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Maxime Bernier peut-il être le Trump canadien?

Maxime Bernier devant une affiche du Parti populaire.
Maxime Bernier dans la circonscription d'Outremont en janvier dernier Photo: La Presse canadienne / Graham Hughes
Luc Chartrand

En fondant le Parti populaire du Canada, Maxime Bernier a dit vouloir proposer aux Canadiens un « populisme intelligent ». Son approche est moins abrasive que celle du président américain, mais la « méthode Trump » est à l'oeuvre.

Par un beau samedi après-midi de janvier, dans un hôtel de Calgary, une centaine de personnes se rassemblent pour une assemblée politique. Quelques chapeaux de cowboy, mais aussi des casquettes qui clament qu’il faut Make America Great Again et même un T-shirt arborant un Donald Trump en Rambo armé jusqu’aux dents.

À la tribune, on annonce l’invité d’honneur : « L’Albertain du Québec! Maxime Bernier! »

Maxime Bernier, chef du tout nouveau Parti populaire du Canada (PPC), ne répudie pas ce surnom. « Les politiques économiques que nous proposons nous, au Parti populaire, c'est quelque chose que les Albertains aiment. »

Maxime Bernier trouve dans l’Ouest un terreau fertile pour le « populisme intelligent » qu’il dit vouloir incarner. Les Prairies ont une longue histoire d’adhésion aux partis populistes, de gauche comme de droite, qui ont incarné la révolte du « peuple » contre les « élites » : Fédération du Commonwealth coopératif (CCF), Crédit social, Parti réformiste…

Une affiche « Oui aux oléoducs » sur une camionnette.Rassemblement politique à Calgary en janvier dernier Photo : Radio-Canada / Catherine Varga

Pipelines et péréquation

Aujourd’hui, les Albertains sont en colère. L’industrie pétrolière est en crise et la construction d’oléoducs est bloquée. L’opposition au Québec contre le projet Énergie Est (abandonné par le secteur privé) et l’obstruction de la Colombie-Britannique contre le pipeline Trans Mountain ont créé une intense frustration dans la province.

Maxime Bernier, lui, promet d’utiliser les pouvoirs que donne la Constitution au gouvernement fédéral pour imposer les pipelines aux provinces récalcitrantes.

« J’utiliserais ce pouvoir pour assurer la construction d’Énergie Est à travers le Québec si le secteur privé faisait renaître ce projet », lance-t-il sous les applaudissements.

Un discours qu’il martèle sur différentes tribunes.

Maxime Bernier veut aussi couper radicalement dans le système de péréquation qui distribue des milliards de dollars des recettes fiscales générés entre autres par l’industrie pétrolière de l’Ouest vers des provinces plus pauvres, dont le Québec.

« Le sentiment d’aliénation ne serait pas si élevé si François Legault n’avait pas dit qu’il ne voulait pas de notre pétrole sale », explique Danielle Smith, l’ancienne chef du parti provincial Wildrose, qui anime aujourd’hui une tribune radiophonique à la station CHQR de Calgary, où s’exprime très souvent le ressentiment de l’Ouest.

« Nous savons combien d’argent sort de l’Alberta vers Ottawa et nous savons que le Québec reçoit plus que sa juste part de ces transferts. Les Albertains se disent : vous prenez notre argent alors que des politiciens du Québec essaient de tuer notre industrie. »

Se distancier du Québec?

Maxime Bernier aime dire qu’il tient le même discours, peu importe où il se trouve, que ce soit au Québec ou dans l’Ouest canadien.

On peut toutefois observer que ses efforts pour faire connaître son jeune parti sont principalement dirigés vers le Canada anglais : son compte Twitter est plus actif en anglais et plusieurs de ses discours sont en anglais seulement.

Le premier objectif de Maxime Bernier sera de fédérer la plus grande partie de la droite ultraconservatrice du pays, peu importe où elle se trouve. Comme en assistant à cette assemblée, à Calgary, organisée par le Freedom Conservative Party (FCP), un parti provincial albertain qui flirte avec le séparatisme et qui fait campagne sur un slogan qui a connu son heure de gloire au Québec : « Égalité ou indépendance »!

