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Jason Kenney, travailleur acharné au service de la droite albertaine

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Jason Kenney est assis sur une banquette d'un restaurant à Calgary.

Jason Kenney, le chef du Parti conservateur uni, qu'on rencontre au Blackfoot Truckstop Diner à Calgary.

Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Il a été pendant des années l'un des hommes de confiance de Stephen Harper. Aujourd'hui, l'ex-ministre fédéral veut diriger l'Alberta et montrer que l'élection des néo-démocrates en 2015 n'était qu'un accident de parcours. Pour l'instant, les sondages donnent raison à Jason Kenney : l'Alberta semble impatiente de retrouver ses couleurs conservatrices. Mais la grande coalition de droite qu'il a réussi à former n'est pas toujours facile à contrôler.

Il est 15 h 30, et le Blackfoot Diner à Calgary commence à peine à se vider de ses clients. En cuisine, les galettes de boeuf haché fument à côté des paniers de friture. Jewl, la serveuse, coupe trois pointes de tarte pour des camionneurs venus se reposer quelques minutes avant de reprendre la route.

Jason Kenney tente de se fondre dans le décor. Il est arrivé, pour notre entrevue, dans sa camionnette bleue – son véhicule de prédilection depuis qu’il a quitté la scène fédérale.

« Je vais prendre deux oeufs tournés et un peu de bacon à côté », lance-t-il à Jewl.

Le chef du Parti conservateur uni (PCU) a pris le temps de défaire le premier bouton de sa chemise. La cravate qu’il portait un peu plus tôt en conférence de presse a été remisée au garde-robe.

« J’ai travaillé jusqu’à 5 h du matin pour terminer un discours important. Et ce matin, je me suis levé à 8 h. Ça fait 3 heures de sommeil. C’est fou », me dit-il.

Fou, oui, mais surtout à l’image de son ambition politique. L’homme de 50 ans, qui n’a pas d’enfants, a tout donné à sa carrière.

« Jason Kenney, c’est l’homme qui peut avoir 24 rendez-vous dans une journée », raconte son ancien collègue, Chris Alexander, qui a été ministre avec lui sous le gouvernement Harper.

Le matin, il est avec des coptes égyptiens, puis des Coréens. Ensuite, il visite plusieurs temples sikhs et hindous. Il finit sa soirée dans plusieurs églises ou en chantant des chants de Noël avec des choeurs chinois. [...] C’est quelqu’un qui est passionné par le pays, par la politique.

Chris Alexander, ministre de l'Immigration dans le gouvernement de Stephen Harper

Mais cette passion va-t-elle parfois trop loin?

Unir la droite en Alberta

Jason Kenney sort de sa camionnette bleue. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Jason Kenney devant sa camionnette bleue, en 2016.

Photo : La Presse canadienne / JASON FRANSON

On est en 2017. Jason Kenney a quitté Ottawa depuis plus d’un an déjà. Il vient de se faire élire à la tête des progressistes-conservateurs albertains.

Après deux décennies sur la scène fédérale, d’abord comme député du Parti réformiste, puis comme ministre sous Stephen Harper – de l’Immigration notamment –, il rêve maintenant de devenir premier ministre de l’Alberta.

Pour que les conservateurs aient une meilleure chance de l’emporter, il s’inspire de son ancien chef et orchestre l’union des deux partis de droite.

À Ottawa, la fusion entre l’Alliance canadienne et les progressistes-conservateurs, en 2004, avait permis à Stephen Harper d’accéder au pouvoir. Ce sera la même chose en Alberta, se dit Jason Kenney, avec la fusion du Wildrose et de son parti.

Mais avant d’affronter la néo-démocrate Rachel Notley, la première ministre sortante, il doit d’abord se faire élire chef du nouveau Parti conservateur uni, le PCU.

Il recrute des dizaines de milliers de membres. Il ramasse des millions de dollars. Et il l’emporte haut la main contre son principal adversaire, Brian Jean, avec plus de 60 % des voix.

Jason Kenney et Brian Jean.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Jason Kenney a remporté la course à la chefferie avec 61,5 % des voix alors Brian Jean a terminé deuxième avec 31 %.

Photo : Radio-Canada / Terry Reith

Le hic? Une enquête récente de CBC montre que son équipe de campagne a collaboré avec celle d'un rival, Jeff Callaway, pour nuire à Brian Jean.

Partage de discours, de stratégies, de publicités négatives, rien ne semblait laissé au hasard.

La date de la sortie de la course de Jeff Callaway aurait même été établie à l’avance. Jason Kenney, lui, parle d’une collaboration « normale » entre les deux équipes.

Pour le politologue Frédéric Boily, spécialiste de la droite albertaine, le scandale révèle un aspect important de la personnalité de Jason Kenney.

C’est quelqu’un qui est probablement dans le même moule que Stephen Harper, c’est-à-dire [qu'il] veut tout contrôler.

Frédéric Boily, politologue

S’inspirer de Stephen Harper

Il n’y a pas que la manière de faire de la politique qui est inspirée de Stephen Harper, l’idéologie l’est aussi.

