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Il était une fois les écoles hassidiques

Un enfant juif hassidique assiste au défilé du chef spirituel de la communauté Belz, à Montréal.

« Je me demande comment elles vont, elles, si curieuses et pétillantes. Elles, évoluant dans une bulle culturelle absolue », écrit Émilie Dubreuil.

Photo : Radio-Canada

Avec son projet de règlement qui impose une scolarisation à la maison conforme à la Loi sur l'instruction publique, Québec fait un pas dans la bonne direction, mais ne dit pas combien d'enfants hassidiques en âge de fréquenter l'école ne bénéficient toujours pas de l'enseignement prévu par la loi. Retour sur une question dont on parle depuis plus de 15 ans.

Il est rare en journalisme que nous nous permettions de recourir au pronom « je ». Or, je ferai ici exception à la règle, ma trajectoire journalistique étant liée à ce dossier récurrent de la scolarisation religieuse des jeunes issus des divers groupes hassidiques.

En 2002, je venais de terminer ma maîtrise en littérature et d’entamer des études en journalisme, cours que je suivais le soir.

Il me fallait donc un travail à temps partiel et j’ai trouvé, par hasard, une petite annonce dans le journal (c’est dire comme les temps ont changé) : une école juive hassidique cherchait une enseignante de français. Un diplôme en enseignement n’était pas exigé. J’ai passé une entrevue et on m’a engagée sur-le-champ.

J’y ai enseigné pendant un an. En 5e année du primaire. Mes élèves m’ont profondément marquée et je me souviens d’elles avec beaucoup de tendresse.

Je me demande comment elles vont, elles, si curieuses et pétillantes. Elles, évoluant dans une bulle culturelle absolue. Elles, qui rêvaient de mariage et s’amusaient à imaginer les plus belles perruques qu’elles pourraient se procurer après leur mariage. Elles, qui n’avaient aucun contact avec la culture de « l’autre », une culture qui, à plusieurs égards, leur faisait peur.

Le monde séculier était, dans leur imaginaire, peuplé de dangers de toutes sortes. Leur monde aux contours si définis, un monde religieux où tout, dans la vie, est régulé, était extrêmement sécurisant.

Un jour, dans la salle de repos des enseignantes, alors que je commentais les énormes failles de mes élèves, notamment en français et en mathématiques, une collègue m'a dit : « Au moins, elles, elles ont accès à un minimum d’enseignement non religieux, pas comme les garçons, les garçons, c’est rien du tout. Pas de mathématiques, ni de français, ni d’anglais, ni d’éducation physique à partir de l’âge de 13 ans. »

Les garçons

Certaines conversations s’effacent avec le temps. D’autres semblent s’imprimer, indélébiles, dans la mémoire.

– Pourquoi les garçons ne peuvent pas étudier d’autres matières que le contenu des livres sacrés?, lui avais-je demandé.

– Parce qu’ils n’ont pas le temps, m’avait-elle répondu.

À partir de 13 ans, les garçons, en effet, étudient très fort. De très tôt le matin à tard le soir. Ils étudient l’araméen, l’ancien hébreu, les livres sacrés, ils apprennent à argumenter, à réfléchir, un système d’éducation traditionnel extrêmement exigeant, basé sur le développement de capacités d’analyse complexe et d’argumentation.

Le monde des connaissances séculières est considéré comme « impur » et peut abîmer, en quelque sorte, l’esprit du jeune homme que l’on veut le plus près possible du sacré.

Tout cela, j’allais le documenter, encore et encore, au fil des dizaines de reportages que j’ai faits depuis sur la question, ici et ailleurs dans le monde, là où sont présents les juifs hassidiques, c’est-à-dire essentiellement à Londres, Anvers, Jérusalem et New York, et ici à Montréal.

Dans toutes ces villes, le problème du défaut de scolarisation des garçons hassidiques est le même.

Pourtant, dans tous ces pays, et c’est le cas aussi au Québec, les lois en matière de scolarisation et les droits de l’enfant en matière d’éducation s’inspirent de la Convention relative aux droits de l’enfant de l’ONU qui, essentiellement, vise à garantir aux mineurs l’accès à l’école, une école leur permettant de s’épanouir librement dans la société.

Cela veut dire, en somme, qu’un enfant a le droit de recevoir des cours qui lui permettront de s’inscrire dans la société, de poursuivre des études supérieures s’il le désire et de travailler où il le désire. Il lui faut donc, pour jouir de cette liberté, des connaissances de base.

Pas un mystère au ministère

En 2006, lorsque j’ai réalisé un premier reportage sur les écoles religieuses pour les garçons hassidiques, à la radio de Radio-Canada, la relationniste du ministère de l’Éducation du Québec m’avait candidement répondu : « Oui, nous savons que les écoles de garçons n’ont pas de permis du ministère, et ils n’en ont pas besoin, car les juifs hassidiques doivent former une relève rabbinique. Ce sont des écoles de rabbins, un peu comme le Grand Séminaire où l’on forme les prêtres. »

Le ministère le savait à l’époque et laissait faire, en dépit de la Loi sur l’instruction publique et de la Charte des droits et libertés de la personne. Lorsque l’affaire a été mise en lumière, par contre, tous les ministres de l’Éducation, jusqu’à aujourd’hui, se sont engagés à régler le problème dans les plus brefs délais.

