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Cannabis : des occasions de « réconciliation économique » pour la Nation d’Opaskwayak

Melissa Constant est la gérante du magasin de cannabis Meta, situé dans la communauté autochtone d'Opaskwayak au Manitoba.

Photo : Radio-Canada / Justin Fraser

Camille Gris Roy

Lorsqu'Ottawa met le cap sur la légalisation du cannabis au pays, la Nation crie d'Opaskwayak, au Manitoba, y voit une occasion de développement économique qu'il ne faut pas laisser filer. L'affaire est, par contre, risquée : la communauté, au bord de la faillite, doit débloquer les fonds nécessaires pour monter à bord. Aujourd'hui, le leader de la Première Nation ne regrette pas d'avoir investi, car les retombées se comptent en millions de dollars.

Située à plus de 630 km au nord-ouest de Winnipeg, la Nation crie d’Opaskwayak a ouvert, le 7 novembre, le premier magasin de cannabis légal dans une réserve autochtone au pays. Ce point de vente, partenariat avec la compagnie National Access Cannabis (NAC), suit les règles établies par le fédéral et le provincial.

D’autres communautés autochtones ont choisi d’établir leurs propres comptoirs de vente de marijuana selon leurs propres règles, mais le chef d’Opaskwayak, Christian Sinclair, voulait que son implication dans cette nouvelle industrie canadienne dépasse les limites de la réserve.

« Je suis un grand défenseur de la souveraineté, mais les affaires sont les affaires : on a fait ce qu’il fallait pour jouer dans les grandes ligues », explique-t-il.

Dans les mois précédant la légalisation, la communauté fait ses recherches. Elle en arrive au constat que la vente au détail, plutôt que la culture, sera plus rentable, et choisit National Access Cannabis comme partenaire potentiel.

Un homme, assis dans une salle de réunion. Derrière lui, on aperçoit une coiffe autochtone posée sur un socle, et le logo de la Nation crie d'Opaskwayak.

Christian Sinclair est le leader de la Nation crie d'Opaskwayak, dans le nord du Manitoba.

Photo : Radio-Canada / Justin Fraser

« Lors d’une présentation, la compagnie a évoqué l’idée d’établir des détaillants dans des réserves urbaines. Donc, ça concernait les Premières Nations dans les grandes villes comme Winnipeg ou Edmonton, raconte Christian Sinclair. Opaskwayak, à 6 h 30 de route de Winnipeg, ça n’entrait pas vraiment dans leur modèle. »

La discussion a changé quand nous avons demandé : "Plutôt qu’être un barreau de l’échelle, comment devient-on l’un des propriétaires de toute l’échelle corporative?"

Christian Sinclair

Les négociations se mettent en branle. « Il faut se rappeler qu’on était proche de la faillite et de la mise sous tutelle. Au fond de moi, je me suis dit qu’il fallait qu’on trouve l’argent quelque part. »

Auprès de l’Autorité financière des Premières Nations, la communauté parvient à emprunter sur la base de sa propre source de revenus dans des conditions favorables. Le groupe NAC accepte alors de lui vendre des actions d’une valeur de 3 millions de dollars.

« Nous sommes devenus le plus important actionnaire privé, avec environ 10 %, ce qui nous donnait un pouvoir de négociation important et garantissait un siège au conseil d’administration – donc une voix au chapitre et une influence sur la façon dont la compagnie se développe. »

« C’était la première fois dans l’histoire de la Bourse de Toronto (TSX) qu’une Première Nation devenait un actionnaire majeur d’une compagnie. »

National Access Cannabis, qu’est-ce que c’est?

La compagnie NAC, engagée dans le secteur du cannabis médicinal et de l'information avant la légalisation, est maintenant l’un des principaux joueurs du marché récréatif. Elle compte pour l’instant 14 détaillants en Alberta (sous la bannière New Leaf), et 9, au Manitoba (Meta Cannabis). En plus d’Opaskwayak, la compagnie est partenaire de deux autres Premières Nations au Manitoba, Long Plain et Nisichawayasihk, qui ont ouvert des magasins dans des réserves urbaines.

Inquiétudes et discussions

L’idée de faire venir une drogue, même légale, à Opaskwayak ne suscite pas l’enthousiasme de tous. Certains craignent qu’on apporte aussi des problèmes de dépendance et que les jeunes soient particulièrement touchés.

