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Des kilomètres de mots, de Fanny Fennec, finaliste du Prix de la nouvelle 2019

Portrait en couleur de l'auteure et comédienne Fanny Fennec, sur fond gris
Portrait de l'auteure et comédienne Fanny Fennec Photo: Marili Clark
Radio-Canada

Il est sur le point de s'effondrer.

— Hey, le p'tit! avance!

Il veut faire pipi, le petit, il s'appelle Mo, il a huit ans. Mais la file ne s'arrête jamais, elle va jusqu'au bout du jour, de la nuit, comment faire?

Il se jette sur le côté du chemin et il tombe dans la boue. La chaleur humide de la miction le réconforte et, se relevant, il découvre deux yeux qui le fixent. Une tête émerge de la vase, un animal se dresse et se secoue, ce qui fait rire le garçonnet. C’est un chien qui, très vite, tout embourbé qu’il soit, lui lèche la main et remue la queue. Mo est émerveillé et il lui donne un nom : « Malou ».

Il a confiance, le chien, il a trouvé quelqu’un qui le regarde. En dépit de son manteau de boue, cet animal est maigre comme un clou. Malou s’accroche au petit garçon qui avance.

On lui a dit un jour, à Mo, qu’il était métis, ou plutôt mulâtre, il ne sait pas trop ce que ça veut dire, mais il est vrai que les autres qui marchent sont noirs, plus que lui en tout cas, alors ça doit être cela. Personne ne lui parle, mais il perçoit des mots comme « frontière », « barbelés », « camp ». Même s’il a déjà été à l’école, les vocables restent souvent posés dans ses oreilles sans se réveiller. Un jour, toutefois, il a entendu une phrase complète, célèbre apparemment. Elle disait ceci, la phrase : « Je pense, donc je suis ». Alors il énonce fièrement : « Je marche, donc je suis. » Puis : « Je suis, donc je marche. » Il a envie de poursuivre : « Je suis, donc je pense », mais il ne sait pas s’il a le droit… Ça le démonte un peu, mais c’est du baume au cœur. Et tout est bien.

Le chien fait des drôles de « waouf » et Mo dit « waouf » lui aussi, mais en moins bien. Le petit garçon a toujours vu, dans son pays, les hommes jeter des pierres aux chiens et les frapper avec des bâtons; alors il dit au chien de coller à ses talons (il est fier d’avoir sorti de sa tête le nom « talon », comme quoi il peut commander à ses oreilles de réveiller les mots!).

Où est sa mère; et sa petite sœur? Elles doivent être loin derrière, comme les mots, il n’a qu’une brève conscience de tout ça. Son père qui était blanc, lui, est parti, enfin... il a quitté sa famille, c’était quoi, c’était qui, sa famille? Il ne sait plus… tant de jours qu’il chemine, sur l’eau et sur la terre.

Mo regarde les mains des femmes, il aimerait mettre la sienne dans une des leurs, mais elles ont du mal à aller de l’avant, elles ont mal partout et parfois, il y a de la marmaille avec elles. Il préfère suivre les pas des hommes, ils ont l’air de savoir où ils vont, eux.

Il entend dire que, ce soir, il y aura un vrai repas dans un camp. Qui donne à manger à ceux qui marchent? Quelqu’un qui veut les féliciter de ne pas s’être noyés? Il y a cru, au canot, quand son père les a placés tous les trois dedans avant de s’éloigner. Pour rejoindre le pays où on sera heureux, il faut traverser les eaux et fouler des terres; il n’a pas appris le mot « fouler », mais quelqu’un a dit ça et Mo est d’accord, il y a foule sur le chemin, aussi se cale-t-il sur les autres qui savent « fouler », eux.

Au camp, on leur a donné une pitance et de l’eau; Mo a partagé avec Malou quelques bouchées, mais ce dernier vomit, il n’est plus habitué à manger, le chien, c’est pour ça.

Il faut dormir, à présent. La boue séchée tient lieu de couverture, le chien aussi comme une écharpe autour du cou, et tout est bien.

La nuit, il entend souvent pleurer les femmes. Les hommes ont plutôt les dents et les poings serrés, il a remarqué; il veut faire comme eux mais Malou n’est pas d’accord, il a comme une réticence dans l’œil; Mo lui répond en lui faisant un bisou-câlin sur la truffe.

Il a de plus en plus un regard de fatigue, le chien, et au bout de trois autres jours de marche, il se couche sur le bas-côté et dit oui à la mort. Mo s’agenouille à côté de son ami qui ne bouge plus; il met ses paumes sur les oreilles du chien pour qu’il n’entende pas le bruit de son chagrin, puis il lui clôt les yeux. Ensuite, il va chercher de la boue pour recouvrir le petit corps. Et il repart sur la route, seul comme un caillou égaré sur une plage. Seul parmi la foule qui l’a dépassé et dont le bruit des pas le ramène sur terre.

