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Les petites violences, d'Annie Rousseau, finaliste du Prix de la nouvelle 2019

Portrait en couleur et en extérieur de l'autrice Annie Rousseau, devant un paysage enneigé. Elle porte une tuque, un foulard et des boucles d'oreilles vertes.
L'autrice Annie Rousseau Photo: Nathalie Couture
Radio-Canada

Les petites violences

Ton épaule jetée dans la mare du désir a brisé le cadre de porte où tu te réfugies en hurlant, les vêtements dans ton sac, c'est ce soir, après 20 ans, c'est ce soir où les bleus sur mes bras mes genoux, moi devant la porte de la salle de bain trop petite pour nos déceptions, tu m'as balancée comme un pantin désarticulé, gauche droite, les bras, puis en avant, au sol, les poignets, tes yeux noirs, moi, précipitée dans le vide sidéral de ta nouvelle flamme ailleurs, trop loin, trop loin aussi loin que toi de moi, après 20 ans trois enfants ta maladie et l'hypothèque, tu jettes les vêtements tu craches des mots tu siffles les insultes entre les dents frappes dans le mur, sautes par terre, violemment les pieds heurtent le plancher et ma volonté de cire, je brûle et me liquéfie, je suis dans un monde glacé où mon cœur figé tremble sous les coups.

Les enfants derrière la porte sont inquiets, le plus jeune est terrifié et pleure, ils entendent et sentent, le mur trembler, les choses tomber, maman lancée dans la pièce, ils ne comprennent pas, je ne comprends pas, tu pars ainsi, tu nous abandonnes dans un cri d’accouchement, tu veux te renaître soleil trop moribond qui a brûlé et s’étend; nous, noircis comme une haie d’honneur blafarde et ridicule, la flamme incandescente de nos amours mortes parce que tout a le goût de toasts brûlés qu’on avale par dépit avec un café tiède.

Je te reparle de la police, comme depuis des années, comme la fois où tu m’as pris le téléphone pour le lancer dans la cuisine, comme la fois où tu as hurlé que tu rappellerais l’agente d’immobilier le notaire la caisse, menacé de te tirer une balle, lancé des bûches vers moi, failli m’écraser en voiture, ma faute ma faute ma faute, tu n’avais rien qu’à te tasser, arrête, ta yeule, je te déteste, je te déteste viscéralement, t’es conne, tanné.


Tu as lancé tes cartes, je crois, tu as pris tes cartes d’identité et les as lancées, tu es parti, puis revenu les ramasser, c’est ta photo dessus mais je ne te reconnais plus, je les ai foutues au fond d’un tiroir, tu ne tueras personne sur les routes ce soir avec ce feu qui embrase la plaine, ce feu qui embrasse la peine, tes pupilles iridescentes qui balaient l’horizon comme Phaéton perd le contrôle, le fond de tes yeux brûlés par la vie la drogue l’alcool la haine, tu n’écoutes pas, tu n’écoutes plus, n’écoutais pas, tu veux t’en aller, mais tu reviens, tu reviens chercher ton sac, tes cartes, tu reviens les enfants pleurent et j’ai des bleus, tu reviens tu hurles, les enfants pleurent encore et j’ai toujours des bleus, tu nous as laissés.

Les enfants n’ont pas mangé, tu avais dégelé de la viande, reste de cadavre de porc. Qu’est-ce qui s’est passé entre le comptoir, mes questions, ta peur de nous, de la vie, des comptes, des factures, des fractures, le désir d’être avec une autre, ailleurs, plus tôt, plus vite, sans un formulaire de plus, de trop, pour t’arracher de nous à la seconde, sans embrasser les enfants, sans les devoirs faits sans manger, ta vie c’est de la merde et tu veux te tirer une balle, tu es parti.

Tu reviens trois heures plus tard. Tu cries. Regarde-la encore. J’ai toujours des bleus aux bras, aux genoux aussi, tu reviens avec ton frère qui ne me croit pas, je voulais protéger les enfants, tu es parti et revenu trois heures plus tard, et à ce moment je tremble je pleure, veux sortir, tu refermes brusquement la porte, je suis prise, je vais pleurer dans la chambre, je ne sais plus où aller, tu es partout, je ne veux pas que tu partes mais j’ai si peur, tu es là là là las las las. Vous n’auriez pas dû revenir. Il te traîne hors des lieux, ton frère, il a le visage rouge et fuit mon regard, tu vocifères encore, dernière prise sur ma volonté de cire fondue comme un seau sur ce qui ne sera plus jamais ouvert.

