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  • Envoyée spéciale
  • La Crimée, cinq ans après son annexion par la Russie

    Des habitants de Simferopol, en Crimée, attendent l'autobus.

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    Tamara Alteresco

    Cinq ans après l'annexion de la Crimée par la Russie lors d'un référendum non reconnu par la communauté internationale, la région demeure le symbole d'une nouvelle guerre froide. De plus en plus isolée, la péninsule visée par des sanctions internationales voit son économie stagner.

    Le voyage de Moscou à Simferopol, en Crimée, aurait pu être si court et si simple.

    Un vol de deux heures, tout au plus, avec la compagnie aérienne russe Aeroflot, ou encore une traversée en voiture du majestueux pont qui relie désormais la Crimée au reste de la Russie.

    Mais en 2019, cinq ans après l’annexion de la Crimée par la Russie, la seule façon légale d’entrer dans la péninsule est de passer par l’Ukraine, avec la permission écrite du gouvernement de Kiev.

    Un petit chemin est bordé de hautes clôtures en fer.

    Le chemin à emprunter pour passer la frontière entre l'Ukraine et la Crimée

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    Nous avons donc traversé à pied, comme le font des milliers d’Ukrainiens, ce nouveau rideau de fer, symbole des tensions réveillées entre l’Est et l’Occident.

    Il faut du temps, de la patience et de la volonté, et accepter de se soumettre à des heures d’attentes d’un côté comme de l’autre de cette nouvelle frontière.

    Le premier point de contrôle est ukrainien et marque la fin du territoire gouverné par Kiev.

    Avant d’arriver du côté russe, il faut marcher un kilomètre sur une route barbelée qui longe la mer. Ça ressemble à un « no man’s land », une zone tampon qui n’appartient plus à personne et qui mène au nouveau poste frontalier érigé par Moscou.

    Une région transformée

    À première vue, la Crimée a changé pour le mieux sous le gouvernement russe. C’est une route flambant neuve qui nous conduit à la capitale Simferopol.

    Au centre-ville, des travailleurs municipaux installent des drapeaux russes et préparent la scène pour les festivités du cinquième anniversaire de la réunification de la péninsule avec la Russie.

    C’est ici, devant le parlement, il y a cinq ans, que de mystérieux hommes armés, sans insigne, mais envoyés par Moscou, sont venus récupérer la Crimée. Rappelons que c'était l'ancien dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev qui avait offert la Crimée à l'Ukraine en 1954.

    Aujourd’hui, une statue de bronze rend hommage à ces « hommes polis », comme on les appelle chaleureusement en Crimée.

    Trois statues en bronze représentent un soldat avec son arme dans le dos regardant une petite fille lui tendant un bouquet de fleurs. À leurs pieds on peut voir un chat aussi en bronze.

    Un moment a été érigé en l'honneur des «hommes polis» à Simferopol, en Crimée.

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    « Je leur serai reconnaissante toute ma vie », dit Loubov en regardant la statue, sa fille de 5 ans dans les bras.

    Sa petite Maria est née alors que les Criméens votaient à plus de 97 % pour se joindre à la Russie.

    Un référendum tenu sous occupation militaire et qui à ce jour n’a pas été reconnu par la communauté internationale.

    « C’est grâce à ces hommes polis et à Vladimir Poutine que ma fille est russe et peut vivre en paix », ajoute-t-elle.

    Elle énumère sur ses doigts tous les avantages de faire partie de la Russie.

    De nouvelles garderies pour les enfants, un nouvel aéroport moderne, des rénovations majeures. Juste en face du parlement, même la grande cathédrale a été restaurée, « gracieuseté de Vladimir Poutine », précise une pancarte.

    Une cathédrale orthodoxe est visible derrière une clôture. Une pancarte est visible avec du texte en russe et les armoiries de la Russie.

    La cathédrale de Simféropol a été rénovée après l'annexion de la Crimée par Moscou.

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    La Crimée isolée

    « C’est vrai, notre gouvernement a beaucoup investi en Crimée. C’est bien, mais maintenant il faut se mettre au travail », explique le député indépendant russe Dmitri Konanchenko avec un verre de champagne à la main avant d’ajouter, le bras tendu : « Santé et longue vie à la Crimée! »

    Également viticulteur, il est venu explorer les possibilités de développer des vignobles sur les terres de la presqu’île.

    Le climat est propice, même idéal, mais ce qui le motive, c’est surtout le constat d’une économie qui stagne en raison des sanctions internationales.

    « Oui, la Crimée est isolée, et il faut faire quelque chose, ce n’est pas normal », dénonce M. Konanchenko.

    Les sanctions en Crimée sont plus sévères que n’importe où en Russie. Les grandes banques sont parties, et les investisseurs étrangers sont de plus en plus rares.

    Au célèbre port de Yalta, les bateaux de croisières ne s’arrêtent plus. Même le restaurant McDonald a plié bagage après l’annexion.

    À Sébastopol, le restaurant a rouvert sous la bannière de « Mir Burger », soit « Burger de la paix ». Le Big Mac a été renommé « L’homme fort de la Russie ».

    Le Kremlin demeure le principal investisseur, et les Russes, les principaux touristes, grâce au pont qui relie la Crimée à la mère patrie.

