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À Saint-Paul, un directeur d'école tourmenté entre la loi et la foi

Une silhouette se dessine dans un immense drapeau arc-en-ciel

Une silhouette se dessine dans un immense drapeau arc-en-ciel

Photo : Getty Images / Sean Gallup

Radio-Canada

À Saint-Paul, les deux symboles de l'éducation catholique se dressent, côte à côte. Une centaine de mètres seulement séparent les bureaux du Conseil scolaire Centre-Est (CSCE) de la cathédrale à l'imposant clocher. D'un côté, la loi. De l'autre, la foi. Le gouvernement néo-démocrate a planté, au milieu des deux, les alliances gai-hétéro. Depuis, une communauté se déchire pour savoir laquelle de ces institutions dominera l'autre.

Sébastien Tanguay

Au centre du conflit se trouve un homme : Yvan Beaudoin. Au moment où, en septembre 2017, on l’informe que des élèves de son école veulent créer une alliance allosexuelle-hétérosexuelle (AAH) à l’École du Sommet, son mandat de directeur semble sans tache. Les parents n’ont que de bons mots à son endroit, les élèves l’adorent, le personnel est fier et heureux de travailler sous ses ordres, selon des dizaines de témoignages recueillis par Radio-Canada au fil de ses reportages à Saint-Paul.

Yvan Beaudoin, toutefois, est un homme dont la foi, profonde, est notoire.

Des centaines de documents obtenus auprès de plusieurs sources, entre autres, par une demande d’accès à l’information, et des dizaines de témoignages recueillis permettent de brosser le portrait d’un directeur tiraillé dès le début par cette AAH. Il sait que la Loi pour amender la charte des droits albertaine pour protéger nos enfants, adoptée en 2015 par les progressistes-conservateurs de Jim Prentice, l’oblige à obtempérer à la demande des élèves. Il ignore toutefois comment la concilier avec le statut catholique de son école – et avec sa propre spiritualité.

Yvan Beaudoin a décliné toutes les demandes d’entrevue de Radio-Canada.

Un rapport d’enquête réalisé pour le CSCE au printemps 2018 fait la lumière sur le conflit intérieur qui déchirait Yvan Beaudoin à l’automne 2017, au moment où les discussions entourant l’AAH commençaient.

Radio-Canada a obtenu copie de ce rapport.

On y apprend que, dès le mois d’octobre 2017, Yvan Beaudoin craignait que des familles ne retirent leurs enfants de l’école si une AAH y voyait le jour, une inquiétude qu’il n’a jamais exprimée devant les élèves qui demandaient l’alliance, selon le témoignage qu’il livre à l’enquêteuse.

La première rencontre

Le directeur rencontre pour la première fois les cinq élèves qui demandent une AAH le 17 octobre 2017. Selon des courriels obtenus par Radio-Canada, il a consacré les jours précédents à tenter d’obtenir une marche à suivre pour implanter l’alliance en respectant les valeurs catholiques qui sont les siennes, et celles de son école.

Cette correspondance dessine un directeur qui fait face à l’inconnu, mais qui est prêt à apprendre. « C’est un territoire complètement nouveau pour moi », écrit-il, le 11 octobre, à Jennifer Rorke, du Conseil de l’éducation morale et religieuse, une branche de l’Association des enseignants de l’Alberta (ATA). Il sollicite « protocoles, modes d’emploi, informations aux parents... tout ce qui peut [l]’aider à [s]’orienter. »

La façade de l'École du Sommet apparaît à l'arrière d'un panneau indiquant un passage où circulent des élèves.

L'École du Sommet est une école catholique publique, c'est-à-dire qu'elle accueille des croyants et des laïcs. Chacun y jouit des mêmes droits en vertu de la loi scolaire.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

La première rencontre a lieu et, selon le témoignage d’Yvan Beaudoin compilé dans le rapport d’enquête, il se fie alors aux directives du document LIFE pour orienter le groupe. Ce document, écrit par le Conseil des directeurs généraux des écoles catholiques de l’Alberta, se veut un guide pour encadrer les AAH dans le respect des enseignements de l’Église.

Le document LIFE préconise une « approche globale » face à la discrimination. Il privilégie des « groupes d’inclusion » dans lesquels les questions LGBT peuvent être abordées, mais parmi d’autres formes de marginalisation, comme le racisme, le sexisme, l’intimidation en ligne ou l’intolérance religieuse.

À l’époque où Yvan Beaudoin s’en inspire, le document LIFE est approuvé par les évêques de la province. Cependant, il ne recevra l’approbation officielle du ministère de l’Éducation qu’à l’été 2018.

Un tsunami imminent

Trois rencontres ont lieu, entre le 17 octobre et le 21 novembre, entre les requérantes et le directeur au sujet de l’AAH. À chacune de ces rencontres, indique le rapport d’enquête, Yvan Beaudoin insiste pour que le groupe adopte une approche globale, similaire à celle privilégiée dans le LIFE, même si « une des plaignantes [...] aurait “fortement” exprimé son désir de vouloir une AAH » spécialement consacrée aux questions LGBT, selon le rapport d’enquête.

