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Franchir 4000 km pour recruter des travailleurs agricoles

Le reportage de Rachel Brillant.
Rachel Brillant

Chaque hiver depuis 2012, le producteur de fraises et de framboises Guy Pouliot, de l'île d'Orléans, se rend lui-même au Mexique pour sélectionner ses nouveaux employés, des voyages essentiels pour l'expansion de sa ferme.

Au Québec, plus de 90 % des travailleurs étrangers temporaires sont recrutés par le biais d’un intermédiaire, notamment la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME).

Mais Guy Pouliot, de la ferme Onésime Pouliot, qui est l’un des plus grands recruteurs de main-d’œuvre étrangère au Québec, fait les choses différemment. Il recrute en personne au Mexique.

Il estime que le déplacement en vaut le coût. Aujourd'hui au nombre de 213, ce sont les travailleurs mexicains qui ont permis l’expansion de sa ferme. Avec un taux de rétention de ses employés de plus de 90 %, la fidélité de sa main-d’œuvre lui assure une augmentation de productivité de 10 %.

S’ils ne sont pas là, on n’est pas là non plus. Parce que oui, peut-être, on pourrait trouver des étudiants, mais je n’en trouverai pas 213. Même si je les trouvais, le 30 août, chose normale, ils vont retourner à l’école.

Guy Pouliot, ferme Onésime Pouliot
On voit les quatre hommes, de face, en train de marcher au centre de la ville de Mexico.Guy Pouliot (deuxième à partir de la gauche) s'entretient avec Vicente Guillermo Padilla Silva, Benito León et Carlos Peña, qui l'aident dans son recrutement à Mexico. Photo : Radio-Canada

Comme l'étape de l'embauche est déterminante, Guy Pouliot est épaulé par trois de ses fidèles employés mexicains. Les entrevues ont lieu au ministère du Travail, à Mexico. Cette année, en deux jours, 300 personnes, pour la plupart des hommes, se sont présentées.

Le choix de ces candidats est une prérogative du gouvernement mexicain. Un appel est lancé, les intéressés s’inscrivent, et le Mexique établit une liste de candidats potentiels. Guy Pouliot effectue lui-même la sélection finale.

On voit des hommes qui font la file, debout, dans les bureaux du gouvernement mexicain.Des dizaines de candidats attendent de passer en entrevue, au ministère du Travail, à Mexico. Photo : Radio-Canada

Le Mexique, premier pays fournisseur de main-d’œuvre agricole

Plus de la moitié des employés agricoles temporaires étrangers au Canada sont mexicains. En 2018, 47,7 % des travailleurs mexicains venus ici travaillaient dans la production de légumes en champs et 22 %, dans les petits fruits.

Leur arrivée dans les champs du pays date de 1974, alors que le Canada signait avec le Mexique et les pays des Antilles membres du Commonwealth une première entente de recrutement. Lors de cette première année d’embauche, 203 travailleurs mexicains sont venus prêter main-forte aux producteurs maraîchers.

En 2018, ils étaient 25 232 à être embauchés dans les fermes du Canada.

Beaucoup d’appelés, peu d’élus

Ce sont des emplois très courus. Les employés mexicains temporaires travaillent aux champs pendant une période qui varie de 3 mois et demi à 7 mois et demi. Ils gagnent entre 12 000 et 22 000 $, une fortune pour eux, étant donné que le salaire minimum du Québec est 10 fois supérieur à celui du Mexique.

Les travailleurs mexicains au Canada ont une scolarité de base, et la moitié ont complété une neuvième année. Les candidats doivent être âgés d’au moins 21 ans et provenir obligatoirement de régions rurales.

On voit M. Pouliot assis à une table devant un travailleur mexicain. Un formulaire est posé devant lui. Il pose des questions au candidat.Guy Pouliot effectue une entrevue avec un candidat, à Mexico. Photo : Radio-Canada

Ils ont moins de cinq minutes pour convaincre Guy Pouliot et ses évaluateurs qu’ils sont vaillants et responsables. Ils jouent leur avenir, en quelque sorte, car au Canada, la moitié des travailleurs mexicains qui réussissent à être embauchés sont toujours à l’emploi d’une ferme canadienne après 10 ans.

Quand tu prends la peine de quitter le Mexique, que tu laisses ta conjointe derrière toi, parce qu’ils sont tous mariés ou conjoints de fait et près de 90 % ont des enfants... Là, ils prennent la peine de s’expatrier pendant 4 à 8 mois, il y a une motivation.

