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Prends le nord, de Maude Poissant, finaliste du Prix de la nouvelle 2019

Portrait en noir et blanc de l'auteure Maude Poissant. Elle porte des lunettes et des cheveux longs.

L'auteure Maude Poissant

Photo : Hélène Bouffard

Radio-Canada

Prends le nord

Va, Louise.

Prends ton bagage, direction la gare.

N’oublie pas le petit coffre de bois avec la photo.

Je sais, je sais, tu as peur. Les foules sont comme les forêts trop serrées, tu y cherches ton air. Il doit bien te rester du courage quelque part; trouve-le. Tu n’as pas fini d’en avoir besoin.

Tu as vu Louise, ce n’est pas la fin du monde. Des gens, un guichet, le train.

Te voilà bercée par un wagon presque vide, à regarder s’éloigner cette ville où tu as résidé, sans vraiment l’habiter. Sais-tu habiter les choses, Louise? C’est difficile quand on a toujours eu les racines au vent, je sais.

N’ouvre pas le coffret tout de suite, tu l’as assez regardé, ce polaroïd. Ferme les yeux plutôt. Laisse le pays sauvage et fou tissé dans ta peau t’appeler de tous ses cris. C’est pour ça que tu es partie. Tu voulais être libre de trouver tes réponses, Louise, de découvrir le lieu de ton commencement. La terre sapinée qui t’a enfantée t’attend.

Ta tête ballotte sur la vitre, c’est bien. Tu verras, entre la réalité et le songe, les souvenirs se mêlent aux fables, prennent leur couleur, se font passer pour vrais. Tu vois ces images de moïse, de langes et de vêtements miniatures tricotés par des mains tendres? Tu entends la douceur de cette voix de femme qui chantonne près du front fragile de son enfant? Oh, Louise. Je sais. Tu n’as jamais été ce nouveau-né bercé, emmailloté, embrassé de tout l’amour du monde, ces images ne sont pas les tiennes, ou si peu : tu n’as pas connu ta mère.

C’est Francine, une femme autochtone de visage mais blanche de mœurs, qui t’a élevée et donné son nom : O’bomsawin. Tu as refoulé longtemps cette intuition que ton histoire commençait avant Francine, avant ce nom bizarre, O’bomsawin. Quand tu as su compter les dizaines comme il faut, tes doutes ont pris une forme plus nette : Francine avait 41 ans de plus que toi, c’était beaucoup pour un parent. Elle avait les yeux noirs aussi, toi bleus. Et puis… où était ton père? Impossible que Francine soit ta mère de chair.

À partir de ce moment tu as été habitée par une colère que tu ne contrôlais plus. Tu as cessé d’appeler Francine maman, tu t’es plu à être méchante avec elle, à ignorer ses gentillesses.

Le soir, tu imaginais tes vrais parents, tu traçais leurs visages d’un index rêveur sur le mur près de ton lit, tu leur chuchotais des confidences, des douceurs, tu les chicanais un peu aussi, mais tu leur avais déjà pardonné.

À l’approche de ta majorité, une espèce de courage mêlé d’écœurement t’a gagnée.

Tu as attendu Francine, un soir, cigarette à la main. Tu donnais le ton : ça allait se passer dans la provocation.

Je sais que tu n’es pas ma mère. Je veux savoir d’où je viens.

L’espace d’une seconde tu as pensé qu’il était possible que tu te trompes.

Mais Francine s’est fermée d’un coup, s’est mise à pleurer. Tu as vu la peur dans ses yeux. C’est là que tu as eu ta réponse.

S’il te plaît Louise. Tu es ma fille. Je t’aime. Je ne peux rien te dire de plus.

Ta rage est montée comme une lave brûlante. Tu as poussé Francine contre la porte de la cuisine.

Pourquoi tu me l’as jamais dit? J’ai le droit de savoir. Tu m’as menti Francine… Si tu me dis rien, je te jure, tu me reverras plus.

Elle est restée silencieuse.

Tu as rompu les liens d’un coup sec. Mariée en vitesse, tu as enterré le nom O’bomsawin avec le plus grand soulagement.

Le mystère de ton sang et de ta naissance est resté enseveli dans cette sombre forêt vers laquelle le train te mène à toute allure.

Francine s’est éteinte le mois dernier. Ça te réveille juste d’y penser. Oui, Louise, cajole le petit caisson de bois sur tes genoux. Combien de fois elle a tenté de t’appeler, de te voir, de vous réconcilier? Tu ne lui as laissé aucune chance. C’est la vérité que tu voulais, ou rien. Elle n’a jamais accepté de te la révéler.

Le jour où tu as appris son décès, tu l’as compris. Le temps est une denrée rare. Tu as été frappée par la peur de mourir sans savoir. Une partie de l’histoire dort dans ton coffret, sur cette photo trouvée dans les affaires de Francine, entre un vieux carnet de santé et une carte routière. Ta mère adoptive, plus jeune, s’appuie sur le mur d’une cabane de bois près d’un chemin de fer. Le nom d’un village est écrit au verso. En dessous, l’année de ta naissance en petites lettres serrées et bleues : 1967. Tu l’as su tout de suite : c’est de là qu’elle t’a ramenée.