    Trois personnes font la file devant un comptoir Starducks qui emprunte les couleurs et le logo de la chaîne américaine Starbucks.

    Les Criméens peuvent se tourner vers Starducks à défaut d'avoir un Starbucks sur leur territoire.

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    « Vous allez voir, les problèmes de la Crimée sont éphémères, et elle sera le joyau touristique de toute la Russie dans quelques années », nous assure en souriant Nikita, 19 ans.

    Le jeune homme est venu de Sibérie pour s'installer à Simferopol, où il étudie l’hôtellerie.

    Il nous a retrouvés sur le campus de l’université avec un de ses camarades de classe, Vlad, qui ne partage pas du tout son optimisme, lui qui était trop jeune pour voter en 2014.

    « J’étais jeune, je n’ai pas eu mon mot à dire sur le sort de la Crimée, raconte-t-il. Je ne comprenais pas la situation, mais je veux faire partie de l’Europe, parce que je vois le progrès à l’Ouest. La Russie, aujourd’hui, se sépare de l’Europe, et c’est une mauvaise chose. »

    Vlad, qui étudie aussi l'hôtellerie, nous explique, les yeux remplis de tristesse et de nostalgie, que le diplôme qu’il obtiendra sous peu ne sera pas reconnu en Europe, étant donné la situation politique.

    Deux jeunes hommes portant un complet et une cravate discutent dehors avec une femme.

    Nikita et Vlad étudient tous les deux en hôtellerie à Simferopol, en Crimée.

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    Cet isolement se manifeste de plus en plus dans le cours de français de la professeure Oxana.

    Elle se rappelle en souriant l’époque où les classes étaient pleines. Aujourd’hui, elles sont presque vides.

    « L’intérêt a beaucoup baissé, et le processus a commencé il y a cinq ans. Ce phénomène est donc lié à la politique et aux sanctions, estime-t-elle. Malheureusement, on n’a pas la possibilité de se déplacer en Europe, d’avoir des visas, et ça arrête les gens. »

    Si la professeure admet que les jeunes sont victimes de ces mesures, « le rattachement de la Crimée à la Russie est plus important », selon elle.

    Une femme tient un document dans ses mains devant quelques personnes assis en rond dans une petite classe.

    Oxana (droite) enseigne le français dans des classes de plus en plus vides.

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    Oxana ne regrette pas d’avoir voté pour la réunification avec la Russie il y a cinq ans. Selon elle, l’Ukraine n’a jamais réussi à « ukrainiser » les Criméens.

    « La Russie en fait plus sur le plan social. On voit que la Russie prête plus d’attention à la Crimée que l’Ukraine le faisait, estime Oxana. Je sais bien sûr qu’il y a des personnes qui sont opposées, qui ont une opinion différente, mais je sais que c’est une minorité. »

    La minorité tatare sous le joug du Kremlin

    C’est juste avant de quitter la Crimée que l’avocat tatar Emil Kurbedinov nous a confirmé qu’il avait le temps de nous rencontrer.

    L’homme de 37 ans se spécialise dans la défense des droits de la personne, et il n’a jamais été aussi occupé que depuis l’annexion de la Crimée par les Russes.

    Cela fait des années qu’il décrit la répression systématique et défend des prisonniers politiques. La plupart de ses clients sont des Tatars de Crimée.

    Cette minorité musulmane représente 12 % de la population du territoire. Elle s’est toujours opposée à l’annexion par la Russie et elle en paie le prix aujourd’hui, selon l’avocat.

    « Les arrestations ont explosé, et mes clients sont accusés de terrorisme, d’extrémisme et de tentative d’usurper le pouvoir, explique-t-il. Les Tatars sont constamment persécutés en Crimée depuis que la Russie en a pris le contrôle. Plusieurs hommes ont été enlevés en plein jour, puis retrouvés battus à mort. »

    Emil a lui aussi été incarcéré à deux reprises pour extrémisme en raison d’un message qu’il avait publié en 2013 sur les réseaux sociaux, alors que Kiev gouvernait la Crimée.

    Malgré l’intimidation qu’il subit et même sous la menace d'une radiation du barreau, il refuse de capituler.

    Son travail a été souligné par de nombreux organismes de défense des droits de la personne comme Amnistie internationale, qui publiait en décembre dernier un rapport accablant sur la persécution des Tatars.

    « Il n’y a plus de justice en Crimée, nous devons plus que jamais nous en remettre aux tribunaux internationaux », laisse tomber l’avocat.

    Quel avenir pour la Crimée?

    C’est exactement ce genre de climat qui désole le jeune Vlad, l’étudiant en hôtellerie.

    « Nous avons tous peur de parler, nous avons tous peur de la police et du FSB [le service secret russe] », se désole-t-il.

    Il est un des rares opposants que nous avons croisé, et qui a accepté de parler à micro ouvert.

    À vrai dire, la plupart des Criméens nous ont confié que si c’était à refaire, ils voteraient une fois de plus pour un rattachement à la Russie, en accord avec leur culture, leur langue et leur identité.

    Vlad, lui, se donne encore quelques années pour décider s’il quittera sa Crimée natale pour l’Europe ou l’Amérique.

    En attendant, il vit déchiré entre deux pays, victime d’une nouvelle guerre froide dont il ne voit pas la fin.

    Tamara Alteresco est correspondante pour Radio-Canada à Moscou.

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