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  • Envoyé spécial
  • Deux « anges gardiens » d’Edward Snowden se réfugient au Canada

    Keana, 7 ans, posera le pied dans les prochaines heures au Canada, où elle rêve de voir son animal préféré : le chien husky.

    Keana, 7 ans, posera le pied dans les prochaines heures au Canada, où elle rêve de voir son animal préféré : le chien husky.

    Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

    Thomas Gerbet

    Ottawa accorde l'asile à deux des sept sans-papiers qui avaient caché le célèbre lanceur d'alerte américain Edward Snowden, lors de sa cavale à Hong Kong. Par ce geste symbolique, le gouvernement Trudeau prend le risque de froisser ses alliés, en premier lieu les États-Unis de Donald Trump.

    Vanessa Rodel a poussé un long soupir de soulagement en montant à bord de l’avion qui a atterri lundi soir à Toronto, avant de prendre la direction de Montréal. « On commence une nouvelle vie, une vie meilleure », dit la mère de famille monoparentale qui avait caché l’homme le plus recherché de la planète, chez elle, en 2013.

    Son départ de Hong Kong, entouré du plus grand secret, a pris des airs d’exfiltration. Aucune information ne devait être rendue publique avant que l’avion ne soit dans l’espace aérien international.

    Les avocats montréalais qui parrainent la demande d'asile craignaient que les autorités locales nuisent à l’opération.

    Le déménagement au Canada marque la fin de plusieurs années d’angoisse pour la mère de 42 ans et sa fille. Durant des années, elles ont souffert des représailles de Hong Kong en raison de l'aide qu'elles ont offerte au fugitif, ce qui leur a valu le surnom d’« anges de Snowden ».

    Vanessa espère poursuivre des études au Canada.

    Vanessa espère pouvoir reprendre des études au Canada.

    Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

    Vanessa Rodel risquait d'être expulsée d’un jour à l’autre vers son pays d’origine, les Philippines, où elle craint pour sa vie. Elle a aussi subi les foudres des autorités hongkongaises qui l’ont arrêtée et interrogée à propos de Snowden. Comme elle a refusé de collaborer, elle s’est vu retirer son aide sociale et l’accès à l’école pour sa fille.

    La mère a survécu grâce au soutien de l’association For the Refugees, créée par des avocats montréalais.

    Le 21 juin 2013, quand Edward Snowden a été accusé de haute trahison aux États-Unis, c’est dans le minuscule appartement de Vanessa et Keana qu’il se trouvait, le passeport caché dans le réfrigérateur.

    C’est l’avocat canadien Robert Tibbo, sollicité par Snowden, qui a eu l’idée de le cacher chez les réfugiés dont il s’occupait à l’époque, dans un des quartiers les plus pauvres de Hong Kong, là où personne n’aurait eu l’idée de le chercher. Snowden a depuis trouvé refuge à Moscou.

    Edward Snowden

    Edward Snowden

    Photo : The Guardian/Associated Press

    Je n’ai aucun regret. Je suis fière de ce que j’ai fait et si c’était à refaire, je l’aiderais encore. Edward Snowden est un héros.

    Vanessa Rodel

    L’ancien employé de l’Agence centrale de renseignement (CIA) et ex-sous-traitant de l’Agence de sécurité nationale (NSA) a fourni à des médias des documents classifiés qui ont permis de révéler au monde entier la plus grande opération de surveillance de l’histoire.

    Au nom de la lutte contre le terrorisme et le grand banditisme, le renseignement américain a collecté des appels téléphoniques, des courriels ou des photos appartenant à des centaines de millions de citoyens à travers la planète.

    Washington avait accès aux données des géants d’Internet comme Google, Facebook, Apple, ou encore Microsoft et Skype.

    Edward Snowden a aussi révélé le partage de ces informations au sein du Groupe des cinq (Five Eyes en anglais) : États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande, afin d’allier les forces dans le domaine du renseignement.

    « C’est un geste courageux du Canada », dit Guillaume Cliche-Rivard, l’un des avocats montréalais qui se sont occupés du dossier de la demande d’asile de la mère et de la fille. Je présume que le gouvernement Trudeau est conscient de ce qu’il fait et des réprimandes éventuelles de la part des États-Unis. »

    Le Canada a bien compris l’urgence du dossier et c’est ce qui a motivé le traitement rapide.

    Guillaume Cliche-Rivard, avocat en droit de l’immigration

    Le traitement de leur dossier de réfugiés a pris environ 27 mois, soit deux fois moins que la moyenne des traitements réguliers au Canada. Ottawa a aussi délivré un permis de voyage exceptionnel d’une journée, puisque la mère et la fille n’ont pas de passeport valide.

    L'avocat Guillaume Cliche-Rivard, en compagnie de Vanessa et de la petite Keana.

    L'avocat Guillaume Cliche-Rivard, en compagnie de Vanessa et de la petite Keana.

    Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

    « J’ose espérer que les États-Unis et les membres des Five Eyes sauront faire la part des choses, ajoute l’avocat Marc-André Séguin, cofondateur de For the Refugees. Vanessa est une personne démunie qui vient d’un pays du tiers-monde et elle ne représente pas un risque pour la sécurité nationale. »

    Le gouvernement a tout mis en œuvre pour éviter une apparence d’intervention politique. [...] Peut-être pour avoir une défense plausible vis-à-vis d’autres puissances qui pourraient être irritées par le geste.

