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Le ravin, de Jacques Lemaire, finaliste du Prix de la nouvelle 2019

Portrait en couleur, en extérieur, de l'auteur Jacques Lemaire, devant un mur couvert de graffitis
Portrait de l'auteur Jacques Lemaire Photo: Lise Gélinas
Radio-Canada

Nous sommes vingt, le nombre réglementaire pour ce genre d'opération, entassés dans la benne du camion.

À chaque cahot qui nous secoue sur la route, je bouscule mon voisin, une vague connaissance d'un autre village. Son visage est poussiéreux et gercé comme la terre au plus fort de l'été. Des croûtes de nourriture lui salissent la barbe. La couperose lui parcourt le nez. À côté de moi, un sage en long manteau prie, les yeux fermés, en se balançant doucement en avant, en arrière. J'admire sa dignité, alors qu'il y en a d'autres qui pleurent, silencieux maintenant comme toujours depuis le jour de leur naissance. Des existences qui auront duré dix, quinze, vingt-trois ans comme la mienne, peut-être soixante ou quatre-vingts, peu importe puisqu'au bout elles ne laisseront aucune trace, absolument aucune, tout à fait comme si le monde ne les avait jamais portées.

Nos carcasses ne cessent pas de s’effleurer dans la benne qui cahote; pourtant, chacun est seul.

Je déteste les haleines qu’ils me soufflent au visage : ça empeste l’ail, la soupe aux choux et les dents gâtées. Une sorte d’intimité avec laquelle je ne veux pas avoir affaire. Notre sort commun devrait nous encourager à la solidarité, mais le fait demeure que le frôlement de mon corps par le bonhomme d’à côté me dégoûte. En plus, le soleil de juillet nous tombe dessus. Chacun sue et pue, ce qui se mêle avec des relents de merde, peut-être celle d'un vieillard qui ne contrôle plus ses boyaux, à moins qu’il s’agisse de celle des passagers d’un transport précédent. Je suis désespéré qu’au moment où je vais à l’abattoir, alors que la mort devrait descendre en moi pure et sainte, je sois désespéré à l’idée de devoir me confondre à cette saleté, aux crottes et aux infections.

Le camion avance à travers un champ de blé qui s’étend à perte de vue. Les épis frissonnent sous le vent chaud. La route commence à grimper une colline très douce, très longue, au bout de laquelle on entend des claquements secs, sans doute des tirs de revolver. Derrière le véhicule, une motocyclette nous suit. Je m’agrippe au rebord de la benne et je vois deux soldats, l’un qui conduit l’engin, l’autre dans le side-car qui tient sa mitrailleuse, prêt à canarder celui qui voudrait s’enfuir. Les deux portent des lunettes de protection crasseuses de boue. Leurs visages sont empoussiérés. Pour ce qui est de leurs traits, ils n’en ont pas. Aucune personnalité, ce sont des bêtes; et s’il fallait qu’ils crient, qu’ils nous hurlent des ordres dans leur langue brutale, ce serait d’un même jappement. Les uniformes verts, avec les vestes déboutonnées à l’identique, achèvent de leur enlever quelque individualité que ce soit.

Tout d’un coup, au-dessus des cahots, un gars s’écrie : Si, à mon signal, on sautait tous du camion, on pourrait courir jusqu’aux champs, puis se cacher là-dedans. Il y a des chances pour que certains s’en réchappent. Il faut essayer!