« Ce sont deux partis séparés », précise le chef du FCP, Derek Fildebrandt, qui constate néanmoins qu’ils recrutent souvent les mêmes adhérents. « Nous sommes deux libertariens conservateurs. Nous partageons la même défiance envers les gouvernements […] et nous voulons une place réduite du gouvernement dans la vie des gens. »

Le deux hommes se serrent la mainDerek Fildebrandt et Maxime Bernier Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Le centre droit de la politique canadienne est aujourd’hui largement dominé par le Parti conservateur du Canada.

Aussi, Maxime Bernier veut-il d’abord s’adresser à ceux qui se sentent délaissés par les grands partis et qui constituent, au Canada comme dans la plupart des pays, la base des mouvements populistes. « 30 % des Canadiens n’ont pas voté aux dernières élections », répète-t-il souvent. Il veut aller les chercher en priorité.

Dieu, sexe et YouTube

Maxime Bernier récolte aussi des appuis au sein de la droite religieuse.

Lors des trois élections partielles du 25 février, c’est la candidate Laura-Lynn Tyler Thompson, dans Burnaby-Sud, en Colombie-Britannique, qui a donné au jeune Parti populaire son meilleur score avec près de 11 % des votes. Mme Tyler Thompson est une ex-télévangéliste jouissant d’une certaine notoriété en Colombie-Britannique.

Maxime Bernier et Laure-Lynn Tyler Thompson entourés de partisans.Laura-Lynn Tyler Thompson et Maxime Bernier en février dernier Photo : Facebook/Laura-Lynn Tyler Thompson

Elle est surtout connue pour les batailles qu’elle y a menées contre les programmes d’éducation sexuelle des écoles de la province et en particulier contre la place qu’on y accorde aux réalités des transgenres et des homosexuels.

Mme Tyler Thompson était jusqu’à tout récemment membre du Parti conservateur. Elle s’en est séparée en particulier à cause de la politique du chef Andrew Scheer sur l’avortement.

Andrew Scheer a dit à ses membres de ne pas soulever la question de l’avortement. Maxime Bernier, lui, écoute les gens.

Laura-Lynn Tyler Thompson, candidate du PPC

De fait, Maxime Bernier tend la main au courant pro-vie. Même s’il ne se prononce pas sur le sujet de l’avortement, il promet une liberté totale à ses députés dans un éventuel gouvernement du Parti populaire.

« Si vous élisez Maxime Bernier, même si dans son programme on ne parle pas d’avortement, il y a un risque que l’on redébatte d’avortement parce qu’il y a un risque qu’un député pro-vie dépose un projet de loi là-dessus. Je n’ai pas de problème avec ça », a affirmé le chef du Parti populaire lors d’une entrevue sur le réseau ThéoVox en février.

Parmi les recrues de Maxime Bernier, on retrouve aussi Raymond Ayas, principal organisateur du Parti populaire dans le Grand Montréal. M. Ayas a été porte-parole de l’Association des parents catholiques du Québec.

En janvier, il s’est retrouvé au coeur d’une controverse en faisant la promotion d’un manuel d’éducation sexuelle alternatif pour les parents qui refusent le programme du ministère de l’Éducation du Québec. Ce programme, qu’il décrit comme « importé des Nations unies », choque ses valeurs chrétiennes en parlant notamment d’homoparentalité aux enfants. « J’ai trouvé ça un peu extrême », dit-il.

M. Ayas devant une église.Raymond Ayas, principal organisateur du Parti populaire dans le Grand Montréal Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Maxime Bernier pourtant n’a pas la réputation d’être conservateur sur le plan moral. Il a déjà participé à des défilés de la Fierté gaie et ne s’oppose pas à l’adoption par des parents homosexuels.

Son ouverture aux courants de la droite morale se fait au nom de la liberté d’expression et il n’hésite pas à aller le dire sur un média catholique conservateur comme ThéoVox - qui propose « une voix pour Dieu » sur Internet. C’est au public de cette chaîne qu’il confiait en février accorder au christianisme une place centrale dans les valeurs canadiennes.