Or, 13 ans après la diffusion de ce premier reportage, la scolarisation des garçons hassidiques - et des filles aussi, mais dans une moindre mesure - n’est toujours pas totalement conforme.

Par son projet de règlement, le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, veut s'assurer que tous les enfants qui font partie d'un programme de scolarisation à la maison, dont 2000 enfants hassidiques, apprennent le français, l'anglais, les mathématiques, la science et l'univers social, et réussissent des épreuves ministérielles, conformément à la Loi sur l'instruction publique.

Si l’on n’a pas de données officielles, on sait que dans certains groupes hassidiques, tous les enfants ne sont pas inscrits et, dans certains autres groupes, on n’a toujours pas d’entente. Que font-ils? Qu’étudient-ils?

Mais on sait que c’est un besoin, car des groupes de bénévoles offrent de l’aide à des parents hassidiques soucieux de procurer des connaissances séculières à leurs enfants.

Une forteresse culturelle

J’ai réalisé, il y a deux ans, un documentaire qui s’intitulait : Je veux savoir. Je suivais le parcours juridique de trois jeunes hommes sortis de leurs communautés et nettement désavantagés dans une société laïque. Comment se trouver un travail lorsqu’on maîtrise l’araméen, mais pas l’anglais ni le français ou, en Israël, l’hébreu moderne? Quand on n’a pas de connaissances de base en mathématiques?

Les trois jeunes hommes ont intenté des poursuites contre leurs gouvernements respectifs, soit le Québec, l’État de New York et l’État d’Israël, parce que les autorités n’ont pas fait en sorte de garantir et de protéger leur « droit » à l’éducation.

Pourtant, du moins dans l’État de New York et en Israël, beaucoup voudraient bien que ça change, parce que cette éducation religieuse mène souvent à la pauvreté. Beaucoup d’hommes continuent, en fait, à étudier les textes sacrés à l’âge adulte et, donc, ne font pas d’argent.

Lorsque j’ai fait ce documentaire, j’ai rencontré l’une des grandes sommités dans le domaine de la vie hassidique. Samuel Heilman, professeur de sociologie au Queens College, m’a donné sans doute l’une des meilleures explications à la résistance énorme vis-à-vis de l’éducation séculière des hassidim, partout où ils se trouvent.

M. Heilman avait résumé la question en me disant que les yeshivas (écoles talmudiques) constituaient des forteresses contre l’assimilation culturelle.

Pour comprendre cette assertion, il faut remonter assez loin. En Europe, les juifs ont été, pendant des centaines d’années, confinés dans des ghettos entourés de murs. Ils vivaient une ségrégation totale. Ils ont donc développé une culture particulière : vêtements, musique, rapport à Dieu, etc.

À l’époque des Lumières, des philosophes s’opposeront à cette ségrégation brutale basée sur la race et la religion et, peu à peu, les murs des ghettos tomberont. Le résultat des courses : la vaste majorité des juifs s’assimileront complètement à la majorité.

La naissance du mouvement hassidique s’explique notamment par cela : une réponse à cette défection du plus grand nombre des juifs au mode de vie traditionnel et à un rapport à Dieu extrêmement normé. Les hassidim ont voulu préserver leur « société distincte ».

Mais comment préserver une bulle culturelle et religieuse dans des démocraties où il n’y a plus de murs? La réponse passe, essentiellement, par les écoles, où l’on évite de donner aux jeunes un savoir qui pourrait leur permettre, justement, de s’assimiler.

C’est aussi, beaucoup, pour cette raison que les juifs hassidiques parlent le yiddish, même en Israël, et qu’ils portent des costumes si distinctifs. Cela permet d’afficher une identité culturelle distincte et de préserver une unicité.

De plus en plus de jeunes font défection

Or, le téléphone cellulaire a ouvert une brèche dans ce monde étanche, et de jeunes curieux ont eu accès, discrètement, à la culture de l’autre. Les défections augmentent de par le monde, et les jeunes qui quittent leur communauté sont en colère lorsqu’ils comprennent que, malgré les lois en vigueur, eux n’ont pas eu accès à l’éducation garantie par les lois israélienne, new-yorkaise ou québécoise.

En février 2020 se tiendra le procès de Lowen contre Québec. Le gouvernement devra alors répondre à cette question : pourquoi ce jeune homme n’a-t-il pas eu le droit de savoir autre chose que ce que sa communauté voulait qu’il sache, si l’État québécois a bel et bien respecté ses obligations en vertu de ses propres lois?

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