avril se voulait un petit moment pédagogique. « Ne crois pas à tout ce qu'on te raconte! Fais attention! » Aujourd'hui, par contre, nous vivons un poisson d'avril interminable. Il y aura toujours une place pour la satire bien placée et la blague qui flirte avec la réalité. Un poisson d'avril bien réfléchi et évidemment faux peut bien me faire rire.

Pour moi, par contre, le poisson commence à sentir un peu le pourri.

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