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Des femmes victimes de violence conjugale traquées par des moyens technologiques

Silhouette d'une femme observée par une paire de jumelles.
Des femmes de la région d'Ottawa et de l'Outaouais sont de plus en plus nombreuses à être espionnées par des ex-conjoints abusifs. Photo: getty images/istockphoto / Chantal Mainville (avec des images de Getty Images et iStock)
Guillaume Dumont

Le nombre de femmes victimes de violence conjugale à Ottawa et en Outaouais qui sont surveillées par leurs ex-conjoints au moyen de systèmes de localisation de véhicules automobiles ou d'applications pour téléphones intelligents augmente depuis les dernières années, a appris Radio-Canada. Une situation qui inquiète des intervenantes en lutte contre la violence conjugale de la région.

Une femme victime de violence conjugale de l’Outaouais a vécu tout un traumatisme l’an dernier. Lors d’un rendez-vous chez le mécanicien, ce dernier a trouvé un dispositif de surveillance par GPS aimanté sous sa voiture.

La femme qui se fait dire ça par le mécanicien, son niveau d’insécurité augmente et aussi sa peur. Ce sont des situations que l’on constate et souvent les femmes ont peur que leur conjoint ait hacké soit leur compte de banque, leur téléphone ou leur compte Facebook, parce qu’il y a des activités inhabituelles, raconte la coordonnatrice des interventions à la maison Libère-Elles, située à Chelsea, Maude Bérubé.

Une femme en entrevue à la caméra. Maude Bérubé est coordonnatrice des interventions à la maison Libère-Elles. Photo : Radio-Canada

D’autres moyens technologiques moins sophistiqués sont aussi utilisés par des ex-conjoints violents, comme la surveillance de données des systèmes d’assistance routière ou la géolocalisation des comptes de médias sociaux, constate Francine Groulx, elle aussi intervenante en violence conjugale, mais à Ottawa.

Ça peut être les systèmes de voitures, comme le système Onstar. On a dû, dans le passé, téléphoner chez GM pour faire désactiver le Onstar, parce que c’était un souci, explique Mme Groulx, directrice générale de la Maison d’amitié.

Une femme répond aux questions d'un journaliste dans une salle des nouvelles. Francine Groulx est intervenante auprès des femmes victimes de violence de conjugale. Photo : Radio-Canada

Si aucune donnée n’existe quant au nombre de femmes qui ont ainsi été espionnées par leur ex-conjoint, les deux établissements sont toutefois catégoriques : cette tendance est à la hausse et représente une sérieuse préoccupation pour les refuges qui accueillent des femmes violentées.

Il n’y a plus beaucoup de limites. Si une personne est moindrement informée, calée en technologie, on peut se rendre assez loin, et c’est ça qui est inquiétant.

Maude Bérubé, coordonnatrice des interventions, maison Libère-Elles

Des moyens de surveillance de plus en plus sophistiqués

Une doctorante à l’UQAM spécialisée dans les enjeux de sécurité numérique, Anne-Sophie Letellier, forme des intervenantes travaillant dans les centres de femmes victimes de violence conjugale dans le cadre d'un programme de formation monté par le Centre de documentation à l'éducation des adultes et la condition féminine et le média indépendant Crypto.Québec.

Selon Mme Letellier, la majorité des conjoints violents utilisent simplement les données mises en commun pour se livrer à des activités d’espionnage, tandis que d’autres vont jusqu’à se tourner vers des logiciels-espions, installés illégalement sur des téléphones.

C’est quelque chose qui se passe souvent, que ce soit avec des applications-espionnes, que l’on appelle des espiongiciels, mais souvent, on n’a pas besoin d’aller aussi loin que ça, quelque chose que l’on peut voir souvent, c’est à travers le partage de compte, explique Mme Letellier.

Une femme regarde la caméra dans une salle des nouvelles lors d'une entrevue. Anne-Sophie Letellier aide les femmes de certains refuges en leur offrant des formations pour se protéger contre l'espionnage par des ex-conjoints. Photo : Radio-Canada

Il est même possible d’installer des applications de surveillance sans éveiller de soupçon, selon un spécialiste en technologies informatiques.

Il y a moyen d’installer une application, si on a accès physiquement au téléphone, et l’application fait en sorte qu’il n’y a pas d’icône. Il n’y a aucune information qui permet à l’utilisateur de savoir que cette application a été installée, soutient François Daigle, vice-président, services professionnels, de Okiok, une firme de cybersécurité.

Un gros plan sur les mains d'une femme tenant un téléphone intelligent. Les ongles rouges de la femme sont éclairés par l'écran.Certaines applications peuvent être installées sans laisser de trace dans l'appareil de la victime. Photo : iStock

On peut écouter des messages vocaux qui ont été reçus, on peut voir les appels entrants et appels sortants, on peut voir les textos, les courriels, les photos, les vidéos.