Une amie est venue s’occuper des enfants pendant que je tremble et regarde les traces de tes doigts sur mes bras. Pendant que je panique et me demande ce qui s’est passé, encore, ce qui se passe depuis des années, depuis au moins dix ans de cris, de poings sur les murs, de pieds au sol, de mots cruels, de rejet, d’ignorance. Tout ce que je voulais c’est rester dans tes bras et ensevelir ma tête au creux de ton épaule et attendre que les tempêtes passent – j’étais ton phare, je croyais, et ton vaisseau a fait naufrage, j’étais récif. Tu me blesses et c’est encore vers toi que je me tourne, vers toi agressif qui me lance et me repousse, vers toi je veux être consolée. Mon amie s’occupe en douceur des enfants, on se raccroche aux devoirs, au bain, leur donner de l’amour, oui c’était bien la pire dispute mon grand, je suis désolée.

Ce soir-là, le lendemain, une déposition, des photographies, signer, entamer un processus qui dépasse les cris le cadre de porte les bleus sur les bras, dix ans, vingt ans de bleus sur l’âme à n’être qu’un meuble, un mur, une fonction. Un processus long, lent, pénible de détachement forcé, d’arrêt sur image, ils t’ont arrêté, finalement, enfin, mais il n’y a rien de soulageant dans cet arrêt, tu es interpellé, mais toujours pas lucide, la démarche est vaine, tu récidiveras, je dois te craindre, tu n’as rien fait, dis-tu à tous, elle a menti aux policiers. J’ai mal.

Je reçois des insultes, des lettres d’insultes. Des messages d’insultes. Ai transgressé l’interdit – il ne faut pas dénoncer, non, ne jamais dénoncer. Subir est plus confortable, subir a le goût amer des toasts brûlés et du café tiède, subir encore et ravaler, et accepter – aurait-on dû – accepter que tu reviennes et reviennes et reviennes entre les portes brisées, les sacs trop vides, les bras trop vides, que tu reviennes sans caresser des têtes d’enfants, que tu reviennes encore et encore hurler tes déceptions en attendant de revoir l’Autre, l’Autre, après vingt ans trois enfants la maladie l’hypothèque, une autre, après la fausse couche, ce bébé mort, les nuits trop noires, laissée pour une autre, malgré les sacrifices et les larmes communes et ta main dans la mienne, ta main dans la mienne, ta main dans la mienne.

* * *

L’instant d’après, il était déjà trop tard, enfoncés dans l’engrenage écrasant, judiciaire, pesant, la lourdeur des jours loin de toi, dans la paresse des formulaires et des appels, les interdits grondent tel un fleuve qui m’arrache aux souvenirs doux, malgré les bleus toujours, la porte brisée. Il paraît : à ton travail. Il paraît : les genoux t’ont flanché, les larmes. Et les enfants, ne plus les contacter, les enfants, ne pas caresser leur tête, ne plus leur expliquer pourquoi Papa était fâché, ne plus les blesser.

L’instant d’après, plus de contacts, ne plus nous parler ne plus nous voir, il n’y a plus de nous, dans ce désormais où le jadis se délite. Je parle aux fils, leur parle de la famille – oui mais il manque Papa. Le plus jeune répète – moi, mon papa, il est parti. La place vide de Papa, à table. Le lit de Papa et Maman. Ton absence lézarde les murs et je me crevasse, je m’ouvre au monde, je deviens rift, je m’éloigne du continent noir de ta présence noire de tes idées noires de ton ennui.

Depuis des mois, le plus vieux des fils dessinait des superhéros, des bonshommes fâchés qui se battaient entre eux, se lançaient des éclairs, avec des yeux méchants, la bouche ouverte, des propulseurs pour s’évader. Ce matin, dans la fenêtre du salon, il y a un bonhomme, un grand bonhomme qui prend toute la place. Avec un sourire, les bras ouverts. Dehors, les feuilles jaunies sont tombées avec l’anxiété, le ciel est gris. Sur le carreau, un soleil bleu.


Les finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2019

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada sont ouverts à tous, amateurs ou professionnels. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

Vous aussi, vous écrivez? Participez à nos prix de la création!

La période d'inscription pour le Prix de poésie Radio-Canada 2019 se termine le 31 mai.

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