Au fil du processus, Christian Sinclair a présenté le projet aux conseillers et aux aînés, puis plus largement à la communauté.

Mary Louis, membre du conseil des aînés, se souvient bien de ces discussions, qu’elle décrit comme « ouvertes ». Elle-même est plutôt favorable à cette initiative. « On a bien un magasin d’alcool », fait-elle remarquer.

« Je me suis dit : pourquoi ne pas avoir un magasin de cannabis, parce qu’au moins ça peut être acheté légalement. Le cannabis était déjà consommé de toute façon, il y a des gens qui en vendent illégalement depuis longtemps ici. Maintenant, c’est surveillé [...]. Ceux qui veulent en abuser vont toujours pouvoir le faire, peu importe s’il y a un magasin ici ou pas. »

Une femme aux chevaux blancs et aux lunettes, assise dans une salle de réunion, l'air pensif.

Mary Louis est membre du conseil des aînés de la Nation crie d'Opaskwayak, au Manitoba.

Photo : Radio-Canada / Justin Fraser

Le marché noir, toutefois, est loin d’être éradiqué – notamment à cause des problèmes d’approvisionnement à l’échelle du pays. Christian Sinclair, lui, a bon espoir de voir la situation s'améliorer progressivement. Il assure aussi que le travail d’information entamé avant la légalisation va se poursuivre.

« Le magasin ici est bâti selon les normes de sécurité de Santé Canada et de façon à ce que le produit reste hors de la vue des plus jeunes. »

« L’ironie de la situation, ajoute-t-il, c’est aussi qu’Opaskwayak a un taux de plus de 50 % de diabète, et que nous sommes le plus grand actionnaire d’Arctic Beverages, une compagnie d’embouteillage et de distribution de Pepsi. Personne n’a jamais soulevé ce problème, et si on veut comparer les bénéfices des produits qu’on vend, les boissons gazeuses causent beaucoup de tort à notre peuple et à travers le pays. »

Visite du magasin

Le magasin ouvert à Opaskwayak, dans le centre commercial Otineka, ressemble à bien d’autres détaillants vus à travers le pays depuis la légalisation. Six mois plus tard, il attire toujours un nombre régulier de clients : autour de 200 par jour, selon la gérante, Melissa Constant. Ils viennent d’un peu partout dans le nord du Manitoba et de la Saskatchewan.

« Ce sont des gens de toutes sortes, de tous les âges, des communautés avoisinantes aussi. On a même eu des clients des États-Unis », précise-t-elle.

La boutique emploie une dizaine de personnes en ce moment, qui viennent d’Opaskwayak et de Le Pas, la ville voisine. « Nous avons commencé à 16, note Christian Sinclair, mais à cause de la pénurie d’approvisionnement à travers le pays, nous avons dû diminuer. Nous espérons pouvoir revenir à notre plein rendement vers la moitié de l'année 2019. »

Melissa Constant travaillait déjà dans la vente au détail à Opaskwayak, mais en savait très peu sur le cannabis avant l’automne dernier. « Je me suis dit : c’est une nouvelle industrie, ça va être important, alors je voulais essayer. »

Elle confie que l’adaptation se poursuit au quotidien.

Ça reste étonnant pour beaucoup de gens de penser qu’on peut aller au centre commercial et acheter du cannabis.

Melissa Constant, gérante du magasin Meta Cannabis, à Opaskwayak

Melissa Constant ajoute que, pour l’instant, il n’y pas eu d’incident majeur à gérer. « La seule chose, c’est que nous avons eu des gens qui arrivaient avec une pièce d'identité expirée. Si c’est expiré, désolée, c’est non. »

Retombées et autres occasions d'affaires

S’il est encore tôt pour mesurer pleinement les retombées économiques, Christian Sinclair voit déjà un retour sur investissement. « On a d'abord investi 3 millions et, dans les six premiers mois, notre valeur en bourse clôturait à environ 15 millions de dollars. »

« Je veux vraiment saluer notre équipe de leadership qui a eu foi dans le processus. En trois mois et demi, on a eu un retour de 3,5 millions en frais d’intérêts et de remboursement de prêts. C’est plus qu’Opaskwayak n’a jamais gagné en développement économique, dans un laps de temps comme celui-ci. »

Il affirme que tous les bénéfices – y compris les frais qu’il perçoit en tant que membre du conseil d’administration – sont redirigés vers le développement économique et social de la communauté, qui compte environ 6000 membres, dont près de 4000 vivent dans la réserve. Les besoins sont nombreux : infrastructures, logement, bourses scolaires, revitalisation de la langue...