Les valeurs qui nous unissent, c’est des valeurs de liberté, d’équité, d’égalité entre l’homme et la femme, d’égalité devant la loi. Donc, des valeurs basées sur le christianisme.

Maxime Bernier

« Des valeurs judéo-chrétiennes », précise-t-il, après un instant de réflexion.

La menace de la diversité culturelle

Est-ce cette perspective qui amène Maxime Bernier à voir une menace dans la diversité culturelle?

Il a consommé sa rupture d’avec le Parti conservateur d’Andrew Scheer, en août 2018, par une série de tweets dénonçant le « multiculturalisme extrême ».

« Plus de diversité ne nous rendra pas plus forts, a-t-il écrit. Cela détruira notre pays. »

Bien que dirigés contre les politiques du gouvernement Trudeau, ces messages ont été vivement condamnés par Andrew Scheer. Maxime Bernier « n'a pas de rôle officiel au sein du caucus et ne parle pas au nom du Parti conservateur du Canada sur quelque question que ce soit », a répliqué le chef conservateur.

Moins d’un mois plus tard, le politicien de la Beauce fondait son propre parti.

« Je pense qu'il y a de l'opportunisme politique », dit aujourd’hui le sénateur conservateur Claude Carignan, qui avait pourtant appuyé Maxime Bernier quand celui-ci briguait la chefferie de son parti. À l’époque, dit-il, M. Bernier ne semblait pas préoccupé par l’immigration et le multiculturalisme. « Il n’en parlait pas et ce n’était pas un enjeu pour lui. »

Maxime Bernier a lancé une pétition et récolté quelque 68 000 signatures contre l’adhésion du Canada au Pacte mondial des Nations unies sur les migrations – pacte que le Parti conservateur a aussi dénoncé.

Publication Facebook.Agrandir l’imagePublication Facebook de Maxime Bernier faisant la promotion d’une pétition contre le Pacte mondial pour les migrations Photo : Facebook/Maxime Bernier

La répudiation de cette entente internationale signée par 164 pays, dont le Canada, est devenue à travers le monde un cheval de bataille des mouvements anti-immigration comme, entre autres, celui des gilets jaunes du Canada qui compte 100 000 membres sur Facebook ou encore La Meute au Québec.

Le Parti populaire a attiré un certain nombre de sympathisants hostiles à une immigration jugée hors de contrôle et qui s’inquiètent de l’« islamisation » du Canada. « Bannissez les minarets, pas les fusils! » peut-on lire sur la page Facebook d’un membre du PPC dans Gatineau. L’automne dernier, la section albertaine du PPC a dû expulser un suprémaciste blanc.

Le programme du Parti populaire dénonce la politique actuelle d’immigration qui va « changer de force la culture et le tissu social du Canada ».

« Quand on joue sur ce terrain-là, ça peut amener des dérives, estime le sénateur Carignan. On risque de se brûler. »

Comment Maxime Bernier voit les médias

Maxime Bernier répond aux questions des journalistes.
Maxime Bernier devant des journalistes à Ottawa Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, a développé une stratégie de communication politique d’un genre nouveau au Canada. Il cultive une défiance envers les grands médias tout en privilégiant l’utilisation massive des médias sociaux et des réseaux alternatifs.

« On regarde Trump et son utilisation des médias sociaux », dit-il en entrevue à l’émission 100 % populiste! de Jeff Fillion, sur Radio Pirate à Québec. « Au début de l’été, j’ai commencé à utiliser plus les médias sociaux pour rejoindre nos gens. »

Le sociologue politique Joseph Yvon Thériault, de l’Université du Québec à Montréal, constate que « les réseaux sociaux en soi activent le populisme ». « Si on a du populisme dans toutes nos sociétés actuellement, c’est en grande partie à cause des réseaux sociaux. Les acteurs politiques sentent qu’ils n’ont plus besoin de médiation, ils n’ont plus besoin de journaux. »

Aux États-Unis, Donald Trump a poussé très loin cette communication directe par Twitter, accompagnée dans son cas d’une agressivité ouverte contre les journalistes, allant jusqu’à traiter ceux du New York Times « d’ennemis du peuple ».