Bientôt tu reprendras le polaroïd pour le montrer aux gens du village. Chère Louise, tu as tellement de questions. Quelles aventures ont fait se croiser ton père et ta mère? Quel était le timbre de sa voix lorsqu’elle t’a expulsée de son ventre? Où se tenaient les mains de ton père au même moment? Combien de jours, d’heures, de minutes, peut-être, avant qu’on se décide à te lâcher dans le monde, amputée de ton nom et de ton histoire? Mais surtout, Louise, surtout, quelles cruelles noces peuvent donner des fleurs qu’on coupe avant même de les voir éclore?

Le petit village est là, le vois-tu? Après six cents kilomètres de voie ferrée et d’épinettes, tu arrives. Ton cœur bat un peu trop vite.

Voilà la gare; aucune foule ici pour t’angoisser. Descends dans la brunante, ta photo écornée à la main. Imprègne-toi de l’odeur de ronces et de métal dans laquelle tu es venue à la vie. Profite de ce moment où le passé n’est pas encore fixé. Bientôt, tu t’agenouilleras sous les regrets.

La vérité choisit toujours son heure, Louise, et elle fait ses ravages. Tu l’apprendras demain.

Un vieux cowboy des bois à la chemise couverte de bran de scie reconnaîtra Francine sur le polaroïd. Il se souviendra d’un bébé aux yeux plus bleus que la rivière Manawan parti par le train du soir vers la métropole. Il te racontera.

Tu n’en reviendras pas, Louise.

Francine, une fille de la réserve atikamekw, avait été engagée comme aide-soignante par le médecin du village. Dans sa minuscule maison près du dispensaire, elle a appris le français, les techniques de saignée et de bandage et à vivre avec les Blancs, en silence.

Un jour, on a demandé à Francine d’héberger un Blanc du sud venu bûcher. Cet homme a vite pris goût à la liberté du far, far west nordique, loin des curés et des conventions, dans la cabane étroite mais chaleureuse de Francine, avec qui il s’est mis à dormir, après quelques semaines à endurer un froid qui faisait craquer les madriers. Il est revenu trois années de suite. On dit qu’après quelques verres de Geneva à la taverne, le Blanc se mettait à pleurer, et qu’il criait que la sueur dans les cheveux de Francine était la plus belle odeur inventée par Dieu, que la couleur foncée de son dos était ce que le nord avait de plus beau à offrir, que les sons qu’elle émettait la nuit, dans le plaisir, étaient plus vrais que le bruit de n’importe quelle hache fendant le tronc d’une épinette noire. Au quatrième hiver, personne ne l’a vu. Il avait hérité d’une terre au sud, puis marié une femme silencieuse, douce, coquette.

Francine n’a jamais pu lui dire qu’elle était enceinte.

Certains ont dit que c’était à cause de la violence de son chagrin, d’autres que son sang de sauvagesse avait mal tourné. Toujours est-il que Francine a mis au monde Waseskona, une enfant avec un cœur de louve et une haine sauvage du monde, qui a passé ses jours et ses nuits d’enfant à hurler, cogner, s’époumoner. Puis ses jours d’adolescente à crier, fuir, frapper sa mère. Elle s’est détruite à grands feux dans les bras des hommes et les potions qui font mieux rêver. Francine s’est épuisée jusqu’à la corde en essayant de l’aider à vivre.

À seize ans, Waseskona est partie pour de bon. Elle est revenue au village deux automnes plus tard, presque plus ridée que Francine, la voix éraillée, avec un bébé mal nourri au bout des bras. Elle a obligé Francine à prendre l’enfant.

Elle, elle a besoin d’affection. Moi j’en ai pas à donner. Toi, t’as rien que ça, de la maudite affection. Prends-la, pis décampe en ville.

Francine a essayé de la convaincre de rester avec elle, dans sa cabane, le temps que le bébé grandisse.

Tu comprends rien. Son père en veut pas, pis moi je veux son père. Si tu la prends pas, ou si je te revois ici, j’te jure, Francine, je la noie dans le bassin de la centrale.

Francine est partie au sud avec la petite fille serrée contre elle, se jurant de ne plus remettre les pieds dans ces terres cruelles qui, lorsqu’elles ne les faisaient pas fuir après trois hivers, ruinaient à petit feu les braves qui osaient les habiter. Elle n’a jamais su le nom du père.

Tu commences à comprendre, maintenant, Louise?

Combien d’années tu as boudé Francine? Vingt-cinq?

Tu peux regarder autour tant que tu veux, Louise, aucune chapelle, aucune incantation ne peut t’aider. Tu as les jambes molles, c’est dans l’ordre des choses, assieds-toi. Respire au milieu des épinettes tassées les unes sur les autres. Prends le temps d’encaisser. Les larmes t’étouffent, Louise? Ça te rappelle Francine? C’est un début. Bientôt viendra la colère. C’est fou comme ça se transfère vite la colère. Contre Francine. Contre toi, maintenant. Juste contre toi.

Demain tu décideras de rester ici quelque temps. Tu visiteras le village, verras toutes ces maisons inhabitées, cet abandon. Tu parleras aux gens qui vivent encore ici. Très peu auront connu Francine, encore moins Waseskona. Tu vas repartir seule avec ton coffret de bois et ton polaroïd, Louise. Il te restera tes souvenirs.


Les finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2019

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada sont ouverts à tous, amateurs ou professionnels. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

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La période d'inscription pour le Prix de poésie Radio-Canada 2019 se termine le 31 mai.

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