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Le passé de milliers de prêtres québécois soumis à un examen

Le diocèse de Gaspé offre des formations pour prévenir les abus sexuels.

Photo : Getty Images / Dan Kitwood

François Messier

Cinq diocèses de la région de Montréal mandatent l'ex-juge Anne-Marie Trahan pour déterminer l'ampleur des crimes sexuels commis sur des mineurs par des prêtres ou d'autres employés du clergé au cours des sept dernières décennies, a annoncé mercredi l'archidiocèse de Montréal. L'approche déçoit le Comité des victimes de prêtres, mais Québec l'applaudit.

La juge retraitée de la Cour supérieure du Québec cherchera plus précisément à déterminer le nombre et la nature des allégations d'agressions sexuelles commises par des membres du clergé et leur personnel dans les diocèses de Montréal, Joliette, Saint-Jean-Longueuil, Saint-Jérôme et Valleyfield de 1950 à aujourd'hui.

Selon l'archidiocèse, l'ex-juge Trahan a accepté de mener cette « enquête approfondie » après avoir obtenu l'assurance des autorités ecclésiales participantes qu'elle aurait « toute leur collaboration pour obtenir un accès complet à l'ensemble des dossiers visés [...] et pour la publication des conclusions statistiques du rapport ».

Le document comprendra plus précisément « des statistiques sur les allégations d'abus sexuel de mineurs de l'ensemble du personnel clérical et laïc des cinq diocèses, dans le respect des règles entourant la protection des renseignements personnels et de la vie privée », indique-t-on.

Le travail de l'ex-juge Trahan commencera en septembre et devrait durer 18 à 24 mois, même si aucune limite de temps n'a été formellement fixée. Elle obtiendra « tous les moyens nécessaires » pour mener l'enquête, précise l'archidiocèse, « notamment si elle désire s'adjoindre des spécialistes de son choix ».

L'enquête ne vise pas les membres de congrégations religieuses, qui ne relèvent pas des diocèses.

« Nous envisageons également un audit dont les modalités restent encore à préciser », a fait savoir le diocèse de Québec quelques heures plus tard, mais sans dire à quel moment une décision pourrait être prise.

« Il faut ouvrir la plaie pour pouvoir la traiter », dit Mgr Lépine

Selon l'archevêque de Montréal, monseigneur Christian Lépine, l'objectif de l'opération, inspirée par d'autres initiatives du genre menées ailleurs dans le monde, consiste à « faire la lumière sur les agissements du passé », en donnant « la priorité à la transparence » et en allant « au fond des choses dans la recherche de la vérité ».

« Ce n’est pas une question de condamner le passé, c’est [de savoir] qu’est-ce qui est arrivé, quelles sont les leçons qu’on peut en tirer aujourd’hui, comment on peut aller de l’avant et travailler sur la confiance », a-t-il précisé en entrevue à Radio-Canada.

Du point de vue de "l’histoire" de l’Église qui est entachée, ce qui est plus sombre, ce qui est même noir, il faut le regarder. Il faut s’y confronter, il faut ouvrir la plaie pour pouvoir la traiter, pour pouvoir en tirer des leçons.

Mgr Christian Lépine, archevêque de Montréal
Un marcheur avec une croix sous un ciel gris.

Un pèlerin porte la croix un Vendredi saint à Montréal.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Mgr Lépine affirme qu'il jonglait avec l'idée de lancer cette enquête depuis quatre ans, et qu'il a notamment été inspiré par une démarche similaire lancée par l'archevêque de New York, Timothy Dolan. Après avoir discuté de cette approche avec l'ex-juge Trahan l'automne dernier, il lui a demandé de préparer un mandat pour une telle enquête, avant de lui en confier les rênes en bonne et due forme.

« Il y a déjà des choses que l’on sait, mais en même temps, on a besoin d’une aide extérieure qui puisse peut-être voir des choses là ou on ne voit plus, découvrir ce qui manque, découvrir ce qui a été fait et dans un certain sens, refaire l’histoire des archives, tant les archives régulières que les archives réservées, une section d’archives pour les problèmes qu’il peut y avoir parfois dans la vie du personnel », a-t-il expliqué.

Selon lui, l'expérience de l'ex-juge Trahan à la Cour supérieure du Québec l'a bien préparée pour la tâche à venir. Elle a non seulement traité plusieurs cas d'agressions sexuelles, dit-il, mais ses jugements ont montré qu'elle fait preuve « d'une grande sensibilité aux impacts des abus sur [...] les jeunes ».

Il balaie du revers de la main les critiques qui remettent en cause son impartialité, en soulignant qu'elle est catholique pratiquante et membre de l'Ordre de Malte, un ordre religieux et laïc. « La question de l'indépendance, de l'intégrité professionnelle, c'est quelque chose qui fait partie de sa vie », a-t-il plaidé. « Donc moi, je n'ai aucune inquiétude. »

Mgr Lépine en tenue de prêtre.

Mgr Lépine a lancé une enquête pour faire la lumière sur les actes pédophiles au sein de cinq diocèses du Québec.

Photo : Radio-Canada / Charles Contant

« On ne peut pas dire que ce sera une enquête indépendante »

Le Comité des victimes de prêtres, qui vient en aide aux personnes qui ont subi des violences sexuelles aux mains de religieux, dénonce cependant l'approche choisie par les diocèses. Son porte-parole, Carlo Tarini, estime qu'une commission d'enquête se penche sur le phénomène, croit-il.