Et bientôt surgit à côté du petit garçon un jeune homme. Les deux marchent de conserve pendant des jours. Ils se parlent beaucoup. Le grand s’appelle Ali, il est de son pays, il a 18 ans et semble avoir avalé le monde. Il lui apprend plein de nouveaux mots en arabe, en français, en espagnol et même en anglais. Mo assimile à toute vitesse : « contrôle », « passeurs », « réfugiés », etc., dans toutes les langues ou presque. Ce compagnon de route, il l’adore, c’est un magicien! Dormir sur le sol lui est moins difficile, Ali lui a passé un bout de carton et refilé une banane presque entière.

La vie de Mo a changé, il ne pense plus guère à Malou, à sa famille…

Il suit Ali avec confiance. Et tout est bien.

Quand la colonne s’arrête, les deux jouent à pierre-feuille-ciseaux. Ali dit : « Jeu de mains, jeu de vilains », et il rit. Mo ne comprend pas, mais il rit aussi. C’est contagieux, le rire, et ça met en échec les tenailles de la faim et de la soif.

Un jour, les marcheurs sont bloqués par une rixe : trois hommes se sont attaqués à une femme, elle a un foulard rouge sur la tête et bientôt un trou rouge dans la poitrine; Ali s’élance, mais il est trop tard et le voici troué lui aussi. Des gardes s’interposent et dispersent les attroupements. Mo ne peut même pas dire au revoir à son ami. Les cadavres restent sur la route, il faut continuer.

Trois jours et trois nuits, il pleure des rivières, le petit Mo; le chagrin puis la peine finissent par prendre congé.

Bientôt, c’est la frontière, ça doit être des barbelés, les trucs qui piquent, dressés sur leurs ergots, il se souvient de ce mot barbare.

2.

On a sorti le petit Mo comme une peluche d’un stand de loterie, on l’a tiré par les épaules, mis dans un autobus ou un autocar, et le voilà dans un pays qu’on dit « accueillant »; ça doit vouloir dire qu’on peut y cueillir des fleurs, non?

Plus tard, il arrive dans une famille. Le père est blanc, mais il ne ressemble pas à son papa. Mo va à l’école; on se moque de lui, mais il ne fait pas trop attention, il a d’autres douleurs dans le cœur. Et puis, c’est un petit garçon très curieux et qui n’a pas peur de ce qui est nouveau pour lui.

3.

Trois ans plus tard

Les souvenirs traversent l’esprit de Mo, il se rappelle l’arrivée à la frontière. Un chien (plus grand que Malou) est assis devant lui et le regarde intensément. Mo raconte.

« Tu sais, à la fin, sur le chemin qui était devenu comme une plage envahie par la marée humaine, à la fin je ne savais plus où donner de la tête, tant de mains et de jambes emmêlées cherchant à sortir de l’enfer après des kilomètres de marche, tous ces cris ces pleurs pour entrer au paradis protégé par des murailles hérissées de piques, à la fin un homme casqué au regard doux m’a soulevé sous les bras et plaqué dans ses bras à lui, pour m’emmener dans un autobus, j’étais comme un poisson alarmé qu’on dépose dans un grand bassin d’eau, "sorti de la nasse" c’était comme ça que je me sentais, même si je n’avais pas alors les mots pour exprimer cette sorte de nouvelle naissance. Le soleil n’avait pas peur de darder ses rayons, je connaissais, pas le mot "darder", mais la chaleur et la lumière de cet astre qui éclaboussait la terre.

Les mots, je les ai vite appris et j’aime les enfiler pour faire des phrases. Normal puisque je m’appelle Mo.

Il y en a une de phrase dont je ne suis pas l’auteur et qui m’a abasourdi : « Notre fille aux cheveux blonds comme les blés avec un moricaud, non c’est pas possible. » C’était ma première famille d’accueil, ils avaient pas réfléchi, ils avaient une petite fille de mon âge, amusante et très espiègle – c’est un mot que je viens d’apprendre et qui me plaît – on jouait ensemble et on allait à la même école mais pas dans la même classe. Il fallait nous séparer, ils ont dit les parents.