C’est mon voisin qui lâche ça, le bonhomme à la couperose. Son idée devrait me donner un espoir et en effet il vaudrait mieux agir que de se laisser transporter à l’abattoir comme des bêtes stupides; mais sa suggestion me rend furieux. De quoi se mêle-t-il? D’où lui vient le droit de se prendre pour notre chef? Il n’habite même pas mon village! Qu’il me fiche la paix! D’ailleurs, le vieux sage lui répond : Non, il faut rester tranquilles! Si on ne les provoque pas, je vous assure qu’ils ne vont pas nous tuer. Nous leur sommes trop utiles comme travailleurs. Les coups de feu, ce sont des résistants qu’ils fusillent, ceux qui ont essayé de s’enfuir ou qui ont osé les braver. Pourquoi est-ce qu’ils assassineraient des innocents? Nous sommes des êtres humains comme eux. Réfléchissez! Le vieux a peut-être raison. C’est d’ailleurs ce que les chefs du village ont toujours déclaré. Ils parlaient d’opérations militaires où les nôtres étaient enlevés pour être revendus comme esclaves. Des horreurs, certes, mais du moins les malheureux restaient en vie. Une vie minuscule et douloureuse, ça demeure tout de même une vie. Pourtant, d’autres, des jeunes surtout, parfois des gens du Parti (mais ceux-là peut-on les croire?) décrivaient des charniers, des puanteurs insoutenables, de la terre d’où sortaient des bras et des jambes de cadavres mal enfouis. Et ces coups de feu que j’entends, ce serait des rebelles qu’on assassinerait? Il y en aurait tant que ça?

Et si j’essayais de m’enfuir? Moi, tout seul.

Il suffirait de prendre appui sur le rebord de la benne et de sauter dans le vide. En arrivant au sol, c’est vrai, je risquerais de rouler sous les roues du camion ou de me casser la cheville : alors les soldats m’attraperaient et me feraient éclater la cervelle. Que mon essai s’arrête tout de suite, à la première étape, j’évalue mes chances à une sur deux. Et qu’ils m’abattent dès l’instant où je commencerais à courir? C’est au moins neuf autres chances sur dix. Sinon, si je m’en tire avec ma vingtième part, je m’enfuis à travers les champs et la moto me poursuit. Mais pourquoi perdraient-ils leur temps pour un gars, un seul, lorsqu’ils affrontent une tâche si écrasante? Au total, cela donne un peu plus d’une chance sur cent de m’en sortir vivant, si j’en crois mon calcul? Et ensuite? Rejoindre le Parti? Ils me fusilleront comme espion! Marcher jusqu’à ce que je trouve un refuge où on ne déteste pas ceux de ma race? Mais c’est la lune, ça!

Autant essayer le tout pour le tout. Pour l’instant, je ne décide rien, je me contente de prendre appui sur le rebord de la benne. Je n’ai pas encore sauté. Y aller ou pas, les deux destins sont possibles; alors je m’accroupis pour prendre mon élan. J’imagine la trajectoire que mon corps suivra, la façon dont mes pieds et mes chevilles devront absorber le coup. Du coin de l’œil, je sais que le gars au nez couperosé observe mes mouvements. À quoi pense-t-il? Envieux que je sois le seul à agir? Moi et pas lui? Mais là, je sens une main sur mon épaule. C’est le vieux qui se penche vers moi : Ne fais pas cette bêtise! Ils vont te tuer et s’ils ne t’attrapent pas, c’est nous tous qu’ils vont fusiller, en représailles. Laisse-nous vivre! Sinon, que Dieu te pardonne!

Je me redresse : je ne prendrai pas mon élan. Trop tard, je ne sauterai pas.

Le vieux me serre le bras et me sourit. Je ne sais pas trop pourquoi, peut-être à cause de sa tête branlante, de sa barbiche dégarnie, en tout cas son allure me met en furie; malgré tout, je ne laisse rien paraître. Je lui souris à mon tour.

La plaine s’étend, immense aux quatre horizons. Le blé se balance au vent comme si une main divine le caressait en plis et replis. Au milieu de cette splendeur, le camion continue de cahoter. Il grimpe la colline, et très bientôt nous serons arrivés au sommet de la crête. Le couperosé commente d’une voix forte, ne s’adressant à personne en particulier, mais à nous tous, moutons bêlants : Il est trop tard, camarades, impossible désormais de fuir. D’ici une demi-heure, nous serons tous morts. Entendez-vous les coups de feu? Les pelotons d’exécution? Dieu nous a abandonnés!