S'il dit être « content » que l'Église catholique décide de s'attaquer à la pédophilie et « cesse de traiter un cancer comme un rhume de cerveau », il juge « malheureux » que l'Église « n'a pas choisi [...] d'impliquer les victimes » dans le processus.

Ce n’est vraiment pas suffisant. Il n’y a pas d’enquête indépendante. On ne peut pas dire que ce sera une enquête indépendante si les victimes et leurs représentants ne sont pas représentés dans le comité d’enquête qui va être créé.

Carlo Tarini, porte-parole du Comité des victimes de prêtre

« C’est toujours le diocèse qui choisit son propre enquêteur, et ça, c’est tout à fait inacceptable », poursuit-il. « C’est autant inacceptable que des policiers qui choisiraient les policiers qui enquêteraient une faute déontologique. »

L'avocat Alain Arsenault, qui a représenté des victimes d'agressions sexuelles de la part de membres de congrégations religieuses, admet pour sa part que « Mgr Lépine a au moins le courage » d'agir dans ce dossier, ce qui mérite d'être salué.

Il n'en croit pas moins lui aussi que l'effort fait est « malhabile », voire « inutile », et qui risque « de se retourner éventuellement » contre l'Église. « Pourquoi n'ont-ils pas consulté des gens impliqués dans des regroupements de victimes? » se demande-t-il à l'instar de M. Tarini.

Me Arsenault se demande ce que les victimes pourront retirer de cet exercice, d'autant plus qu'aucune compensation monétaire n'est prévue au bout du processus. Les victimes ont pourtant souvent besoin d'argent, pour payer par exemple le coût de séances de thérapie.

Entrevue avec Sébastien Richard, porte-parole des victimes des religieux de la Congrégation de Sainte-Croix.

Une opération qui ne permettra pas aux victimes de guérir

Le fait que l'ex-juge Trahan fasse partie de « l'élite religieuse » constitue selon lui un « immense point d'interrogation ». Il craint qu'elle soit « à la solde de l'Église catholique », et que des évêques qui pourraient avoir fait de l'aveuglement volontaire à l'égard de prêtres pédophiles ne soient pas inquiétés.

« Les victimes savent que les évêques […] ont été des outils du maquillage des agressions sexuelles sur des enfants pendant des décennies. Qu’est-ce qui passe si la juge trouve qu’au diocèse, il y a des évêques qui ont fermé les yeux, qui ont pratiqué l’aveuglement volontaire », se demande-t-il.

On essaie de se créer une nouvelle virginité avec l’opération de vérité qui est annoncée ce matin. On avait pourtant demandé d’être impliqués dans toute enquête.

Carlo Tarini, porte-parole duComité des victimes de prêtre

« Les victimes à qui j’ai parlé ce matin, qui m’ont envoyé des courriels, sont toujours fâchées », assure M. Tarini. « Il y a une grande souffrance parmi ces gens, et ce n’est pas l’opération-vérité qui a été annoncée aujourd’hui qui va guérir ça. »

Une fidèle est assise sur un banc d'église.

Une fidèle à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde à Montréal.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Selon lui, la ministre de la Justice du Québec, Sonia LeBel, devrait intervenir et mettre en place une commission d'enquête afin d'éplucher les dossiers de tous les diocèses, mais aussi des congrégations religieuses.

Cette dernière affirme toutefois qu'elle « applaudit » l'initiative des cinq diocèses. Elle exclut de lancer une commission d'enquête jusqu'à nouvel ordre.

« Je pense qu’à ce stade-ci, ce n’est pas approprié. Il y a des initiatives. On va voir ce qui va se passer, ce qui va découler de ça, on verra s’il est approprié pour le gouvernement de prendre les rênes là-dedans », a-t-elle commenté.

L'avocat Alain Arsenault croit que Québec « a peur de découvrir l'ampleur de la situation », étant donné le rôle que les religieux ont historiquement joué dans de nombreuses institutions de la province, dont les écoles.

« Il subsistera des doutes », croit Alain Crevier

Alain Crevier, animateur de l'émission Second regard, croit que l'initiative des cinq diocèses fera « œuvre utile », mais doute lui aussi qu'elle permette de faire l'économie d'une authentique commission d'enquête mandatée par le gouvernement.

« Inévitablement, si le travail n’est pas fait par quelqu’un de totalement neutre, qui n’est pas engagé par des diocèses ou par l’Église catholique, il subsistera des doutes », a-t-il commenté en entrevue à Radio-Canada.

Pour aller au fond des choses, je ne suis pas sûr qu’on peut se passer du travail d’une commission d’enquête.

Alain Crevier, animateur de Second regard

Alain Crevier dit qu'il s'attendait à ce qu'une opération du genre soit menée, puisque le pape François, chef de l'Église catholique romaine, a récemment appelé de ses vœux une réponse collective au problème des prêtres pédophiles.

Ce souhait a été exprimé peu après que des États américains, dont la Pennsylvanie, eurent dévoilé les noms de centaines d'hommes d'Église soupçonnés de pédophilie au terme d'enquêtes décidées localement.

« On sait que si on ne crève pas l’abcès, c’est quelque chose qui va détruire l’autorité de l’Église, et éventuellement la faire trébucher », dit-il, avant d'avancer que les autres diocèses québécois n'auront pas le choix de suivre le chemin tracé par celui de Montréal.

Le sentiment que j’ai, c’est que ça devient inévitable. Les diocèses qui ne le feront pas vont être pointés du doigt, ou on les regardera de façon suspecte.

Alain Crevier, animateur de Second regard

Justice et faits divers