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  • Envoyée spéciale
  • La présidentielle en Ukraine, 5 ans après la révolte du Maïdan

    L'élection présidentielle opposera les candidats prorusses et les ceux qui souhaitent se distancer de Vladimir Poutine.

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    Tamara Alteresco

    C'est dimanche que les Ukrainiens iront aux urnes pour le premier tour de l'élection présidentielle, la première élection depuis la révolution du Maïdan en 2014, qui a chassé du pouvoir le président prorusse Viktor Ianoukovitch. Il s'en est suivi l'annexion de la Crimée et une guerre dans l'est du pays, qui ont ravivé les tensions entre la Russie et l'Occident.

    Il est presque impossible de visiter la place de la Révolution de Kiev sans s’arrêter devant le long muret de pierre qui rend hommage à tous ceux qui y sont morts en février 2014 quand des tireurs embusqués ont reçu l’ordre de tirer sur les manifestants.

    Cela faisait des mois que des milliers d’Ukrainiens montaient la garde sur la grande place pour résister à la dérive autoritaire du président prorusse Viktor Ianoukovitch.

    Le chasser du pouvoir aura coûté la vie à 104 manifestants. Parmi les victimes, Volodya Chaplinska, un jeune père de famille qui se battait pour l’avenir de ses enfants. Cinq ans plus tard, sa femme Svetlana ne s’en est toujours pas remise.

    Des photographies et des chandelles sur un mur de brique, près d'un pont.

    Des dizaines de manifestants ont été tués lors des manifestations en 2014.

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    Elle nous a reçus dans l’appartement où elle élève seule ses deux enfants. Les murs sont décorés de photos qui datent de l’époque où la famille était heureuse avec papa.

    Svetlana a tenu à sortir d’un des placards du salon une armure en métal. C’est celle que son mari avait fabriquée avec le couvercle d’une vieille machine à laver, celle qu’il portait le jour de sa mort. Elle est encore tachée de sang.

    Une femme tient une armure dans ses mains.

    Le mari de Svetlana portait cette armure de métal lorsqu'il a été tué.

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    Même cinq ans plus tard, le simple fait de tenir son armure me fait sentir son énergie et je sens sa force. Et je ne vous dis pas ça pour la caméra, c’est la vérité.

    Svetlana

    Pour Svetlana, sa fille et son fils, il y a un avant et un après la révolution du Maïdan; mais pour l’Ukraine aussi.

    En Ukraine, son mari est un héros qui n’est pas mort en vain. « C’est difficile d’accepter qu’il soit mort, mais il est mort pour changer son pays. »

    La révolution du Maïdan aura bel et bien changé le cours de l’histoire d’un pays tiraillé depuis longtemps entre l’Europe de l’Ouest et la Russie.

    Aux yeux de Svetlana et de la grande majorité des électeurs que nous avons rencontrés en Ukraine, cette élection présidentielle est cruciale pour préserver l’intégrité et l’indépendance de leur pays.

    Les électeurs seront appelés aux urnes au premier tour de scrutin dimanche. Des 44 candidats en lice pour la présidentielle, 3 dominent dans les sondages.

    L’humoriste Volodymyr Zelensky

    Un homme en chemise tient un micro.

    Volodymyr Zelensky lors de son émission de télévision.

    Photo : Getty Images / SERGEI SUPINSKY

    Volodymyr Zelensky est sans aucun doute le candidat le plus étonnant du groupe et, si les sondages ne mentent pas, il est le favori à quelques jours du premier tour.

    Nous l’avons rencontré à Kiev sur le plateau de tournage de la télésérie Le serviteur du peuple, une satire politique dans laquelle il incarne un jeune professeur qui devient président du jour au lendemain, après la publication d’un texte qui dénonce la corruption en Ukraine.

    Un rôle qui l’a sans doute inspiré : il a d’ailleurs baptisé son parti du nom de la télésérie, rien de moins.

    Mais pourquoi un comédien populaire, indépendant de fortune et qui s'est enrichi dans le milieu de la production veut-il gouverner l’Ukraine?

    « Je veux être un bon président, tout simplement », nous a répondu Zelensky une fois sorti du plateau.

