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Wilson-Raybould a « d'autres arguments à faire valoir », plaide l'ex-ministre Philpott

Les explications de Louis Blouin.
François Messier

L'ex-ministre libérale Jane Philpott amène de l'eau au moulin du Parti conservateur en faisant valoir, dans une entrevue publiée jeudi sur le site web du magazine Maclean's, que sa collègue Jody Wilson-Raybould et elle devraient pouvoir s'exprimer plus amplement sur l'affaire SNC-Lavalin.

À l'instar du Parti conservateur, qui multiplie depuis mardi les coups d'éclat pour exiger que Mme Wilson-Raybould livre une version des faits plus complète dans cette affaire, Mme Philpott soutient que l'ex-ministre de la Justice a « d'autres arguments à faire valoir ».

« Il y a beaucoup plus à dire dans cette histoire », soutient l'ancienne présidente du Conseil du Trésor dans cette entrevue, la première qu'elle accorde depuis qu'elle a démissionné du Cabinet Trudeau le 4 mars pour une question de principe liée à cette affaire.

Nous avons eu quatre heures de témoignages de l'ancienne procureure générale, et je pense qu'il y a une bonne partie de son histoire qui n'est pas connue.

Jane Philpott, en entrevue à Maclean's

L'ex-ministre et ex-procureure générale du Canada est en partie contrainte au silence depuis qu'elle a allégué avoir subi des « pressions inappropriées » de la part de collègues le 27 février devant le comité de la justice des Communes.

Elle a soutenu qu'elle avait perdu son poste parce qu'elle a refusé de céder à l'ingérence politique exercée selon elle par les bureaux du premier ministre du Canada, du ministre des Finances et du greffier du Conseil privé.

Ces pressions visaient à la convaincre de considérer la possibilité d'offrir un accord de réparation à SNC-Lavalin, afin que la firme évite un procès criminel pour corruption qui pourrait la priver de contrats fédéraux si elle était condamnée.

La majorité libérale au comité de la justice a décidé de mettre un terme à ces travaux sur l'affaire mardi, à quelques heures du dépôt de budget, alimentant la colère du Parti conservateur et du Nouveau Parti démocratique.

Les conservateurs ont ensuite perturbé le discours du budget du ministre des Finances Bill Morneau, avant d'imposer un marathon de vote sur 257 motions qui se poursuivra pendant encore plusieurs heures aux Communes.

Philpott aimerait aussi en dire plus

Mme Philpott répète dans l'entrevue qu'elle a claqué la porte du Conseil des ministres parce qu'elle a perçu que ces pressions constituaient bel et bien une tentative d'ingérence politique dans le système judiciaire.

« J'ai démissionné parce que je ne pouvais plus faire preuve de solidarité envers le Cabinet sur l'enjeu spécifique de la gestion du dossier de SNC-Lavalin », affirme-t-elle.

Elle soutient d'ailleurs que les propos du ministre Morneau, qui a dit croire que Mme Philpott a démissionné par amitié pour Mme Wilson-Raybould, sont « insultants ».

Lorsque le journaliste Paul Wells lui demande si les travaux du comité de la justice ont permis de répondre à ses inquiétudes, l'ex-présidente du Conseil du Trésor laisse transparaître son mécontentement sans détour.

Non. Il y a beaucoup plus à dire dans cette histoire. [...] Je crois que l'ancienne procureure générale a d'autres arguments à faire valoir. Je crois qu'il y a plus de sujets de préoccupations dont je ne suis pas libre de parler.

Jane Philpott, en entrevue à Maclean's

Mme Philpott explique par exemple qu'elle aimerait revenir sur des propos que l'ex-conseiller principal du premier ministre Justin Trudeau a tenus lors de son propre témoignage devant le comité, le 6 mars.

Gerald Butts avait affirmé que Mme Philpott avait signalé dès le 6 janvier que Mme Wilson-Raybould risquait de se demander si un remaniement ministériel planifié était lié à sa décision de ne pas offrir de réparation à SNC-Lavalin.

« Les Canadiens pourraient vouloir savoir pourquoi j'ai soulevé cela avec le premier ministre un mois avant que le public ne l'apprenne », laisse-t-elle tomber.

« Pourquoi aurais-je senti qu'il y avait une raison pour laquelle l'ancienne ministre Wilson-Raybould ne devrait pas être visée par un remaniement ministériel? » ajoute-t-elle, sans donner la réponse.

Mon sentiment est que les Canadiens aimeraient connaître toute l'histoire. Je crois qu'en tant que politiciens, nous devons assurer aux Canadiens qu'ils ont toute la vérité.

Jane Philpott, en entrevue à Maclean's

Jane Philpott assure à tout le moins que les électeurs de sa circonscription de Markham-Stouffville, en Ontario, font partie de ceux qui veulent en entendre davantage

« Ils n'ont pas l'impression d'avoir entendu toute l'histoire. Comme je les représente, je crois que mon obligation première est de m'assurer qu'ils ont confiance que rien de fâcheux ne s'est produit », affirme-t-elle. « De façon compréhensible, ils se demandent pourquoi il y a eu une tentative pour clore l'histoire. »

Si rien de mal ne s’est produit, pourquoi ne pas lever le secret professionnel [avocat-client] pour tout le dossier et laisser ceux qui ont quelque chose à dire parler et partager leur histoire.

