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Red Deer, Alberta, d'Alex Thibodeau, finaliste du Prix de la nouvelle 2019

Portrait en couleur de l'auteure Alex Thibodeau sur fond gris : elle porte des lunettes mauves, un chandail gris, des cheveux bruns lâchés et une frange.
L'auteure Alex Thibodeau Photo: Atwood Photographie
Radio-Canada

Red Deer, Alberta

Droguer les enfants jusqu’à ce que la bave coule sur leur menton. Leur arracher des dents parce que c’est plus facile ainsi. Leur enfoncer de la purée dans la gorge. Vasectomiser. Ligaturer leurs trompes. Couper leurs testicules et arracher leurs ovaires. Stériliser sans consentement. Suppress any sexual activity, including masturbation. Au lieu de cela, toucher leurs mamelons sous les draps, lécher leurs oreilles dans la douche.

*

Red Deer, Alberta, a city where catching polio makes you a slut.

*

J’ai côtoyé Molly Penkarski dès son arrivée au centre : c’était moi qui devais prendre en charge ses doses d’antibiotiques et d’antalgiques. À cause de sa polio, elle se plaignait souvent de douleurs aux jambes, aux genoux, aux chevilles. Elle me suppliait, les joues rougies, de lui fournir des médicaments pour l’aider à dormir. Il n’était pas rare que les enfants, au centre, cherchent à échapper au moment présent.

De notre salle de travail, entièrement vitrée, on pouvait tout voir et tout savoir. Elle donnait sur toutes les pièces à la fois : les douches, les dortoirs, les salles communes. Les employés connaissaient les moindres replis des corps des résidents.

Quand j’ai vu la civière poussée jusqu’au bout du couloir, quand j’ai entendu ses petites roues grincer sur le linoléum, j’ai su que Molly ne pourrait jamais avoir d’enfant. Que son ventre ne pouvait plus devenir qu’un cimetière de chair.

J’ai dû compter des pilules jusqu’au soir, until the end of my shift. Quand on est venu me remplacer, j’ai moi aussi traversé le long couloir qui menait à la salle de réveil. Des reflets colorés clignotaient sur les murs blancs que j’ai longés jusqu’à Molly. Pour ne pas entendre les pleurs des enfants, il fallait laisser la télévision prendre le dessus.

Dans l’embrasure de la porte, Molly immobile sur un lit, la silhouette de Carl au-dessus d’elle. Ses doigts qui frôlaient les cheveux fins, les joues rondes, les lèvres paralysées de Molly. Ses paumes qui glissaient sur les hanches, les côtes, les seins. Un grincement. La porte grande ouverte pour tout immortaliser.

Je savais qu’il attendait les jeunes Ukrainiennes en salle de réveil, ces petites blondes endormies qui revenaient à elles le regard encore engourdi par la médication. Elles l’ont dit à d’autres, qui ne les ont pas crues. Elles ont été qualifiées de behaviour problems. Ont été placées dans les side rooms, en solitary confinement. Puis elles me l’ont dit à moi.

Je me suis plantée devant Carl et ses mains qui ne voulaient pas lâcher le corps de Molly. Devant ses bras maigres qui ne voulaient pas bouger. Devant le trouble qui s’immisçait dans ses pupilles noires. Devant ses jambes qui se sont mises à trembler.

Il a fini par sortir sans un mot, emportant avec lui des effluves de sueur et d’antiseptiques.

Je ne l’ai plus jamais revu.

*

Classer les enfants par race, par statut social, par sexe. Avoir peur des bébés nés de mères slaves et pauvres et femmes : ils deviennent tous épileptiques, alcooliques ou criminels. Classer les enfants selon leur intelligence, avec un test de QI. Séparer les attardés mentaux des malades mentaux. Idiots, imbeciles and morons should die out. Effacer les Ukrainiens, les Polonais, les Russes. These people are overbreeding. Protéger la race anglo-saxonne. Let’s not commit race suicide. L’imbécillité est héréditaire. Eugenics.

*

Red Deer, Alberta, a city where bottle-picking can send you to hell.

*

C’est dans une ruelle d’Edmonton qu’on a trouvé le jeune Jay Palamarchuk, un mardi après-midi, le corps en convulsions sur l’asphalte, entouré de cannettes et de bouteilles vides. Après cela, le centre a convaincu ses parents de l’interner : ça leur coûterait moins cher, et de toute façon, l’épilepsie de leur fils l’empêchait d’aller à l’école. Il fallait bien l’instruire quelque part.