Un panneau d'arrêt sur lequel il est écrit « kipicî », devant une route dans une communauté autochtone du Manitoba.

Un panneau d'arrêt en langue crie dans la communauté d'Opaskwayak, au Manitoba.

Photo : Radio-Canada / Camille Gris Roy

Ce dernier point est d’ailleurs une grande priorité pour la communauté, qui souhaite que le cri devienne la première langue parlée à Opaskwayak d’ici 2025.

« Financièrement, ça va beaucoup mieux et c’est une bonne chose », observe l'aînée Mary Louis.

Cet argent devrait être utilisé pour prendre soin des membres d’Opaskwayak, et pour l’éducation. Et je pense qu’en fin de compte, tout le monde aimerait avoir un petit morceau du gâteau.

Mary Louis, aînée

Il y a aussi les effets indirects de l’ouverture du magasin, selon Christian Sinclair. « Ça a amené bien des clients au centre commercial Otineka, et, là, ils achètent de l’essence, ils dorment à notre hôtel, ils font des achats dans les boutiques de notre centre commercial. »

Voir encore plus grand

Les projets ne s’arrêtent pas là : après la compagnie NAC, Opaskwayak a aussi investi dans la compagnie Trichome Financial, dont le mandat est de prêter aux acteurs de l’industrie du cannabis à une large échelle. La communauté est devenue un partenaire majeur de cette société.

Christian Sinclair voit dans toute cette aventure un processus de « réconciliation économique », après que les Premières Nations ont trop longtemps été écartées des occasions d’affaires.

Et le cannabis n’est pas le seul projet d’envergure pour la communauté, qui est aussi engagée, entre autres, dans le développement de l’industrie aérospatiale et fait partie du groupe Arctic Gateway, qui a repris le chemin de fer de la baie d’Hudson.

Un grand panneau extérieur sur fond blanc indiquant, en grandes lettres, « Opaskwayak Cree Nation ».

La communauté crie d'Opaskwayak est située à environ 6h30 de route au nord-ouest de Winnipeg, à côté de la petite ville de Le Pas.

Photo : Radio-Canada / Justin Fraser

« La Loi sur les Indiens, c’était essentiellement une sanction économique », clame Christian Sinclair.

« Maintenant, nous avançons tout en nous assurant d’avoir notre juste part, mais nous devons aussi mettre au défi notre propre peuple pour nous assurer que nous sommes formés, éduqués et préparés pour ces occasions futures. À mesure que les baby-boomers prennent leur retraite, les Premières Nations sont la prochaine solution pour combler l’écart, mais nous avons besoin du soutien du gouvernement. Nous sommes des contributeurs nets. Nous ne pouvons que continuer de grandir pour contribuer encore davantage. »

Un contentieux : la taxe de responsabilité sociale

Le gouvernement du Manitoba a annoncé qu’il prélèverait, dès cette année, une taxe de responsabilité sociale de 6 % sur les recettes annuelles provenant de la vente de cannabis à usage non thérapeutique. Les Premières Nations qui ont des magasins de cannabis sont aussi incluses dans le lot – une mesure dénoncée par l’Association des chefs du Manitoba, qui regrette le manque de consultations.

Le chef Christian Sinclair, lui, dit ne pas avoir de problème avec l’idée d’une taxe, mais estime que la Première Nation devrait elle-même la prélever pour réinvestir dans les besoins de sa communauté.

« Nous pensons que nous pouvons percevoir cet argent et mieux l’investir, sachant que nous prélevons déjà des taxes dans nos commerces de détail. Notre message à la province du Manitoba, c’est : assoyons-nous pour négocier, ne nous forcez pas à aller en procès. »

Dans un courriel envoyé à Radio-Canada, un porte-parole du gouvernement répond que la taxe de responsabilité sociale est un « élément clé » du cadre réglementaire de la province pour le cannabis non médicinal. « Cela garantira que les détaillants paient leur juste part des coûts sociaux pour l'éducation publique, la sécurité, la santé et la lutte contre les dépendances. »


À lire, le volet 4 de la série : Cannabis à la maison, le bon « plant »?

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