On m’a placé dans une autre ville, dans le Nord, une autre famille, au bord de la mer. Un pêcheur m’a montré des coquillages qu’on appelle "chapeaux chinois", ça me plaît, ça! et des "couteaux" enfoncés debout dans le sable humide, c’est beau, mais la bruine nous tombe souvent sur les paupières tu as remarqué hein? Les nouveaux parents étaient vieux sans oublier d’être gentils, ils me laissaient me promener les jours où il n’y avait pas d’école. J’observais tout, le passage des oiseaux dans le ciel les fleurs et les arbres, ah oui! aussi les araignées qui tissaient de très belles toiles, les musaraignes dans le grenier et la nuit une étoile que j’aimais beaucoup, Véga – c’est Ali qui m’avait appris à la reconnaître – je marchais pour le plaisir et malgré la brume j’ai vu un jour un chat sortir d’une maison et rapporter plus tard quelque chose dans sa gueule en passant par une sorte de trappe, ça bougeait un peu au milieu des moustaches, c’était "intrigant". Mais c’est fou le nombre de mots que j’apprends, on est étonné de mes aptitudes autour de moi, les vieux je veux dire. C’était une merveille l’école mais y avait comme des jalousies étranges quand je donnais la bonne réponse au maître faut dire que je répondais avant les autres ils me tapaient quand ils le pouvaient sans savoir que j’avais connu pire tout petit ah! mon père c’était quelqu’un de fort et qui savait cogner on se réfugiait dans les bras de ma mère qui se cachait dans un réduit… il n’y avait plus que ma petite sœur et moi à la maison les grands étaient partis.

Je me sentais seul, mais quand même tout était bien, la nature et tout ça. J’attendais que quelque chose arrive et un beau jour je t’ai vu, toi le chien abandonné et les gens qui disaient "c’est triste que ses maîtres soient partis sans lui, pauvre bête", alors moi, j’ai reconnu ton regard deux globes d’amour et de confiance quelque chose au-delà des mots et tu m’as suivi jusque chez moi. Le père a dit "il sera bien dans le jardin, je vais lui construire une niche dès demain". Il fallait te trouver un nom. Pas "Malou" c’est sûr, mais je me suis rappelé qu’Ali m’avait expliqué : "Demain, c’est mañana en espagnol." Alors je t’ai dit : tu t’appelles Magnana, ça te va? (Ali ne m’avait pas montré comment écrire le mot on n’avait pas de crayon de toute façon.)

Tu as répondu "waouf" et c’était comme une promesse, un espoir je dirais, j’adore ce mot tendre et rond, j’ai émis un waouf maladroit et plutôt disgracieux – je n’ai jamais réussi cette parole-là mais tu t’en moquais, tout comme Malou, je le voyais à tes yeux bienveillants, tu disais simplement on est bien ensemble. Tu as posé ta patte droite sur ma joue et, les mains pleines de caresses, je t’ai lissé la tête, lustré le dos et les flancs. Oui, on est bien ensemble. »

4.

Mo adorait l’école. Qu’on le chicanât ou le brimât pour des broutilles ne le dérangeait pas. Quand le temps était libre mais pas beau, et surtout si la pluie sortait ses flèches, les deux compères se mettaient à l’abri avec des balles, du papier, un stylo et des livres. Mo, en effet, était souvent pris d’une démangeaison de lecture. Magnana jouait tout seul, mais il était vraiment content quand son maître lui envoyait des balles. Les jours d’école, le chien l’attendait à la sortie et, s’il faisait bleu, ils musardaient, batifolaient joyeusement sur le chemin du retour.

Il dit à son chien : « Un jour, je t’emmènerai là où je suis né. » Et lui vint peu à peu l’envie de retrouver sa famille, même s’il n’aime pas trop se rappeler les souvenirs de son enfance. Il n’aurait jamais dû abandonner sa mère et sa sœur bloquées par un très long train traînant qui passait sur le chemin, elles avaient pris beaucoup de retard et lui ne pensait qu’à aller de l’avant…

Le petit Mo devenu grand a continué à marcher dans la vie sans crainte des malheurs à venir, une complainte qui semblait le lot de beaucoup, mais pas le sien ni celui de son chien. Il a continué à écrire. Il s’est fait des amis, mais il aime être seul avec Magnana.

Grâce à ce dernier, il a trouvé le secret du bonheur. Avec ses livres et son chien, à l’école et dans son quotidien, il vit juste dans l’instant présent. Parfois, le soleil perce un trou, une fente à travers la brume, comme un sourire, une promesse pour demain. Ce demain qui fait battre le cœur du présent. Et tout est bien.

Sauf que… Mo apprend bien vite qu’il y en a des milliers de milliers qui marchent sur les routes, traversent les eaux, et que ça n’est pas près de cesser. Alors, il n’arrête plus d’écrire, prêt à dérouler des kilomètres de mots.


Les finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2019

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada sont ouverts à tous, amateurs ou professionnels. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

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La période d'inscription pour le Prix de poésie Radio-Canada 2019 se termine le 31 mai.

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