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L’ours noir dans la mire des trafiquants

Un ours noir.

Un ours noir

Photo : Associated Press / Robert F. Bukaty

Josée Dupuis

La vésicule biliaire de l'ours noir vaut plus cher que l'ivoire de l'éléphant. Malgré les interdictions d'en faire le commerce au Québec, des chasseurs et des commerçants en font toujours le trafic, a constaté Enquête.

Une jeune femme d’origine chinoise visite des commerces et des cliniques asiatiques de la grande région de Montréal. Elle recherche un produit très convoité par certains : des vésicules biliaires d’ours noir.

Elle est bien au fait qu’il est illégal de posséder, de vendre ou d’acheter une vésicule biliaire d’ours noir. Elle effectue cet exercice pour Radio-Canada, qui a voulu savoir s’il est possible de trouver cet organe ou des produits à base de bile, malgré une loi adoptée en 1998 au Québec pour protéger l’espèce et éviter les abattages massifs.

Une fois séchée, cette petite pièce anatomique qui a l'apparence d’une pochette tient dans le creux de la main. La médecine traditionnelle chinoise lui prête de nombreuses vertus médicinales; elle est utilisée notamment pour traiter le foie et parfois pour accroître la virilité.

Des vésicules biliaires dans une boîte à chaussures.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Vésicules biliaires d’ours noirs saisies lors du projet América en 2002

Photo : Environnement Canada

Après quelques tentatives infructueuses, la collaboratrice d’Enquête réussit à trouver des gens prêts à l’aider.

« J’ai un ami très fiable qui connaît des chasseurs américains. Combien voulez-vous payer pour une vésicule biliaire? », lui dit en mandarin un thérapeute chinois de Brossard, en Montérégie. « Il va l’apporter discrètement, car c’est interdit », précise-t-il.

Joint par la suite, le thérapeute a nié avoir tenu ses propos.

Vésicules biliaires dans des sachets de plastique.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Vésicules biliaires saisies lors du projet América en 2002

Photo : Environnement Canada

Le marché noir des vésicules biliaires

La contrebande des vésicules biliaires a son modus operandi. En bas de l’échelle, il y a des chasseurs et des trappeurs qui récoltent ces organes et les vendent entre 100 $ et 200 $ à des intermédiaires.

Une fois sur le marché asiatique, le prix monte en flèche. La valeur de cette même vésicule peut atteindre jusqu’à 10 000 $, soit plus que pour un kilo d’ivoire d’éléphant, selon une estimation du gouvernement canadien.

« Les mêmes forces économiques qui alimentent cette demande pour les espèces exotiques d'Afrique sont aussi présentes chez nous. On a vu une augmentation du prix de la vésicule d'ours noir au cours des dernières années », explique Sheldon Jordan, responsable de l’application de la loi sur la faune pour le gouvernement canadien.

Braconniers en Mauricie

Au salon de la fourrure de Saint-Boniface, en Mauricie, la collaboratrice d’Enquête rencontre de nombreux trappeurs. Plusieurs d’entre eux laissent entendre qu’il est possible de se procurer des vésicules biliaires d’ours. Personne ne semble se méfier ou n’hésite à répondre à ce type de demande.

« Si jamais on en a, on les gardera congelées. Tu pourrais me laisser ton numéro de téléphone », lui suggère un trappeur, qui ajoute que cela est illégal.

Un autre chasseur lui propose un rendez-vous dans un café et explique comment il conserve les vésicules d’ours noirs. « Je les fais bouillir 15-20 secondes et après je les accroche, je les laisse sécher. Ça devient sec, sec, sec. »

« Mais il faut se surveiller, on n'a plus le droit, là [...] Il faut faire attention », ajoute-t-il, affirmant qu’il serait peut-être en mesure d’en obtenir une dizaine en en demandant à des « amis trappeurs ». Joint au téléphone, il soutient qu’il n’avait pas réellement l’intention de fournir des vésicules biliaires.

Un ours noir.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un ours noir

Photo : La Presse canadienne / Jonathan Hayward

Pour la légalisation du commerce

La Fédération des trappeurs gestionnaires du Québec, qui compte 3000 membres, se bat pour la légalisation de la vente de vésicules biliaires depuis plusieurs années. « Ce serait une activité économique et un revenu additionnel pour les trappeurs », selon le président Lucien Gravel, qui estime que l’on gaspille présentement la ressource.

Les fermes d’ours

En Chine, le commerce de la vésicule biliaire est légal et florissant. Il existe même des fermes d’ours où l’on insère un cathéter dans la vésicule biliaire de l’animal pour en pomper la bile.

Une femme extrait la vésicule biliaire d’un ours en cage.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une femme extrait la bile d’un ours dans une ferme en Chine.

Photo : AFP/Getty Images

Selon des organisations internationales de défense des animaux, il y aurait plus de 10 000 ours prisonniers de ce type d’installation dans ce pays.

« Les fermes d’ours, c’est ce que j’ai vu de pire », dit le Dr Jan Schmidt Burback de l’organisation World Animal Protection. « Avec les fermes d’ours, la disponibilité de la bile s’est accrue, et la demande a augmenté. Maintenant, cette forte demande pour la bile est comblée non seulement par les fermes, mais aussi par le braconnage des ours sauvages », ajoute-t-il.

Opération Pochette

Pour l’instant, les agents de la faune veillent au grain, malgré ce trafic difficile à enrayer. En 2002, l’opération América avait démantelé un vaste réseau de braconnage au Québec avec des ramifications jusqu’aux États-Unis et au Vietnam.

Ours mutilé sur le sol.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un ours mutilé retrouvé lors du projet América en 2002. Des braconniers ont pris la vésicule biliaire et les pattes de l'animal

Photo : Environnement Canada

En juillet 2018, l’opération Pochette a mis au jour un trafic de vésicule biliaire entre le Québec et le Nouveau-Brunswick, qui impliquerait des membres de la communauté vietnamienne.

La présumée tête du réseau avait des exigences bien spécifiques lorsqu’elle commandait des vésicules. « Il avait dit aux chasseurs de faire souffrir l’ours pour que sa vésicule soit plus grosse, de ne pas tuer l’animal sur-le-champ », explique l’inspecteur François Chiasson du ministère de la Justice et de la Sécurité publique du Nouveau-Brunswick.

Un ours stressé produit plus de bile, donc sa vésicule biliaire se vendra plus cher. Des accusations de cruauté animale pourraient s’ajouter au dossier.

Lors de l’opération Pochette, 176 constats d’infractions ont été délivrés à l’endroit de 45 contrevenants. Une centaine de vésicules biliaires ont été saisies, ainsi que des pattes d'ours.

Pattes d’oursAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des pattes d’ours saisis lors de l’opération Pochette en juillet 2018

Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

Au Québec, il y a 70 000 ours noirs. Autour de 6000 sont chassés et trappés par année.

L’ours n'est pas en danger, mais c'est une espèce à surveiller de près. « On a beaucoup d'ours, mais les ours ne sont pas éternels [...] Il y a suffisamment de demande pour dire qu’il faut faire attention », estime Sheldon Jordan, d’Environnement Canada.

La vésicule de l’ours noir ressemble en tous points à celle de ses cousins asiatiques qui, eux, sont en voie de disparition, décimés entre autres par les braconniers.

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