Pour ressentir ce genre d’hostilité envers les grands médias, il suffit de mettre les pieds dans une assemblée du Parti populaire de Maxime Bernier. Celui-ci, lors d’un discours dans la circonscription d’Etobicoke, en Ontario, fait languir son auditoire : « Nous pouvons économiser de l’argent en coupant… » Il marque une pause, sûr de son effet. Dans la salle, on crie : « CBC! CBC! » Maxime Bernier enchaîne : « Le budget de la CBC! » C’est suivi d’un tonnerre d’applaudissements.

À la sortie de ses rassemblements politiques, beaucoup de ses partisans refusent carrément de répondre à des questions des journalistes si ceux-ci travaillent pour le diffuseur public.

Dans son programme, il promet de couper substantiellement le financement par l’État de Radio-Canada et de lui laisser récolter la plus grande part de son budget par des collectes de fonds, comme cela se fait aux États-Unis pour le réseau PBS.

Dans une entrevue sur une webtélé américaine, The Rubin Report, Maxime Bernier livre une partie de sa pensée sur Radio-Canada, qu’il décrit comme « un diffuseur d’État ». (Il s’agit en fait d’un réseau public, financé par l’État, ce qui lui donne une indépendance dont ne jouissent pas les réseaux d’État.)

M. Bernier propose en revanche que l’État, « s’il donne de l’argent », exerce en contrepartie un contrôle éditorial sur Radio-Canada. « La direction devrait peut-être se présenter devant le Parlement une fois par année pour expliquer sa politique éditoriale », a-t-il dit.

Renvoyer une journaliste?

Sur Twitter, Maxime Bernier annonce que s’il était élu, la journaliste du réseau anglais de Radio-Canada Wendy Mesley se retrouverait sans emploi. En fait, l’indépendance du diffuseur public empêcherait aujourd’hui un premier ministre de congédier un journaliste. Si un tel scénario devait se réaliser un jour, ce serait une première au Canada.

Un « Trump canadien »?

Selon le sociologue politique Joseph Yvon Thériault, Maxime Bernier aura de la difficulté à créer au Canada un engouement populiste aussi fort que celui qui a porté un Donald Trump au pouvoir.

« Trump avait déjà une base. La Moral Majority était forte depuis 20 ou 30 ans dans le sud des États-Unis. » Ce mouvement politique des chrétiens évangélistes des années 1970 et 1980, tout comme le Tea Party, plus récent, lui avait ouvert la voie avec un noyau électoral de 20 % à 25 % déjà en place.

« Sur la question du multiculturalisme, poursuit M. Thériault, je doute que le Canada anglais soit prêt à embarquer dans cette critique. »

Maxime Bernier devant des partisansMaxime Bernier lors d'un rassemblement politique à Gatineau, en novembre 2018 Photo : La Presse canadienne / Patrick Doyle

Même son de cloche chez la politologue Melanee Thomas, de l’Université de Calgary. Même dans l’Alberta conservatrice, dit-elle, la population, d’origine immigrante, est très diversifiée.

« Non pas que nous n’ayons pas de mouvements anti-immigrants ou des manifestations de gilets jaunes. Mais ceux-ci n’ont pas beaucoup d’influence. Ils font du bruit, mais ils ne sont guère nombreux. »

Et puis, malgré son surnom d’« Albertain du Québec », Maxime Bernier n’est pas si connu du grand public dans l’Ouest : « Je serais très étonnée que l’électeur typique en Alberta soit capable d’identifier en quoi Maxime Bernier est pertinent pour lui à ce stade », poursuit Mme Thomas.

Maxime Bernier manquerait aussi du « charisme » nécessaire pour soulever un vaste courant populaire, dit Joseph Léon Thériault. « Il n’était pas une vedette au moment de créer son parti. Je pense qu’il cherche encore l’élément-clé qui serait l’élément détonateur du mécontentement populaire. »

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