    À 41 ans, il reconnaît que le défi est étourdissant : il y a la guerre avec la Russie et les problèmes économiques criants de l’Ukraine.

    Je suis un humain. Bien sûr que j’ai peur de décevoir - c’est une immense responsabilité -, mais je suis un homme sincère et honnête, et je sais que c’est le genre de leadership dont l’Ukraine a besoin.

    Volodymyr Zelensky, candidat à l'élection présidentielle

    Il est le candidat antiélite qui promet d’en finir avec la corruption systémique qui souille les institutions ukrainiennes.

    Un homme en complet devant un drapeau de l'Ukraine.

    Selon les sondages, Volodymyr Zelensky est en tête des intentions de vote.

    Photo : Getty Images / SERGEI SUPINSKY

    Dans les circonstances, il considère son manque d’expérience en politique comme un atout majeur.

    « Je n’ai pas besoin du genre d'expérience qu’ont nos politiciens ici, c’est-à-dire de tromper et de trahir le peuple. Je suis un homme d’affaires, je dirige ma propre boîte de production depuis 15 ans. J’ai une équipe solide et le reste viendra avec le temps. »

    Il prône la démocratie directe et laisse même entendre qu'il s'inspirera des conseils du public pour régler la guerre dans l’est du pays, et faire des compromis avec la Russie.

    Un pari périlleux, mais qui pour le moment semble avoir trouvé une oreille attentive chez les jeunes Ukrainiens dans les régions urbaines.

    Le fait que Volodymyr Zelensky se soit hissé au sommet des sondages en dit long sur l’humeur de l’électorat ukrainien, sur la désillusion face aux politiciens traditionnels et sur la corruption qu’ils incarnent.

    « Je vais voter pour lui parce qu’il est notre dernier espoir, vraiment », explique une jeune maman, un bébé dans les bras. Le gouvernement actuel l’a déçu, le président Petro Porochenko a perdu son vote.

    Le président sortant Petro Porochenko

    Petro Porochenko au parlement ukrainien.

    Le président ukrainien Petro Porochenko livre un discours au Parlement, à Kiev.

    Photo : Getty Images / GENYA SAVILOV

    Il a été élu dans la foulée du Maïdan avec la promesse de poursuivre le virage prooccidental de l’Ukraine.

    Le bilan de son premier mandat ne fait pas l'unanimité. Malgré d’énormes progrès, comme la réforme de la police, la restructuration de l’armée et la négociation d’un régime qui permet désormais aux Ukrainiens de voyager en Europe sans visa, le président sortant est impopulaire, sinon détesté par plus de la moitié des électeurs.

    Les scandales de corruption et d’abus de pouvoir ont terni sa présidence, et malgré certaines réformes, l’Ukraine demeure aujourd’hui le deuxième pays le plus pauvre et corrompu d’Europe, selon plusieurs études.

    « Je n’ai pas voté pour lui il y a cinq ans parce que c’est un oligarque, il est de l’ancienne garde », dit Dmytro, un jeune entrepreneur.

    « Mais disons qu’aujourd’hui il est celui qui peut défendre l’Ukraine sur la scène internationale, il peut tenir tête à Poutine et il peut se tenir devant les grands de ce monde. Alors que pour moi élire un gars comme Zelensky, c’est se tirer une balle dans la tête, quoi. »

    Un policier se tient devant une pancarte en forme de char d'assaut.

    Des partisans de Petro Porochenko croient qu'il pourra protéger l'Ukraine de la Russie.

    Photo : Getty Images / SERGEI SUPINSKY

    Et c’est la carte que joue Petro Porochenko en cette fin de campagne. Il s’affiche comme le seul bouclier capable de résister aux ambitions de Vladimir Poutine qu’il interpelle régulièrement lors de ses rassemblements politiques.

    Nous n’abandonnerons jamais M. Poutine, jamais! Vous nous entendez M. Poutine? C’est l’Ukraine qui vous parle!

    Petro Porochenko devant des partisans à Kiev

    Il prône la continuité et met en garde la population contre les risques de changer de gouvernement.