François Daigle, vice-président, services professionnels, Okiok

Si un utilisateur malveillant connaît le mot de passe de sa victime, il peut même installer une application à distance, s’inquiète M. Daigle. On n’a même pas besoin d’avoir accès au téléphone, lance-t-il.

Achats en ligne et médias sociaux

Une fois arrivées au refuge, les femmes victimes de violence peuvent aussi être retrouvées par leurs conjoints violents à cause de leurs interactions sur les médias sociaux ou de leurs achats en ligne.

Des fois on n’est pas conscients qu’en faisant du magasinage en ligne, en fait, on peut activer de nouveau la localisation, explique Francine Groulx.

Une femme fait un achat en ligne.Les femmes peuvent être retrouvées par leur ex-conjoint lorsqu'elles font des achats en ligne. Photo : iStock

Le problème est assez sérieux pour que plusieurs maisons d’hébergement demandent dorénavant aux victimes de violence conjugale de désactiver l’option de géolocalisation de leurs téléphones avant de se rendre dans leurs établissements.

Quand une femme fait une demande d’hébergement, on lui demande d’enlever la géolocalisation sur son téléphone, la même chose sur son compte Facebook, pour minimiser le risque que le conjoint puisse la retracer, explique la coordonnatrice de la maison Libère-Elles, Maude Bérubé.

Des enfants et des adolescents aussi visés par cette surveillance

Des ex-conjoints violents peuvent aussi se tourner vers leurs enfants pour espionner leur ex-conjointe.

Il y a Bluetooth aussi qu’il faut désactiver, parce que bien souvent, au sein d’une famille, nos appareils sont regroupés, explique Francine Groulx, de la Maison d’amitié.

Les jeux utilisés par les enfants sur les tablettes peuvent également laisser des traces. Quand les femmes arrivent avec leurs enfants, leurs adolescents, ils ont leur propre tablette avec les jeux, et cætera, c’est pas évident, souligne Francine Groulx.

Des trucs pour mieux se protéger

La doctorante Anne-Sophie Letellier précise que chaque situation de violence conjugale est unique et qu’il n’y a pas de solution miracle pour éviter d’être surveillée.

Par contre, l’un des premiers signes à observer est l’obtention d’informations suspectes. La femme va se rendre compte que son ex-conjoint va avoir beaucoup d’informations qu’elle ne lui a pas données, mais elle ne va pas savoir comment ce conjoint a obtenu ces informations, explique-t-elle.

Par la suite, il est possible de solliciter l’aide d’un spécialiste en informatique. Si une femme a l’impression qu’il y a des activités suspectes qui se passent sur son compte, que ce soit Hotmail, l’adresse courriel, le téléphone, on peut aussi les référer vers des ressources informatiques, explique Jolyanne Mckinnon, intervenante jeunesse à la maison Libère-Elles.

Une femme répons aux questions d'un journaliste. Jolyanne Mckinnon est intervenante jeunesse à la maison Libère-Elles Photo : Radio-Canada

Une première solution simple consiste à changer les différents mots de passe des appareils et à ajouter un second facteur d’authentification, selon Anne-Sophie Letellier.

Autre conseil, remettre son téléphone dans son état original en se rendant chez un marchand spécialisé en téléphonie, dit François Daigle.

5 trucs pour lutter contre la surveillance à distance

  • Modifier le mot de passe de son cellulaire
  • Modifier le mot de passe et le nom de son compte Apple, si applicable
  • Modifier le mot de passe du site de sauvegarde en ligne (iCloud)
  • Ne pas installer d’application d’un courriel sur son cellulaire ou son ordinateur
  • Réinstaller le logiciel du cellulaire sans passer par l’option « restauration » afin d’avoir un logiciel « propre »

Source : François Daigle, vice-président, services professionnels de Okiok

Si des doutes persistent, il faut se tourner vers une analyse plus poussée et ne pas hésiter à aller chercher de l’aide auprès de la police, selon Anne-Sophie Letellier.

Il peut cependant être complexe de prouver que l’on fait l’objet d’une telle surveillance. Il n’est pas évident, même pour un spécialiste, de trouver des signes de la présence d’une application-espion, confirme François Daigle.

Les services de police d’Ottawa et de Gatineau n’ont pas été en mesure de nous fournir le nombre exact de plaintes reçues relativement à un tel type de surveillance.

Le Service de police de la Ville de Gatineau estime avoir reçu « une dizaine » de plaintes de ce type par le passé.

Ottawa-Gatineau

Cybersécurité