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L’Occident ne peut plus ignorer le terrorisme de l’extrême droite, affirment des experts

Des gens tiennent une bougie ou une affiche sur laquelle on peut lire : « Unis contre l'islamophobie ».

À Toronto, des centaines de personnes se sont réunies pour rendre hommage aux victimes de la tuerie dans deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande.

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Rania Massoud

L'une des leçons à retenir de l'attentat meurtrier perpétré vendredi contre deux mosquées en Nouvelle-Zélande, c'est que terrorisme ne rime plus seulement avec djihadisme. C'est le constat auquel arrivent quatre experts de la radicalisation et de l'extrémisme violent.

Bien que le phénomène du terrorisme de l’extrême droite ne soit pas nouveau – il tire ses racines entre autres aux États-Unis, depuis la fondation du Ku Klux Klan, en 1865 –, l’expression « terrorisme » a souvent été assimilée aux groupes islamistes radicaux, notamment depuis les attentats contre les États-Unis le 11 septembre 2001.

Mais l’attaque en Nouvelle-Zélande contre deux mosquées, qui a fait 49 morts, rappelle la nécessité de prendre la menace de l’extrême droite au sérieux, au même titre que le terrorisme djihadiste, soulignent des experts de la radicalisation et de l’extrémisme violent.

L’Occident se réveille en ne pouvant plus ignorer l’existence d’un terrorisme de l’extrême droite. […] Moi, j’appelle ça du terrorisme, c’est clair.

David Morin, codirecteur de l'Observatoire sur la radicalisation et l'extrémisme violent

Selon David Morin, codirecteur de l'Observatoire sur la radicalisation et l'extrémisme violent, des attaques « associées directement à l’extrême droite » sont enregistrées chaque année dans les pays occidentaux depuis celles du Norvégien Anders Behring Breivik, qui ont fait 77 morts le 22 juillet 2011. Ce dernier a fait exploser une bombe près du siège du gouvernement à Oslo, avant d’ouvrir le feu sur un rassemblement de la Jeunesse travailliste sur l'île d'Utøya. « Mais on continue de traiter ce phénomène comme une succession d’actes isolés », précise M. Morin.

Dans ses rapports annuels sur l’état de la menace terroriste, Sécurité publique Canada ne mentionne clairement la « menace de l’extrême droite » qu’à partir de 2017, à la suite de l’attentat perpétré par Alexandre Bissonnette contre la grande mosquée de Québec cette année-là.

Un danger pressant

Pour André Gagné, théologien de l'Université Concordia à Montréal et chercheur associé au Centre d’expertise de formation sur les intégrismes religieux et la radicalisation (CEFIR), « le danger de l’extrême droite est devenu plus pressant que celui du djihadisme », notamment avec l’affaiblissement du groupe armé État islamique en Syrie et en Irak.

« Souvent, quand on parle de radicalisation, l’accent a toujours été sur les djihadistes, mais ces personnes [de l’extrême droite] aussi sont radicalisées », explique-t-il.

M. Morin affirme de son côté qu’il faut toutefois éviter de « tomber dans le piège de la comparaison ». Selon lui, ces deux idéologies « se nourrissent mutuellement ». « Il y a une espèce de convergence de luttes, ce qui est assez terrifiant, dit-il. Il ne faut pas les penser indépendamment, mais les regarder comme un ensemble. »

La menace djihadiste a plus d’ampleur parce que vous avez moins peur de ce que vous connaissez. Le terrorisme "fait maison" apparaît toujours moins terrifiant aux yeux des gens.

David Morin

Inspirés de récits complotistes

Aurélie Campana, spécialiste de l’extrême droite et professeure de l’Université Laval, abonde dans le même sens. Selon elle, « la prise de conscience sur la menace de l’extrême droite a déjà eu lieu, mais elle est devenue maintenant plus manifeste » après l’attentat de ce vendredi en Nouvelle-Zélande, notamment en raison des affiliations déclarées de l’auteur de l’attaque.

