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Le pipeline Trans Mountain : le meilleur ami et le pire ennemi de Rachel Notley

Le reportage de Laurence Martin
Laurence Martin

Une politicienne de gauche qui défend avec autant d'ardeur un projet de pipeline? À notre époque, ça peut surprendre. Mais Rachel Notley, première néo-démocrate à diriger l'Alberta, entend bien montrer que le NPD, tout en étant proenvironnement, est resté fidèle à ses racines ouvrières. La province et ses travailleurs ont besoin de Trans Mountain, clame-t-elle, et elle se battra jusqu'au bout pour que le pipeline voie le jour. Pour la première ministre sortante aussi, le projet est capital : c'est l'un de ses meilleurs atouts. Mais c'est également son pire handicap. Décryptage d'une politicienne hors normes, à l'approche des élections albertaines.

Le 5 mai 2015, alors que Rachel Notley prononçait son discours de victoire devant des partisans en liesse, personne n’imaginait à ce moment qu’elle consacrerait, comme première ministre, autant d’énergie à la défense d’un pipeline.

Après tout, une néo-démocrate venait d’être élue à la tête de l’Alberta. Une néo-démocrate. La première de toute l’histoire de la province. Les progressistes-conservateurs, qui avaient régné sur l'Alberta pendant 44 ans, étaient presque balayés de la carte électorale. Le NPD passait de 4 à 54 sièges.

« Personne ne croyait qu’ils allaient gagner, raconte le chroniqueur politique indépendant Graham Thomson. Pas même eux. »

Une semaine avant l’élection, ils se sont dit : “Wow, on peut l’emporter!”, mais aussi : “Oh, oh... on peut l’emporter.” Ils ne savaient pas comment gouverner. Pas un député n’avait déjà été au gouvernement.

Graham Thomson, chroniqueur politique indépendant

Rachel Notley baignait quand même dans la politique depuis longtemps.

Son père, Grant Notley, avait été le premier élu du NPD albertain, en 1971. Il avait dirigé le parti pendant plus de 15 ans, jusqu’à sa mort tragique dans un accident d’avion, en 1984.

Grant Notley avec ses deux filles. Grant Notley avec ses deux filles, dont Rachel Notley, qui deviendra la première néo-démocrate élue à la tête de l'Alberta. Photo : Radio-Canada / Archives

« Grant Notley était très respecté. C’était la conscience du Parlement, l’homme qui défendait les opprimés », affirme Graham Thomson.

« Rachel est vraiment la fille de son père, ajoute-t-il. À 8 ans, ses parents l'emmenaient dans des manifestations syndicales. »

Rachel Notley salue des partisans du NPD lors de sa victoire en 2015. La chef du NPD de l'Alberta, Rachel Notley, lors de sa victoire le 5 mars 2015. Photo : Reuters / Dan Riedlhuber

Une fois première ministre, Rachel Notley, une avocate spécialisée en droit du travail, imprime une marque progressiste sur la province.

Elle hausse le salaire minimum à 15 $ l’heure. Elle lance un projet pilote de garderies abordables. Elle met aussi en place un plan de lutte contre les changements climatiques, qui prévoit la fermeture des centrales au charbon d’ici 2030 et l’instauration d’une taxe sur le carbone.

Le plan est salué, à l’époque, par des écologistes comme Steven Guilbeault, qui y voient un pas dans la bonne direction. Mais la lune de miel avec les environnementalistes sera de courte durée.

Le pipeline de la discorde

« Quelques mois après l’élection, nous avons commencé à être accaparés par le dossier Trans Mountain », raconte Marcella Munro, une stratège proche de Rachel Notley au début de son mandat.

Rachel Notley n’avait jamais été « contre les pipelines », précise le chroniqueur Graham Thompson, mais elle est devenue « plus pragmatique en accédant au pouvoir ».

« C’est le rôle du gouvernement de gouverner pour tout le monde », souligne d’ailleurs Anne McGrath, une proche conseillère de Mme Notley, qui occupe le bureau adjacent à celui de la première ministre.

En gros, la première ministre albertaine n’allait pas partir en guerre contre l’industrie pétrolière, qui représente 25 % du PIB de sa province.

Le premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan. Le premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan. Photo : Reuters / Chris Wattie

La guerre s’est plutôt déclarée avec d’autres chefs du NPD, le leader fédéral Jagmeet Singh et le premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan, tous deux fermement opposés à l’expansion de Trans Mountain pour des raisons environnementales.

L’ajout de pipelines entre Edmonton et la région de Vancouver ne ferait qu’augmenter, disent-ils, les risques de déversement sur la côte du Pacifique.