« Jason Kenney a le même fonds de commerce que Stephen Harper, c’est-à-dire une droite économique, qui veut maîtriser les budgets de l’État », explique Frédéric Boily.

Sa priorité, s’il est élu premier ministre? Abolir la taxe sur le carbone que Rachel Notley a mise en place en pleine crise économique – avant même celle du gouvernement Trudeau – et à laquelle s'opposent les « deux tiers des Albertains », précise M. Kenney.

En octobre dernier, le chef conservateur a d’ailleurs invité à Calgary son « bon ami » Doug Ford, le premier ministre ontarien, pour un rassemblement contre « la pire taxe qui ait jamais existé ».

Le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, et le chef du Parti conservateur uni de l'Alberta, Jason Kenney (à droite) se félicitent autour de deux drapeaux lors d'un rassemblement contre la taxe carbone à Calgary.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, et le chef du Parti conservateur uni de l'Alberta, Jason Kenney (à gauche) lors d'un rassemblement contre la taxe carbone à Calgary.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

« Est-ce que Jason Kenney est un populiste? Je ne pense pas, non, ajoute Frédéric Boily, c’est beaucoup plus un idéologue conservateur. »

Dans le gouvernement Harper, on le voyait comme un de ceux qui étaient parmi les plus idéologiques. [...] Depuis qu'il est sur la scène politique albertaine, il doit montrer qu'il n'était pas déconnecté, qu'il est proche des gens.

Frédéric Boily, politologue

Bien sûr, Jason Kenney s’en prend parfois aux élites. Il n’hésite pas, par exemple, à dénoncer le système de péréquation et les dirigeants à Ottawa qui « maltraitent » sa province.

Il se tient toutefois loin des discours anti-immigration à la Donald Trump. À Ottawa, il a d’ailleurs réussi à rallier plusieurs communautés culturelles à la famille conservatrice – un de ses grands faits d’armes.

Contrôler les dérapages

Jason Kenney parle à des travailleurs du secteur pétrolier. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

En campagne électorale, Jason Kenney s'entoure souvent de travailleurs du secteur pétrolier. Il croit être l'homme de la situation pour redresser l'économie albertaine.

Photo : La Presse canadienne / AMBER BRACKEN

Si Jason Kenney est à l’aise pour répéter son message économique, il est moins ferme sur des sujets plus délicats comme l’avortement et le droit des gais, qui divisent les conservateurs.

Son passé lui joue d’ailleurs de mauvais tours. Quand il étudiait la philosophie à l’Université de San Francisco, un établissement jésuite, Jason Kenney a tenté de faire taire les militants proavortement sur le campus.

« Il y a des choses que j’ai dites dans le passé que je regrette », a déclaré récemment le chef conservateur, qui assure avoir « évolué ».

En novembre dernier toutefois, quand John Carpay, un membre influent du Parti conservateur uni a comparé le drapeau LGBTQ au svastika de l’Allemagne nazie, Jason Kenney a condamné ses propos, mais ne l’a pas expulsé du parti.

Il y a 160 000 membres du Parti conservateur uni. Ce n’est pas mon job de faire la police de toutes les opinions du parti. Nous sommes un parti ouvert, tolérant, diversifié.

Jason Kenney, chef du Parti conservateur uni

Jason Kenney aurait-il dû faire preuve de plus de fermeté? Le chef conservateur se trouve dans une position délicate, reconnaît le politologue Frédéric Boily.

« Jason Kenney ne l’a pas expulsé, parce qu’il sait très bien que la droite morale est une minorité agissante à l’intérieur du parti », explique-t-il.

S’il rejette John Carpay, il pourrait perdre une partie des forces conservatrices dont il a besoin pour l’emporter, estime le politologue. Mais, en le gardant à l’intérieur du PCU, « Jason Kenney fait peser le soupçon sur sa formation qu’il a un agenda caché, qu’il n’attend que le moment pour remettre à l’avant-plan des enjeux en matière d’avortement ou de mariage gai ».

Le chef du Parti conservateur uni, Jason Kenney. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une des grandes réussites de Jason Kenney : avoir réussi à rallier plusieurs communautés culturelles à la famille conservatrice.

Photo : La Presse canadienne / Todd Korol

À force, toutefois, de vouloir ratisser large, on perd parfois des alliés. L’ancien député progressiste-conservateur Rick Fraser, qui a un fils homosexuel, croit qu’il n’avait pas le choix de quitter le parti de Jason Kenney.

Je ne pouvais pas être dans un parti qui aurait pu représenter des gens contre mon fils.

Rick Fraser, candidat du Parti albertain dans Calgary-Sud-Est

Au Blackfoot Diner, Jason Kenney ne s'inquiète pas outre mesure de ces critiques. Il sent que c'est son message économique – et moins les questions morales – qui résonne chez une majorité d'Albertains.

Il a fini ses œufs. Il salue quelques clients et file dans son pick-up. Le prochain rendez-vous ne peut pas attendre.

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