Guy Pouliot, ferme Onésime Pouliot

L’entente Canada-Mexique prévoit que la moitié du voyage en avion est payée par l’employeur. Les travailleurs sont logés aux frais de l’agriculteur dans des habitations conformes aux normes fédérales. Ils ont droit à l’assurance maladie et sont couverts par le régime de santé et de sécurité au travail. Les normes minimales du travail en agriculture s’appliquent : la semaine travaillée peut être de six jours, mais à taux simple, suivi d’un congé minimum de 32 heures consécutives.

« Les salaires sont plutôt bas [au Mexique]. Pour faire vivre la famille, il faut partir pour travailler », explique José, qui est venu tenter sa chance auprès de Guy Pouliot.

On voit José, en entrevue.José espère bien décrocher un emploi à la ferme Onésime Pouliot. Photo : Radio-Canada

Le processus de sélection tire à sa fin, et de nombreux aspirants seront déçus. En 2019, à l'issue de la sélection de Guy Pouliot, seulement un candidat sur cinq décrochera un emploi.

Pour l’employeur de l’île d’Orléans, c’est moins que les années passées. Ça s’explique. Il avait l’habitude de ramener des travailleurs pour d’autres fermiers amis. Mais les revenus des producteurs de fraises ont chuté en 2018.

En cause : la sécheresse, qui a entraîné une diminution des volumes de fruits de 20 %.

En outre, les augmentations du salaire minimum de 2017 et 2018 ont grugé la marge de profit, déjà mince dans ce secteur. De plus, la nouvelle hausse du salaire minimum au 1er mai, à 12,50 $ l'heure, créée une pression additionnelle.

On voit M. Pouliot, dans un champ, qui parle à la caméra. Derrière lui, on voit des travailleurs agricoles.Guy Pouliot estime que le déplacement qu'il effectue chaque année au Mexique vaut le coût. Photo : Radio-Canada

Selon le Conseil canadien pour les ressources humaines en agriculture, la pénurie de travailleurs dans les champs de fruits et légumes, productions en serre, pépinières, vergers et vignes au Canada devrait atteindre 66 000 employés en 2025, d’où la nécessité de recruter à l’étranger.

Le secteur de l’horticulture maraîchère est le plus grand employeur de travailleurs étrangers. Il s’agit d’un domaine de l’agriculture très peu mécanisé. Les maraîchers ont un grand besoin d’employés manœuvres pour la plantation, l’irrigation, la récolte et le classement des fruits et légumes.

Des retombées dans le Mexique rural

Le Mexique est un pays jeune. L’âge médian y est de 26 ans, alors qu’il est de 40 ans au Canada. L’État de Mexico représente pour le Canada le plus grand bassin de main-d’œuvre agricole mexicaine. En 2018, sur près de 26 000 employés mexicains, 3400 personnes venaient de cette région.

À 70 kilomètres au sud-est de Mexico, le village de 2500 habitants San Diego Huehuecalco à lui seul envoie chaque année 25 hommes à la ferme Onésime Pouliot de l’île d’Orléans. D’autres travaillent en Ontario, comme Raul Padilla Silva, à l’emploi de la ferme maraîchère Top Tomato depuis une dizaine d’années.

Pour ce producteur laitier, l’argent gagné au Canada a tout changé. Avant, sa famille possédait 4 vaches; Raul en a maintenant 35. Il a pu acheter aussi une trayeuse, un tracteur et d’autres machines. La ferme agrandie donne aussi du travail au mari de sa nièce. Et il a pu construire une belle maison avec des chambres à l’étage.

On voit M. Padilla Silva qui donne à manger à un veau, dans une étable.Raúl Padilla Silva, dans sa ferme Photo : Radio-Canada

Lorsqu’ils reviennent à l’automne, après des mois passés dans une ferme du Québec, de l’Ontario ou d’ailleurs, la majorité des Mexicains retournent travailler aux champs. Que ce soit le maïs dans l’État de Mexico, le café dans celui de Veracruz ou la canne à sucre dans celui de Michoacán, leur gagne-pain mexicain leur rapporte environ une dizaine de dollars par jour.

En 2018, les travailleurs agricoles temporaires mexicains ont gagné au Canada 400 millions de dollars. Ils en ont rapporté dans leur pays 278 millions nets. De l’argent destiné aux régions rurales.

Le reportage de Rachel Brillant et Luc Rhéaume a été diffusé à l'émission La semaine verte, à ICI Radio-Canada Télé.

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