« C’est bien beau d'encourager les autres, mais moi, je veux un groupe AAH », a affirmé cette requérante au cours d’une réunion, selon le rapport. L’élève était alors « en larmes », précise l’enquêteuse.

Homme pieux, Yvan Beaudoin commence la deuxième et la troisième rencontre par une prière à Dieu devant les élèves. « Donne-moi la sérénité d’accepter toutes les choses que je ne peux changer », entonne la « prière de sérénité », dont Radio-Canada s'est procuré une copie.

Dès le début du projet d’alliance, les élèves demandent à leur directeur d’inviter Francophonie Jeunesse de l’Alberta (FJA), un organisme qui promeut depuis 40 ans la vitalité de la relève francophone de la province. L’organisme, fortement mobilisé dans la défense des droits LGBT, offre des ateliers de sensibilisation en milieu scolaire sur les AAH.

Yvan Beaudoin, de peur que le discours de FJA ne cadre pas dans une école catholique, explique alors aux élèves, selon le témoignage qu’il présente à l’enquêteuse, qu’il ne pouvait pas inviter un groupe sans connaître la teneur de son discours. « Inviter n’importe qui dans l’école pour faire une présentation, c’est comme inviter le KKK à parler à nos jeunes », dit-il alors devant les élèves. « Je réalise qu’à ce moment, [c’]était exagéré », admet-il plus tard à l’enquêteuse.

Les documents obtenus par Radio-Canada indiquent qu’Yvan Beaudoin, à l’époque, a multiplié les démarches pour tenter de comprendre si, oui ou non, les ateliers de FJA étaient les bienvenus dans un milieu catholique.

La façade de la cathédrale de Saint-Paul

La façade de la cathédrale de Saint-Paul

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

Le 29 octobre 2017, il écrit à Casey Edmunds, directeur général de l’organisme, pour savoir si le groupe abordait « la sexualité humaine [...] dans une perspective catholique ».

Casey Edmunds a confirmé à Radio-Canada avoir reçu le courriel d’Yvan Beaudoin, mais il a indiqué ne pas être en mesure de le commenter.

Le lendemain, le 30 octobre, le directeur écrit aussi à une conseillère en enseignement religieux du conseil scolaire Centre-Nord (CSCN).

Dans un échange de courriels, cette conseillère écrit que le directeur général et patron d’Yvan Beaudoin, Marc Dumont, « ne peut pas rester à l’extérieur de la discussion [et le] laisser seul dans ce pétrin ». Elle poursuit : « Tu peux toujours avoir recours à l’évêque, quoique ce geste créerait des vagues, peut-être un tsunami! »

Sitôt créée, sitôt abandonnée

D’autres documents indiquent qu’Yvan Beaudoin a consulté plusieurs personnes à l’extérieur du conseil scolaire Centre-Est sur la question de l’AAH au fil des semaines qui ont suivi la première demande des élèves.

Les documents obtenus par Radio-Canada indiquent toutefois que le directeur a attendu jusqu'au 9 novembre 2017, soit six semaines après la première rencontre avec les élèves, pour aviser la direction générale de son conseil scolaire que celles-ci désiraient fonder une alliance à l’École du Sommet.

Dans un courriel envoyé à Marc Dumont, dont des extraits sont reproduits dans le rapport d’enquête, le directeur s’inquiète à nouveau que le mandat de FJA soit contraire au statut catholique de son école.

« Je crains que ta prise de position ne tienne pas compte de notre obligation constitutionnelle de desservir les non-catholiques à parts égales, répond alors Marc Dumont, le directeur général du CSCE. C’est la raison pour laquelle je n’ai jamais demandé aux directions [d’école] de suivre LIFE. »

Marc Dumont l’invite plutôt, dans ce courriel, à s’inspirer d’un document provenant du Calgary Catholic School District. Yvan Beaudoin estime que ce document « était basé complètement sur le cadre LIFE », selon le rapport de l’enquêteuse.

Radio-Canada n’a pas pu évaluer de manière indépendante la ressemblance entre le document envoyé par Marc Dumont et le document approuvé par les évêques.

Malgré la recommandation contraire de son directeur général, Yvan Beaudoin continue de se laisser guider par le document LIFE lors de sa troisième et dernière rencontre avec les requérantes, indique le rapport d’enquête.

Une statue trônant devant la cathédrale de Saint-Paul.

Tout au long de l'automne 2017, Yvan Beaudoin cherche à savoir quelle place doit occuper une alliance gai-hétéro dans les murs d'une école catholique.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

Au terme de cette ultime rencontre, le 21 novembre, l’École du Sommet a une alliance gai-hétéro.

« On avait un groupe AAH approuvé par moi », raconte Yvan Beaudoin à l’enquêteuse.

Mais les requérantes sont mécontentes. Selon la plainte qu’elles formuleront à l’endroit de leur directeur, quelques mois plus tard, l’orientation du groupe ne leur convient pas, tout comme l’enseignante choisie par Yvan Beaudoin pour le superviser. Cette enseignante a refusé notre demande d’entrevue.