- Cesse de blasphémer! lui répond le vieux. Moi aussi, je me retourne vers cet étranger trop bavard. Je le heurte de l’épaule pour lui montrer mon agacement. Il parle, il parle, mais le pire c’est qu’il a raison. Il me regarde voulant signifier, me semble-t-il, que j’ai raté ma chance, que j’aurais dû sauter du camion. Pendant vingt-trois ans, j’ai vécu des niaiseries. Je me suis contenté de suivre les anciennes coutumes, livres de lois en vieux cuir frappé de l’étoile à six branches, le babil des générations. Et au moment ultime, l’unique de toute mon existence où une décision me revenait de plein droit, je n’ai même pas bougé. Dieu m’a accordé une seconde, seulement une seconde où il me laissait en tout et partout libre de mon destin, et je n’en ai rien fait. J’ai conclu de ne rien choisir.

Mon père, que dis-tu? En vérité, tu as procréé un mouton à sacrifier, rien d’autre qu’une bête qui suit le troupeau et qui bêle, qui bêle jusqu’à ce que la hache s’abatte sur elle. Des générations et des générations à la queue leu leu, obéissantes aux rites et aux misères, mais aujourd’hui, elles vont s’achever avec moi. Le fil sera coupé dans quelques minutes. L’enfant que j’aurais pu engendrer, celui-là qui aurait pu grandir en humain plutôt qu’en animal, cet enfant ne naîtra jamais. Et moi, je ne possède pas d’autre volonté que celle de suivre le troupeau. Je vais là où il va, mais à cette heure-ci où je me rends à la mort, où j’avance inexorablement vers elle, je suis seul, sans attaches ni liens. Si on avait tenté de fuir tous ensemble, les choses auraient tourné d’une manière différente : il y aurait eu une fraternité dans l’action. Mais, comme chacun, j’ai choisi la perdition et je me trouve immensément solitaire.

Le camion fait encore quelques embardées. Nous approchons du sommet de la crête. J’entends les coups de feu tout près et il serait risible qu’il me reste quelque espoir. La plaine se répand infinie et magnifique. Le soleil qui éclate au-dessus de nous domine splendide dans le ciel bleu, sans nuages. Les villages qui brûlent au loin sont de petites saletés dérisoires dans la beauté du monde, pas davantage. Et moi aussi je disparaîtrai. Dans moins d’une demi-heure, je n’existerai plus, et, sans génie, mon absence ne changera rien à la marche des choses, pas plus importante qu’une ride sur l’eau.

Encore un dérapage et on a fini de grimper la crête. Nous y voilà! Des soldats, ici, j’en vois des dizaines, la terre en est touffue. Des camions, semblables au nôtre, sont en train de vider leur cargaison : des gars, la plupart de la même race que moi, sinon d’autres malheureux qui se sont trouvés du mauvais côté de l’Histoire. Pour ce qui est des partisans, il n’y en a pas : les troupiers ont l’habitude de les abattre dès qu’ils les débusquent, sur place, dans les blés.

Nous attendons, presque silencieux. Certains reniflent, quelques-uns prient, d’autres se contentent de respirer ou de tousser, mais il est trop tard pour la révolte.

Ceux qui vont mourir en même temps que moi ne sont que des étrangers. Il est ironique que ce soit notre destin commun qui nous sépare. Chacun se replie sur soi. Je devrais penser à Dieu, je devrais méditer sur les ancêtres à honorer, sur mon père qui m’a nourri, sur ma mère qu’ils ont déjà assassinée, mais je regrette plutôt Mina et Sarah que je trouvais si jolies mais que n’ai jamais osé aborder.

C’est maintenant notre tour. Les soldats hurlent des ordres indéchiffrables, mais peu importe qu’on ne les comprenne pas puisque nous savons quels gestes accomplir. Nous sautons de la benne. Et nous voilà au pas de course, à la file, le long d’un chemin de terre défoncé qu’il faut suivre encore quelques centaines de pieds. Et là-bas, derrière les arbres, il faudra nous arrêter, et là… Là? C’est de là que viennent les coups de feu.