Pour Farouk Karim, qui a été attaché de presse de l’ex-leader fédéral Thomas Mulcair, ces tensions entre l’Alberta et la Colombie-Britannique illustrent une division profonde dans l’identité néo-démocrate : « Le NPD est une vaste coalition. Il y a une partie du NPD qui a une tradition de la classe ouvrière, de créer des emplois. »

Il y a une frange au NPD, une coalition syndicale qui appuie la construction du pipeline et qui appuie Mme Notley. De l’autre côté, il y a le camp des environnementalistes qui veulent faire de la lutte aux changements climatiques une priorité.

Farouk Karim, ancien attaché de presse et stratège de Thomas Mulcair

Or, Rachel Notley est prête à défendre l’environnement, mais pas au péril de milliers d’emplois dans sa province.

C’est le « pragmatisme des Prairies » qui s’exprime, croit la stratège Marcella Munro.

« Le NPD en Alberta s'inscrit dans la même lignée que les gouvernements néo-démocrates qu'on a vus en Saskatchewan ou au Manitoba dans les dernières décennies. La marque NPD dans les Prairies est souvent plus centriste qu'ailleurs », soutient-elle.

Marcella Munro pose dans un café de Calgary.Marcella Munro, aujourd'hui stratège, a travaillé pour Rachel Notley au début de son mandat. C'est elle qui a ouvert le bureau de la première ministre sortante à Calgary. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

D’ailleurs, même si Rachel Notley appartient à la famille néo-démocrate, elle se réclame souvent, aujourd’hui, de l’héritage de Peter Lougheed, un progressiste-conservateur qui a gouverné l’Alberta pendant 14 ans, de 1971 à 1985.

Considéré comme le « père de l’Alberta moderne », Peter Lougheed a grandement contribué au développement de sa province, en promouvant le secteur pétrolier, mais aussi en tentant de diversifier l’économie, en achetant, par exemple, une compagnie aérienne.

Trans Mountain, un symbole qui pourrait entraîner sa perte

À l’approche des élections, Rachel Notley ne peut pas, en tout cas, être accusée d’avoir manqué d’audace pour défendre le projet de Trans Mountain, une expansion qui aiderait à désenclaver le pétrole albertain.

Elle a lancé une pétition contre le premier ministre John Horgan. Elle a suspendu temporairement les importations de vin de la Colombie-Britannique. Au fédéral, elle a mis beaucoup de pression sur le gouvernement Trudeau.

Elle a forcé, cajolé, intimidé Justin Trudeau pour qu’il achète un pipeline à 4 milliards et demi de dollars. Elle ne laissait pas tomber. C’est l’aspect positif pour elle : elle a montré qu’elle pouvait être une leader forte.

Graham Thomson, chroniqueur politique

Le problème, pour Rachel Notley, c'est que l'expansion du pipeline n’a toujours pas eu lieu : le projet est bloqué devant les tribunaux.

La première ministre sortante Rachel Notley entourée de travailleurs du secteur pétrolier. Rachel Notley lors d'une annonce en janvier 2019. Photo : La Presse canadienne / Jason Franson/CP

Trans Mountain a beau être le symbole de son engagement envers les Albertains, c’est aussi le projet qui pourrait causer sa perte.

« Ce n'est pas la faute de Rachel Notley, ajoute Graham Thomson, mais l'opposition à droite et les entreprises peuvent l'accuser d'avoir été irresponsable. »

Ils peuvent lui reprocher d'avoir augmenté le salaire minimum, d'avoir créé une taxe sur le carbone, alors que le pétrole albertain, enclavé, est vendu au rabais et que l'économie ne se porte pas bien.

Graham Thomson, chroniqueur politique

Et, contrairement aux élections de 2015, la droite est maintenant unie derrière l'ancien ministre fédéral Jason Kenney.

Rachel Notley ne pourra pas compter, cette fois, sur une division du vote.

La marque « Rachel »

Rachel Notley donne une crêpe à une fillette. Rachel Notley sert des crêpes lors du Stampede, à Calgary. Photo : Reuters / Todd Korol

Sans l'oléoduc, sans grande crédibilité économique auprès de bien des électeurs, Rachel Notley mise sur ce qui lui reste : sa personnalité.

Sur son autocar de campagne, le tout petit logo du NPD a été relégué dans un coin. L’important, c’est la chef : « Rachel Notley se bat pour vous », peut-on lire en gros sur le véhicule.

Elle est d'ailleurs plus populaire que son parti. Si environ 35 % des électeurs albertains ont l’intention de voter pour le NPD, contre 50 % pour les conservateurs unis, Rachel Notley, elle, recevrait près de 40 % d’appui, selon un sondage Léger et des données compilées par CBC.

« C’est une chef qui a une capacité d'empathie qui est assez impressionnante, explique le politologue Frédéric Boily. Elle n'apparaît jamais condescendante, malgré le fait qu'elle défende ses idées. Elle a un excellent contact avec la population. »

Pour se faire élire, Rachel Notley a tiré la marque NPD vers le centre autant qu’il lui était possible. Reste à voir si le lien créé avec les Albertains saura combler la différence et lui assurer la victoire.

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