Jane Philpott, en entrevue à Maclean's

Des problèmes au caucus

Mme Philpott profite par ailleurs de l'entrevue pour admettre que tous, au sein du caucus libéral, n'ont pas apprécié sa décision de démissionner. « Cela a fait mal à des gens, et je me sens vraiment triste de ça. C'est ce qui a été le plus difficile », convient-elle. « Il y a des gens qui ont peur de ne pas être réélus à cause de ce que j'ai fait. »

Elle plaide tout de même qu'elle n'est pas responsable du déclenchement de cette affaire, et qu'elle devait démissionner afin de pouvoir continuer à se sentir bien dans sa peau.

Elle soutient qu'une « personne sage », qui « qui baigne dans la politique depuis longtemps », l'a aidée à surmonter cette épreuve, en lui disant que « les politiciens en général, et peut-être les libéraux en particulier, font l'erreur de croire que l'intérêt des Canadiens et le succès de leur avenir politique sont synonymes ».

L'ex-ministre concède toutefois qu'elle envoie des messages « parallèles » en disant qu'elle est en désaccord avec la gestion de l'affaire SNC-Lavalin, mais qu'elle continue de soutenir le Parti libéral parce qu'elle croit à ses objectifs politiques.

« J'étais hésitante à vous parler parce que ce sera perçu comme une sorte d'attaque par mes collègues », prédit-elle.

Je n'ai pas encore déterminé comment je peux concilier le fait que n'est pas bon pour moi de garder le silence, mais que, d'une manière ou d'une autre, je dois espérer que les gens, mes collègues en particulier, peuvent croire ce qu'il est probablement difficile de croire : que je n'essaie pas de nuire à notre parti ni à notre gouvernement.

Jane Philpott, en entrevue à Maclean's

En entrevue à Radio-Canada, Paul Wells a précisé que Mme Philpott a hésité pendant deux semaines avant de lui accorder cette entrevue, mardi. Elle a d'ailleurs exigé que l'entrevue ne soit pas publiée avant jeudi, donc après la rencontre du caucus libéral de mercredi.

« Elle ne voulait pas que l’entrevue soit perçue comme une gifle par ses collègues », a-t-il dit, avant de préciser qu'il n'est « pas certain que ça améliorera la suite des choses ».

Philpott : Wilson-Raybould n'a pas tout dit

Trudeau défend ses décisions

En conférence de presse à Mississauga, Justin Trudeau n'a pas donné signe qu'il entend permettre à Mme Wilson-Raybould et Philpott de s'exprimer davantage sur le sujet.

Selon lui, l'ex-ministre de la Justice a déjà pu donner une « version complète » des faits en litige devant le comité de la justice grâce à la levée « sans précédent » de la confidentialité entourant les délibérations du Conseil des ministres et le secret professionnel qui lie un avocat à son client.

Le premier ministre a aussi continué de défendre le fait que les deux femmes ont choisi de demeurer membres du caucus libéral, malgré leur démission du Cabinet.

Cela prouve qu'elles partagent les grands objectifs du parti, comme défendre la classe moyenne, faire croître l'économie, encourager la réconciliation avec les peuples autochtones et lutter contre les changements climatiques, a-t-il dit.

M. Trudeau a par ailleurs reconnu que Mme Philpott l'a prévenu le 6 janvier que Mme Wilson-Raybould pourrait croire qu'on offrait de la déplacer au ministère des Services autochtones en raison de l'affaire SNC-Lavalin.

Il assure avoir dit à Mme Philpott qu'il n'en était rien, et affirme que cette dernière a même offert de l'aider à convaincre Mme Wilson-Raybould d'accepter l'offre du premier ministre.

La Dre Philpott a offert d’aider en parlant à Mme Wilson-Raybould comment ce serait une bonne chose, que ce serait positif de l’avoir dans ce rôle-là. Je l’ai remerciée.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Selon le témoignage de Gerald Butts, Mme Wilson-Raybould ne voulait absolument rien savoir de cette fonction, qui l'aurait obligée à respecter la Loi sur les Indiens, qu'elle a combattue toute sa vie. Elle a finalement été déplacée au ministère des Anciens Combattants, poste dont elle a démissionné après moins d'un mois.

Les partis d'opposition récupèrent l'histoire

Les partis d'opposition ont plutôt affirmé que l'entrevue de Mme Philpott constitue une preuve que leurs exigences sont fondées.

« C’est tellement clair maintenant avec l’interview de Mme Philpott. S’il n’a aucune chose à cacher, si le premier ministre veut être vraiment transparent, pourquoi il ne permet pas à tous les témoins de présenter leur histoire? » a demandé le chef néo-démocrate Jagmeet Singh.

M. Singh a réitéré que toute l'affaire nécessite une enquête publique indépendante, dirigée par un juge, et que les Canadiens « méritent » de connaître la vérité avant le prochain scrutin fédéral, prévu fin octobre.

C'est « exactement ce que l’on dit depuis des semaines! » s'est exclamé le conservateur Gérard Deltell dans un tweet.

Sa collègue Lisa Raitt a dit la même chose. « Il n'est pas facile de faire ce qu'on l'on croit être juste quand cela peut faire mal à vos collègues », a-t-elle écrit sur le réseau social. « Il est temps que la vérité sorte. Toute la vérité. »

La députée conservatrice y voit en outre une preuve que les manoeuvres de son parti pour embêter les libéraux au Parlement sont justifiées. « Je suis prête à risquer le ridicule pour défendre mes convictions », a-t-elle ajouté.

Justin Trudeau « doit rendre des comptes » dans ce dossier, a dit le député bloquiste Rhéal Fortin. « Qu'il laisse témoigner Jody Wilson-Raybould, qu'il laisse témoigner Mme Philpott, qu'on en finisse avec cette histoire. »

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