    Marc-André Séguin, avocat, cofondateur de For the Refugees

    Le triste sort réservé aux réfugiés par Hong Kong

    Derrière la ville scintillante, à l'économie prospère, Hong Kong cache son peu d'égards pour le sort des réfugiés.

    Derrière la ville scintillante, à l'économie prospère, Hong Kong cache son peu d'égard pour le sort des réfugiés.

    Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

    Bien que très moderne, prospère et sécuritaire, Hong Kong a peu d’égards pour les réfugiés présents sur son territoire, encore plus quand l’aide de ceux-ci à un fugitif provoque la colère des États-Unis.

    « Ces gens-là sont vus comme des parasites », explique l’avocat Guillaume Cliche-Rivard, qui a fait trois fois le voyage ces derniers mois pour tenter de sauver les réfugiés de l’expulsion vers leur pays d’origine.

    Le taux d’acceptation des demandes de réfugiés à Hong Kong est de moins de 1 %, contre plus de 50 % au Canada. Hong Kong n'ayant pas signé la Convention de Genève relative au statut des réfugiés, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) n’a pas le droit d’agir sur le terrain, pas plus que la Croix-Rouge.

    Le logement coûte extrêmement cher à Hong Kong et les familles les plus pauvres s'entassent dans de minuscules appartements.

    Le logement coûte extrêmement cher à Hong Kong et les familles les plus pauvres s'entassent dans de minuscules appartements.

    Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

    Comme des milliers d’autres demandeurs d’asile, Vanessa vit sans papiers et n’a pas le droit de travailler. Sa demande d’asile formulée en 2010 a été rejetée par les autorités hongkongaises peu de temps après la sortie du film d’Oliver Stone sur l’affaire Snowden, en 2016. Le long métrage révélait l’aide fournie par des réfugiés au lanceur d’alerte en cavale.

    Vanessa Rodel est arrivée à Hong Kong en 2002 pour fuir les Philippines. Quelques années auparavant, elle allègue avoir été kidnappée, séquestrée et violée par un gradé de l’armée.

    Alors qu’elle met au monde un garçon de son bourreau, ce dernier l’autorise à rendre visite à sa famille avec le bébé. Elle parvient alors à s’échapper avec l’aide de ses proches, mais le petit garçon reste derrière. La mère ne reverra jamais son fils, qu’elle croit mort aujourd’hui.

    À son arrivée à Hong Kong, en 2002, Vanessa est employée comme domestique, d’abord légalement puis clandestinement. Son sort s’apparente à de l’esclavage moderne. En 2012, sa fille vient au monde. L’enfant n’a aucun statut, n’appartient à aucun pays. Elle est ce qu’on appelle une apatride.

    Vanessa montre à sa fille l'emplacement de Montréal sur une carte du monde.

    Vanessa montre à sa fille l'emplacement de Montréal sur une carte du monde.

    Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

    Depuis 2016, la mère et la fille se logent et se nourrissent grâce à l’aide fournie par l’ONG montréalaise For the Refugees. La petite Keana fréquente aussi une école privée grâce aux dons recueillis par l’association, puisqu’elle n’a pas le droit d’accéder à l’école publique à Hong Kong.

    L’avocat Guillaume Cliche-Rivard travaille pro bono, depuis des mois, sur ce dossier. « Ce sont des gens extrêmement courageux, qui n’ont rien, mais quand quelqu’un en détresse a eu besoin d’eux, ils lui ont ouvert leur porte. Et plutôt que de les laisser vivre dans une situation terrible, sans avenir, on a voulu faire quelque chose pour eux, comme eux ont voulu faire quelque chose pour Edward Snowden. »

    L’association For the Refugees a présenté une demande d’asile au Canada en 2017 pour Vanessa et Keana. Le dossier est un parrainage privé. Tous leurs besoins devront être couverts par leurs parrains à l’arrivée de la mère et de la fille au pays. Elles n’auront pas droit à l’aide sociale.

    Un Certificat de sélection du Québec (CSQ) a été délivré en février pour la mère et la fille. Quand elles sortiront de l’aéroport, elles auront le statut de résidentes permanentes.

    Vanessa souhaite s’installer à Montréal, apprendre le français et entreprendre des études. Quant à Keana, la jeune fille de 7 ans rêve de voir des chiens huskies, son animal préféré.

    Les avocats montréalais Cristina Rogov et Marc-André Séguin ont multiplié les allers-retours à Hong Kong pour aider les réfugiés Snowden, pour qui ils travaillent pro bono.

    Les avocats montréalais Cristina Rogov et Marc-André Séguin ont multiplié les allers-retours à Hong Kong pour aider les réfugiés Snowden, pour qui ils travaillent pro bono.

    Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

    Les avocats montréalais veulent maintenant concentrer leurs efforts sur les cinq autres « anges de Snowden » restés à Hong Kong. Leurs demandes de statut de réfugiés, soumises en même temps que celles de Vanessa et Keana, n’ont pas été approuvées pour le moment.

    Il s’agit de deux hommes, d’une femme et de deux enfants, tous originaires du Sri Lanka.

    « On a deux personnes en sécurité au Canada, mais on en a encore cinq qui ne le sont pas », dit Marc-André Séguin. « Le travail n’est pas terminé », ajoute Guillaume Cliche-Rivard.

    Deux « anges gardiens » d’Edward Snowden se réfugient au Canada

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