    « La porte de l’Europe nous est grande ouverte, jamais avons-nous été si près d’adhérer à l’Union européenne et à l’OTAN. Si nous continuons ensemble, nous ne serons plus jamais sous l’influence de la Russie. »

    Petro Porochenko a d’ailleurs dépensé une fortune pour regarnir l’armée depuis cinq ans et combattre les séparatistes prorusses qui, soutenus par Moscou, ont proclamé leur indépendance du gouvernement de Kiev dans l’est du pays, le Donbass.

    Cette guerre hybride, mais extrêmement violente entre l’Ukraine et la Russie s’éternise, alors que le président avait promis d’y mettre fin dès le début de son mandat.

    Le conflit a fait près de 20 000 morts depuis 2014, et des centaines de milliers de personnes déplacées ont fui les villages sur la ligne de front.

    Malgré ces ravages, le président met en garde les électeurs des intentions de ses adversaires, comme Ioulia Timochenko qu’il accuse de vouloir plier devant le tout-puissant Kremlin

    Ioulia Timochenko : la revenante

    Une dame donne à une autre femme un dépliant.

    Des partisans de Ioulia Timochenko distribuent des dépliants aux passants.

    Photo : Getty Images / SERGEI SUPINSKY

    Elle a été le visage de la révolution orange avec ses tresses et sa fougue, alors qu’elle était première ministre de l’Ukraine en 2004. Son parcours politique est truffé de défaites et de déceptions.

    Elle sollicite pour une troisième fois la présidence du pays et entend bien remporter sa bataille. À 56 ans, elle a changé son équipe, son image, mais pas son discours.

    Elle nous a accordé une entrevue à Kiev à la sortie d’une conférence de presse durant laquelle elle s’est engagée à mettre fin à la guerre, à récupérer la Crimée et à pourchasser ses prédécesseurs corrompus en leur fermant la frontière.

    À ceux qui la qualifient de populiste, elle répond, le regard froid : « Je vais tenir toutes mes promesses, sans faire de compromis, et construire une économie solide digne de l’Europe ».

    Elle se défend constamment de faire partie de l’ancienne garde politique.

    Je suis en politique depuis longtemps, mais je me suis toujours battue contre le vieux clan de corrompus. La preuve, c’est qu’il m’ont jetée en prison pour me faire taire et me punir.

    Ioulia Timochenko, candidate à l'élection présidentielle

    Ioulia Timochenko avait été condamnée à sept ans de prison en 2011 pour abus de pouvoir, en raison d’un contrat gazier qu’elle avait négocié avec la Russie alors qu’elle était première ministre.

    Une femme avec une tresse blonde devant un drapeau de l'Ukraine.

    Ioulia Timochenko a récemment délaissé sa couronne tressée.

    Photo : Getty Images / SERGEI SUPINSKY

    Son incarcération a été dénoncée haut et fort par l’Union européenne comme étant le fruit d’une vengeance politique. Mais encore aujourd’hui ses liens soupçonnés avec le président russe Vladimir Poutine font d’elle une cible facile pour ses adversaires. Une alliance qu’elle nie catégoriquement, et elle va encore plus loin.

    La Russie est un agresseur qui vole et occupe les territoires de l’Ukraine. Le ou la prochaine présidente devra restaurer la paix, mais il est hors de question de faire des compromis face à la Russie.

    Ioulia Timochenko, candidate à l'élection présidentielle

    Le suspense

    Un homme vérifie les noms sur un très long bulletin de vote.

    Il y a plus de 40 candidats à l'élection présidentielle en Ukraine.

    Photo : Getty Images / SERGEI SUPINSKY

    Bien malins sont ceux qui peuvent prédire qui passera lors du premier tour. Nous assistons à l’une des courses les plus serrées de l’histoire du pays.

    « L’Ukraine est un terrain de jeu pour la joute entre la Russie et l’Occident. Il y a tellement de facteurs divergents ici que personne ne sait vraiment ce qui va arriver d’ici les prochaines semaines », dit Eugene, un électeur indécis.

    Mais pour Svetlana, qui a perdu son mari sur la place de la Révolution en 2014, le simple fait que les Ukrainiens aient tant de choix, qu’un tel suspense soit même possible est en soi une grande victoire pour le pays et pour le sacrifice de son mari. « C’est la preuve, dit-elle, que l’Ukraine est sur la voie de devenir une véritable démocratie. »

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