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Coursiers à vélo : liberté, risques et précarité

Un livreur sur son vélo, dans une rue de Montréal, ensoleillée

Au sein de Chasseurs Courrier, Cat-Alexis Blanchette apprécie le fait de pouvoir organiser son horaire et de bénéficier d'un environnement sécuritaire.

Photo : Radio-Canada / Alexis Gacon

Alexis Gacon

Sur leur bicyclette, les messagers transportent à grande vitesse des repas ou des poches de sang, pour un montant parfois inférieur au salaire minimum. Le métier est précaire, mais les messagers à vélo s'organisent pour demander plus de droits. Ils dénoncent les pratiques d'entreprises qui utilisent leur statut de travailleur autonome pour leur accorder une faible protection sociale.

« Je fais la technique de l’oignon, j’ai plusieurs couches de vêtements sur moi, que je peux dézipper si j’ai trop chaud. » Le rituel est bien intégré. Cela fait déjà cinq hivers que Félix-Antoine Tessier arpente les routes avec son vélo, livrant dans Montréal des lettres, des repas, mais aussi des poches de sang et des tests d’urine pour les hôpitaux.

Avant de prendre la route, il a toujours le même réflexe : se connecter à l’application de son entreprise, qui va lui indiquer où est sa première commande de la journée. Dans les bons jours, il réalise une cinquantaine de livraisons, pour lesquelles il est payé en moyenne 2,50 $ la course. Les mauvais jours, seulement une vingtaine. « La rétribution n’a rien à voir avec l’effort, ou la distance. L’autre jour, on m’a appelé du centre-ville pour aller à Westmount, ça grimpe! », s’exclame-t-il, en contemplant ses mollets. Certaines semaines, ses revenus ne dépassent pas le salaire minimum.

Les messagers, en plus de slalomer entre les plaques de glace, doivent éviter les comportements à risque de certains automobilistes, peu habitués à partager la route dans ces conditions. Depuis qu’il est coursier, Félix-Antoine Tessier s’est fait emportiérer trois fois. La dernière lui a laissé de très mauvais souvenirs. « Je roulais sur Sainte-Catherine, et il y a un monsieur dans un pick-up qui a ouvert la portière avec son pied. Il l’a ouverte sur moi, ça a disloqué mon épaule et déchiré mes ligaments ». Après un arrêt de plusieurs semaines, il a repris la route, mais il reste à l'affût, marqué par ces accidents.

En novembre dernier, une enquête de l’émission Marketplace (Nouvelle fenêtre), sur les ondes de CBC, révélait que les coursiers à vélo n’étaient pas toujours admissibles à une indemnisation pour accident de travail. Cela dépend de la province dans laquelle ils travaillent et de l'application pour laquelle ils livrent. Au Canada, deux entreprises mènent le marché, Uber Eats, qui emploie 10 000 coursiers, et Foodora, qui travaille avec 2500.

Felix-Antoine a eu la chance de recevoir une indemnisation après son accident. Un collègue coursier d’Uber Eats disait à CBC n’avoir rien reçu à la suite d’un accident du même type, car son entreprise n’était pas enregistrée auprès de la CSPAAT ontarienne (Commission de la sécurité professionnelle et de l’assurance contre les accidents du travail), l’équivalent de la CNESST au Québec, et elle ne verse donc pas d’indemnisation en cas d’accident.

Un statut pratique pour les entreprises

On voit la tête du jeune homme, qui porte son casque.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le coursier Félix-Antoine Tessier, peu de temps après s'être fait emportiérer.

Photo :  CBC

Comme de nombreux livreurs, Félix-Antoine Tessier est embauché en tant que travailleur autonome par une entreprise de livraison. Un statut qui, selon lui, est utilisé abusivement.

Son entreprise ne lui fournit pas de matériel pour livrer. « Si mon vélo casse, too bad! Je ne peux plus travailler ». Il n’a pas non plus droit à une formation, et il ne peut compter sur des jours de congé maladie. L’absence de statut d’employé permet de plus à certaines entreprises de changer le prix des livraisons sans avoir à faire signer un nouveau contrat.

Les entreprises ne veulent pas être responsables, donc elles veulent te prendre en indépendant mais souhaitent garder tout l’aspect disciplinaire sur leurs employés. Si je dis que je ne veux pas rentrer au travail parce que j’étudie et que j’ai des examens, ils vont me dire : “Là tu peux pas faire ça, on a besoin de toi“.

Félix-Antoine Tessier, coursier

Certains apprécient toutefois de demeurer travailleurs autonomes. Cat-Alexis Blanchette, livreur à Chasseurs Courrier, affectionne la liberté que lui donne le métier de coursier. « Il n’y a pas beaucoup d’obligations. À la fin de la journée, j’ai de la fierté d’avoir sillonné la ville et trouvé des solutions pour remettre mes commandes dans toutes les conditions. Mon statut de travailleur autonome est surtout important pour les impôts. » Son entreprise met le pourboire de chaque livreur dans un pot commun, redistribué équitablement par la suite. « On va bientôt devenir une coopérative », explique-t-il.