Au bout de quelques jours, les élèves abandonnent leur alliance.

Le directeur Yvan Beaudoin n’interrogera jamais les élèves pour connaître les raisons de leur abandon, note le rapport d’enquête.

Le choix

Le 30 novembre 2017, Yvan Beaudoin se rend au coeur de Saint-Paul. À sa gauche se dresse le bureau du conseil scolaire. À sa droite, la cathédrale.

En tête, Yvan Beaudoin a des questions. En main, il a un dépliant de FJA, selon les informations contenues dans le rapport d’enquête.

Seuls 120 mètres séparent les deux bâtiments. Le directeur avance, frappe à une porte...

C’est celle de l’évêque.

La secousse qui fera, quelques mois plus tard, déferler un tsunami sur Saint-Paul, vient d’avoir lieu.

L’évêque

Lorsqu’Yvan Beaudoin cogne à sa porte, Mgr Paul Terrio s’était déjà prononcé publiquement sur l’identité sexuelle de genre.

L’évêque avait condamné, dans une lettre pastorale parue en janvier 2016, la volonté du ministère de l’Éducation d’imposer « l’auto-identification comme seul indicateur valable du genre et de l’orientation sexuelle d’une personne ».

Si le sexe d’un individu est celui qu’il choisit et si ce choix définit l’orientation sexuelle de cette personne en « excluant totalement les faits biologiques », écrivait l’évêque, cela « contredit notre expérience commune de la vie quotidienne et renie ainsi la bonté divine de la Création ».

Cette opinion était loin du credo prêché dans les ateliers de FJA.

La cathédrale de Saint-Paul avec, à l'avant, son enseigne.

La cathédrale de Saint-Paul se dresse au centre de la ville, à un jet de pierre des bureaux du conseil scolaire Centre-Est.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

Radio-Canada ne connaît pas les détails de la conversation qu’Yvan Beaudoin a eue avec son évêque, le 30 novembre 2017. « Il voulait me mettre au courant d’un cas de demande pour la création d’une AAH sur lequel il travaillait déjà, a précisé Mgr Terrio à Radio-Canada. Le but de la rencontre était de me renseigner. »

Toutefois, une rencontre entre les évêques de la province a eu lieu dans le mois suivant. L’archevêque Gérard Pettipas participait à cette rencontre. Il affirme, dans une lettre écrite un mois après cette rencontre, que Paul Terrio y a exprimé un « grand mécontentement » par rapport à « un problème [...] dans les écoles de son diocèse ». Ce problème, poursuit la lettre, avait « à voir avec un programme [...] appelé "Ateliers de sensibilisation" offert par l’Alliance Allosexuelle-Hétérosexuelle [sic] ».

L’archevêque Pettipas conclut en affirmant son désir d’« assurer à [ses] partenaires que le CEFFA [Conseil de l'éducation de la foi catholique chez les francophones de l'Alberta] ne promeuve en aucune façon ces ‘"Ateliers de sensibilisation" ».

Mgr Pettipas a indiqué à Radio-Canada ne pas être en mesure de commenter le contenu de la lettre, tout en affirmant que« dans les écoles catholiques, il est important que [les] ressources soutiennent plutôt que de saper la compréhension catholique » de l’anthropologie et de la sexualité humaine.

La prophétie

En allant voir son évêque plutôt que son patron et en consultant des avis à l’extérieur de son conseil scolaire, Yvan Beaudoin a posé des « gestes contraires à son engagement de fidélité à son employeur », affirme le rapport d’enquête.

« Ceux-ci ont mis le Conseil à risque en l’exposant à des procédures découlant de violations possibles à la législation en matière de droits de la personne », juge l’enquêteuse.

Le patron d’Yvan Beaudoin a été loin de s’en réjouir.

Marc Dumont apprend, le 22 janvier, que le directeur de l’école située à 1500 m de son bureau a préféré consulter le voisin sur une question aussi épineuse que les AAH.

Dans un courriel obtenu par Radio-Canada, il explose.

« Je suis extrêmement déçu de ton approche et des séquels [sic] qui risquent d’en découler. Ça risque de ne pas être édifiant, ni pour toi, ni pour moi, ni pour nos communautés, ni pour Monseigneur Terrio, ni pour l’Église catholique. »

Il ajoute cette métaphore, en anglais, qui s’avérera prophétique à la lumière des événements qui, depuis, ont bouleversé Saint-Paul.

« You pushed the detonator, I’ll clean up the blood and the guts and body parts, if I’m not blown up too*. »

Dix mois plus tard, Marc Dumont abandonnera son poste pour une durée prolongée. La communauté, elle, sera au coeur d’un conflit qui continue encore aujourd’hui de la diviser. Yvan Beaudoin, lui, sera au coeur de la tempête, suspendu par le conseil scolaire.

Le tsunami qui s'apprêtait à déferler sur la communauté scolaire n’épargnera personne.

* « Tu as appuyé sur le détonateur, ce sera à moi de nettoyer le sang, les entrailles et les lambeaux. Si je ne saute pas moi aussi. »

La suite de cette histoire : Et le tsunami déferla sur Saint-Paul

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