Au centre, on pourrait l’éduquer comme il se doit, lui fournir le traitement dont il avait besoin, le surveiller et assurer sa sécurité. Ça, c’était sur papier, sur les dépliants décorés de fleurs qui vantaient l’expertise des médecins, des psychiatres qui ne pensent qu’au bien-être des enfants dont les parents sont trop pauvres et trop immigrants pour élever une famille au Canada. Dans les faits, c’était différent.

Il s’est écoulé environ huit mois avant que la mère de Jay ne vienne lui rendre visite. Elle a dû faire plusieurs plaintes à la direction avant d’être autorisée à venir. Parce que oui, le centre est malhonnête. Oui, il prétend que les parents pourront visiter leurs enfants après un mois d’internement. Et oui, la direction fait tout pour tenir à l’écart les parents, ces pauvres sots ayant engendré une progéniture encore plus sotte, ces pauvres étrangers qui ne peuvent fournir d’éducation à personne et qui ne comprennent pas que la rigidité du centre est un cadeau qu’on leur fait.

Le jour de sa visite, madame Palamarchuk portait une robe de coton bien trop mince pour la saison. Ses cheveux blonds qui tombaient sur ses épaules, on les voyait bouger à chacun de ses spasmes nerveux. Malgré toute l’obstination dont elle avait fait preuve pour arriver à voir son fils, il ne se lisait plus qu’une chose dans ses yeux lorsqu’elle a pénétré dans le hall du centre : le regret.

Je suis allée chercher Jay dans la day room. Il écoutait un talk-show, assis à même le sol. He was a calm child who knew how to stay out of trouble. Pour ne pas alerter les autres enfants, je me suis agenouillée à côté de lui, la bouche presque collée sur son oreille, et je lui ai chuchoté que sa mère était là, dans le hall, qu’elle était venue lui rendre visite. Il m’a regardée longuement avant de se lever : il n’y croyait plus.

The visit was very awkward. Neither the mom nor the son were talking. Je décrivais les différentes pièces du centre à madame Palamarchuk. Here is the day room. C’était une pièce aux murs blancs, entièrement vide. Exempte de chaises, de sofas, de jeux, de tout. Il n’y avait qu’un seul meuble : celui de la télévision, barré à clé, intouchable. C’étaient les employés du centre qui choisissaient la chaîne. Madame Palamarchuk avait les yeux rouges, gorgés d’eau. Elle n’avait pourtant rien vu encore.

Le dortoir. À aire ouverte, des demi-murs seulement pour séparer les lits. Aucune table de chevet, aucune armoire pour ranger des vêtements, des toutous, des souvenirs qui rattacheraient les enfants à leur famille, à leur identité. Aucune intimité. J’en ai déjà parlé : nous, les employés, surveillions tout depuis notre salle de travail.

Les toilettes. Elles non plus, elles n’étaient pas séparées par une cloison, ni par une porte. Pas même par un demi-mur. They were in fact designed for the employees, not for the inmates. Elles aussi étaient faites pour qu’on puisse tout voir. On avait installé au mur un dispositif qui permettait aux employés de flusher toutes les toilettes simultanément. Tout le budget que le centre avait à injecter dans la salle de bain était allé dans cette avancée technologique.

Devant les cuvettes souillées, les larmes coulaient sur les joues, le cou, la robe de madame Palamarchuk. Would you like to see the classroom? Non, bien sûr que non, elle en avait assez. En retournant dans le hall, nous entendions des cris de femme qui provenaient des side rooms, et madame Palamarchuk ne faisait aucun effort pour dissimuler le fait qu’elle se bouchait les oreilles. C’en était trop. Pour elle, pour Jay. Pour moi.

Il fallait profiter du silence entre la mère et le fils. De cette parcelle d’humanité qui s’accrochait encore à moi. De l’heure du dîner qui occupait tout le monde, du plus débile des résidents jusqu’au directeur général de l’établissement.

Wait for me. Je les ai laissés quelques minutes, le temps d’aller faire un tour dans la salle de travail. Phenobarbital. Neuleptil. Trilafon. Valium. Largactil. J’en ai volé plus qu’il ne le fallait. Puis je suis retournée vers Jay et sa mère. Leur ai tout remis dans un sac de plastique, avec les doses quotidiennes écrites sur un bout de papier.

Leave with your son and never come back.

Moi non plus, je ne suis jamais revenue.


Les finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2019

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada sont ouverts à tous, amateurs ou professionnels. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

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La période d'inscription pour le Prix de poésie Radio-Canada 2019 se termine le 31 mai.

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