Des conditions difficiles

Le 13 février dernier, une tempête a laissé 40 centimètres de neige sur le sol montréalais. Difficile dans ces conditions de livrer la marchandise à temps et à l’heure. Pour minimiser les risques, des coursiers de l’entreprise Qualité Assurée (QA) disent avoir demandé à leur patron de faire leur service à pied, ce qui a été refusé, selon eux, par l’employeur.

Ils affirment que le lendemain, l’entreprise leur a annoncé qu’ils ne seraient plus utilisés comme livreurs et qu’ils devaient rendre leur dispositif radio. « On trouvait que c’était trop dangereux de rouler, ils auraient pu comprendre », affirme Alexandre Poirier, un des messagers. Une manifestation de 40 collègues a eu lieu pour protester contre la fin de leur contrat.

Par téléphone, Peter Hansen, directeur de Qualité Assurée, n’a pas la même version des événements. Il soutient que ses cinq ex-livreurs demandaient une somme plus élevée pour réaliser ce travail dans ces conditions. Ils auraient refusé d’aller travailler et ne lui auraient pas laissé d’autre alternative que de mettre fin à leur contrat. Étant donné qu’ils étaient « contracteurs », pour certains depuis plusieurs années, ils n’ont pas eu droit à leur 4 % d’indemnité de vacances.

Plusieurs coursiers soutiennent qu'à la suite du renvoi des livreurs de QA, le montant reçu par livraison a augmenté. « Les compagnies ont peur de perdre leurs livreurs », dit Alexandre Poirier. Difficile cependant d’avoir un portrait exhaustif des tarifs de livraison auprès des grandes entreprises qui ont pignon sur rue au Québec. Foodora, par exemple, ne donne pas de données précises sur les tarifs de livraison, mais admet qu’ils « varient » de manière dynamique selon les périodes.

Des pratiques légalement contestables

Des employés qui ont quitté l’entreprise QA ont créé, avec d'autres, l’Association des messagers et messagères à vélo de Montréal. Au sein de celle-ci, ils se réunissent chaque mois et essayent de gagner, à l’image d’un syndicat, des droits pour obtenir un statut d’employé qui leur permettrait d’être mieux protégés. « La meilleure façon de décrire l’association, ce serait un forum qui sert à discuter des conditions de travail des coursiers et d’autres sujets de notre culture. On parle à des syndicats, mais on n'est associés à aucun en particulier », explique Alexandre Poirier, qui en est l’un des membres.

Selon plusieurs avocats en droit du travail sondés, les coursiers pourraient réclamer plus de droits et demander un statut d’employé s’ils parviennent à défendre leur cause en cour. Pour cela, il faut parvenir à prouver que les entreprises de livraison exercent un lien de subordination sur leurs coursiers.

Ce n’est pas parce qu’un employeur dit qu’on est un travailleur autonome qu’on l’est nécessairement. Un juge pourrait requalifier le contrat de travail. Est-ce qu’il y a un lien de subordination? Est-ce qu’il y a une dépendance économique? Si la personne qui confie le travail [au livreur] ne l’appelle plus, il n’a plus de travail, car il n’a pas d’autre donneur d’ouvrage que cette personne-là.

Marianne Plamondon, avocate en droit du travail

Déconnecté pour avoir respecté le Code de la route

Ils sont habillés de vêtements fluo, orange et verts, ils contemplent leur téléphone.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des livreurs de l'entreprise Deliveroo en France. Le tarif de chaque livraison est décidé par un algorithme.

Photo : AFP / Gérard Julien

Si la lutte sociale des coursiers est embryonnaire au Québec, elle est pourtant déjà mondialisée. À grand renforts de groupes Whatsapp internationaux de messagers, une fédération transnationale des coursiers a été créée. Elle se réunit chaque année.

La France est à la pointe du mouvement, des syndicats s’étant lancés dans la bataille. Au beau milieu de la Coupe du monde de soccer, à un moment où les livreurs ont les sacs plein de bières et de pizzas, ils ont fait la grève des livraisons à Paris.

Mais le mouvement peine à prendre de l’ampleur. Des livreurs ont peur de voir leurs contrats annulés. C’est arrivé à Arthur Hay, fondateur du Syndicat des coursiers à vélo de Gironde, en France. Pour protester contre la baisse des tarifs de livraison, il a mené une opération « Code de la route », c’est-à-dire qu’il roulait en s’arrêtant aux feux et aux arrêts, ce qui rallongeait le temps de livraison. Le lendemain, il a été déconnecté de l’application de livraison par son entreprise.

La plateforme a été très déçue et elle a déconnecté, viré, cinq coursiers. On voit très clairement, au fur et à mesure, on gagne moins. Il faut vraiment s’unir. Il y a des pays ou il y a peu de coursiers qui se sont mobilisés, et c’est là que la chute des conditions de travail a été la plus importante.

Arthur Hay, fondateur du Syndicat des coursiers à vélo de Gironde

Première victoire pour ces jeunes syndicats français, une décision de justice a validé en novembre dernier qu’un livreur à vélo travaillant pour une plateforme n’est pas un auto-entrepreneur, mais bien un salarié. Le lien de subordination, en raison de la géolocalisation du livreur et des sanctions de l’entreprise envers lui, a été prouvé. Un premier cas qui pourrait faire jurisprudence.

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