Nous arrivons au dernier tournant; bientôt, ce sera fini. Tout juste devant, un soldat nous photographie. Penché sur son appareil, il nous regarde à travers le jeu de miroirs de sa machine. Juste comme je passe en face de lui, il presse le bouton. Quelle impression donnera mon visage sur la photo? Que va-t-il montrer à ses supérieurs? L’image d’un homme et de son désespoir? Celle d’une bête traquée? Peut-être riront-ils de cette espèce de singe qui tient ses culottes pour que ça ne tombe pas? Va-t-il exhiber ça à ses parents? À sa fiancée?

Et puis, toujours en courant et en agrippant mon pantalon, je prends la courbe du sentier. Je contourne les arbres et j’arrête, à bout de souffle. Devant, à trente pieds, c’est le claquement des revolvers. J’ai tout juste le temps de voir un homme s’affaisser dans le trou.

Une dizaine des nôtres avancent jusqu’au bord; c’est le dernier groupe avant le mien. Les officiers tendent le bras vers les têtes et pressent la détente. Les corps chutent et disparaissent. Les militaires s’approchent de la fosse, regardent et tirent pour achever ceux qui agonisent. C’est maintenant notre tour. Déjà? Comment les choses ont-elles pu aller si vite? Quelques gars me précèdent, puis j’avance moi aussi : d’ici au trou, c’est vraiment si peu à courir.

M’y voilà, au bord du ravin. Oh, mon dieu : la puanteur! L’odeur du sang mêlé aux déjections! Jusqu’à la fin, on nous aura enlevé toute dignité.

Je sens mes entrailles grouiller tellement ce qui m’entre dans les poumons est immonde. Je me trouve tout près, mais je n’ose pas regarder dans l’abîme pendant qu’en arrière les officiers se parlent. J’entends rire. Je continue de tenir mon pantalon, mais il y en a un qui m’ordonne de lever les mains. Et puis, je baisse la tête et je vois. Une masse de corps gris. Certains cadavres sont tombés agenouillés, effondrés sur eux-mêmes, mais la plupart sont allongés dans une confusion écœurante, emmêlés les uns aux autres dans une liquéfaction de sang et de merde qui me dépasse complètement. Je surprends une ondulation là-bas : le bras d’un agonisant qui se recroqueville dans un spasme d’insecte. Et c’est ça que je vais rejoindre, là, tout de suite?

Les détonations partent! Mais à moi, qu’arrive-t-il? L’officier ne tire pas? En même temps, je sens mon pantalon glisser le long de mes hanches. Il tombe sur mes chevilles. Mes caleçons souillés sont à l’air. Je comprends : il a voulu se moquer et, vraiment, il s’esclaffe avec ses camarades.

La honte. Pour ça que j’ai vécu? C’est pour ça que mon père m’a donné la vie?

J’entends le vent et, à travers, un bras se déplace et se déplie vers l’arrière de ma tête. Puis : un claquement.

*

Au creux de mon fauteuil, en feuilletant ce livre de photos, le regard du condamné m’a tout de suite ému. Il savait évidemment quel sort l’attendait, dans les cinq minutes, et j’étais surpris que son corps se révèle aussi vivant, pris dans l’action de courir, alors que sa figure était démontée par l’angoisse. Surtout, j’étais bouleversé par ces yeux qui avaient réussi à entrer dans la caméra et qui, à soixante-dix ans de distance, m’appelaient littéralement, moi tout confortablement assis dans mon salon.

Je ne connaîtrai jamais ton nom, ni même de quel village d’Ukraine ou de Russie on t’a arraché, mais sache, pauvre misérable, sache que, d’humain à humain, je te salue. Dans mon âme, tu continues à vivre.


Les finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2019

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