Le principal suspect, l'Australien Brenton Tarrant, qui a utilisé les réseaux sociaux pour diffuser un manifeste raciste, de même qu’une vidéo filmée en direct de l’attentat, a dit avoir « reçu la bénédiction de Breivik » et a couvert ses armes de noms de personnes qui ont commis des tueries de masse, dont celui d'Alexandre Bissonnette.

« La transnationalisation de ces idéologies est très forte, affirme Mme Campana, parce qu’il y a une circulation très rapide d’un certain nombre de théories du complot, ainsi que des références imagées à connotation néonazie, sur divers sites Internet très populaires auprès de l’extrême droite. »

« Ces gens-là sont tous liés par des idées et des récits conspirationnistes, explique de son côté M. Gagné. Et l’Internet est devenu en quelque sorte un catalyseur qui leur permet de créer des communautés virtuelles pour s’alimenter les uns les autres avec ces idées. »

Dans son manifeste raciste, Brenton Tarrant dit s’inspirer de romans complotistes datant des années 70, qui évoquent les dangers du multiculturalisme pour la « race blanche ». L’un de ces livres avait d’ailleurs été recommandé à plusieurs reprises par Steve Bannon, l’ancien conseiller de Donald Trump lors de l’élection américaine de 2016.

Le Code criminel du Canada définit le terrorisme comme un acte commis « au nom – exclusivement ou non – d’un but, d’un objectif ou d’une cause de nature politique, religieuse ou idéologique » en vue d’intimider la population « quant à sa sécurité, entre autres sur le plan économique, ou de contraindre une personne, un gouvernement ou une organisation nationale ou internationale à accomplir un acte ou à s’en abstenir ».

Une question «  délicate » politiquement

La difficulté pour les services de sécurité de repérer les personnes associées au radicalisme de l’extrême droite s’explique par le fait que ces groupes ne sont pas organisés dans le sens traditionnel du terme, estime Stéphane Leman-Langlois, criminologue et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque à l'Université Laval.

« Ces groupes ne sont pas organisés comme Al-Qaïda ou l'État islamique, avec une structure et un nom bien identifié, dit-il. Il s’agit d’une mouvance qui s’organise surtout en ligne, notamment sur les réseaux sociaux, où l’on retrouve une masse non cohérente comme les suprémacistes blancs ou les célibataires involontaires, appelés incels, par exemple. »

Mais selon lui, la prévention contre ce type de radicalisation est « politiquement très délicate », parce qu’il n’est pas interdit d’avoir des opinions d’extrême droite au Canada.

La ligne du discours haineux n’est pas toujours facile à repérer, et c’est assez compliqué comme problématique.

Stéphane Leman-Langlois, criminologue.

Il affirme par ailleurs que des programmes de lutte contre la radicalisation existent déjà, mais il déplore le manque de ressources du gouvernement.

« Cette année, on s’est fait couper notre financement », dit M. Leman-Langlois, qui est impliqué dans un programme de prévention dans les écoles secondaires et les cégeps, qui propose notamment une trousse d’outils permettant aux jeunes de « reconnaître les théories du complot » ou « d’aborder des questions sensibles de façon rationnelle ».

Équiper les jeunes

La prévention par l’enseignement au niveau scolaire et universitaire est, selon M. Gagné, l’un des moyens les plus importants pour lutter contre la radicalisation. D'après lui, il est primordial « d’équiper les jeunes avec un regard critique et une pensée méthodique afin qu’ils soient capables de déconstruire les récits conspirationnistes et savoir reconnaître les fausses informations des vraies ».

Ayant évalué des programmes de prévention contre l’extrémisme violent, notamment en Europe, M. Morin affirme de son côté « qu’il y a effectivement très, très peu de programmes qui portent sur l’extrême droite ». Selon lui, il est nécessaire de combattre les racines communes entre le djihadisme et l’extrême droite.

Le début du XXIe siècle est marqué par l’émergence des extrêmes avec des polarisations sociales croissantes et une difficulté d’avoir des débats publics nuancés. C’est ça le point commun entre toutes les mouvances extrémistes, c’est ça qui nourrit l’extrémisme violent, que ce soit celui de l’extrême droite, du djihadisme ou des incels.

David Morin

Terrorisme

International