•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
chronique

L'attaque de Christchurch : un message codé pour radicaliser les internautes

Une foule est escortée par des policiers.
Des policiers escortent des témoins de la tuerie de Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Photo: Associated Press / Mark Baker
Jeff Yates

L'attaque de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, a fait 49 morts. Soigneusement mise en scène, elle s'inscrit dans un plan de communication issu des pires coins sombres du web. Le but est de capter l'attention de la population en lui offrant un spectacle impossible à ignorer, puis pousser une partie de celle-ci à se radicaliser. L'attaque occupe en quelque sorte la même fonction que le mème dans la discussion en ligne : choquer, semer le doute, puis rediriger l'auditoire vers des espaces de radicalisation.

Ouvrez n'importe quel forum néonazi en ligne, et vous verrez des mèmes. Ce sont des images, souvent choquantes, parfois mêmes violentes, qui ont pour but de faire réagir. L'objectif est d'agir comme pôle d'attraction pour attirer les gens qui seraient mûrs à se radicaliser et leur offrir une porte d'entrée dans ce côté sombre du web.

La vaste majorité des gens qui voient ces mèmes les trouveront dégoutants et rejetteront le message qu'ils contiennent. Toutefois, ils ne sont pas l'auditoire visé. La cible est plutôt les internautes, pour la plupart des jeunes, qui se diront, « hmmmmm », et qui décideront d'aller voir plus loin. C'est à eux qu'on parle. Le mème en tant que tel n'est qu'une annonce publicitaire pour jeunes en voie de radicalisation. « Si t'aimes ceci, fais tes recherches sur Google et YouTube. J'aurais d'autre matériel à te suggérer », en est le non-dit.

Ainsi débute la spirale de la radicalisation. D'une image grinçante à l'humour noir à l'endoctrinement néonazi en quelques clics.

L'attaque dans deux mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, était un mème. L'objectif était identique : provoquer des réactions violentes sur le web dans le but de trouver d'autres cibles à radicaliser.

Comme le faisait remarquer Charlie Warzel, du New York Times (Nouvelle fenêtre), l'attaque elle-même a été soigneusement mise en scène pour faire plaisir à un auditoire jeune et natif au web. Filmées à l'aide d'une caméra GoPro, les images ressemblaient en tous points à un jeu de tir en ligne. Le tueur allégué a diffusé son attaque en direct sur Facebook pour maximiser la viralité de son acte. La chanson qui jouait dans son auto alors qu'il se rendait au lieu du drame figure elle-même dans le lexique des mèmes de cette mouvance extrémiste. Il a même mentionné le nom d'un populaire YouTubeur avant de passer à l'acte.

Comme je l'ai dit, il connaissait son auditoire.

Puis il y a ce fameux manifeste publié sur le web par le tueur allégué, un brûlot de 73 pages contenant toutes sortes de théories racistes et néonazies. La tuerie avait comme objectif, entre autres, de capter l'attention de l'auditoire cible, puis de l'envoyer vers ce document. L'auteur présumé a même pris soin de publier des liens vers ce manifeste dans une publication sur le forum 8chan, où il invitait les autres utilisateurs à suivre sur Facebook l'attaque qui allait survenir. Tout cela a été soigneusement calculé.

Le manifeste lui-même occupe deux fonctions : manipuler les journalistes pour qu'ils lui donnent de la visibilité, puis radicaliser les jeunes qui s'y intéresseront.

La première section d'une vingtaine de pages, écrite sous forme d'auto-interview, vise directement les journalistes. Bourrée de propos incendiaires, choquants et contradictoires, elle est taillée sur mesure pour que les médias en reprennent des passages pour tenter d'expliquer les motivations du tueur. L'auteur mentionne par exemple des personnalités de la droite américaine et le droit du port d'armes aux États-Unis. Le but est que les journalistes reprennent sans broncher ces affirmations, enrageant une bonne partie de la population qui décrie le supposé parti pris des médias. Là, encore, c'est mission accomplie.

L'auteur sait très bien que les journalistes, sous pression et n'ayant pas le temps d'aller plus loin alors que la nouvelle éclate, n'iront pas scruter le reste du document. S'ensuit donc un message de 50 pages adressé à son véritable auditoire. Cette portion du manifeste est ouvertement un appel à la violence et au terrorisme. Il nomme directement des personnes à assassiner et des organisations à attaquer. On a vu ce genre de tactique pendant l'attentat terroriste en Norvège, en 2011. Le tueur avait publié un manifeste, devenu un texte vénéré dans certains cercles radicaux.

L'essentiel de ce manifeste m'est personnellement très familier. Dans le cadre d'enquêtes, j'ai dû parcourir les forums néonazis et extrémistes sur le web. Les arguments avancés dans ce texte sont repris presque mot pour mot dans des publications que les néonazis se partagent pour tenter de séduire et de radicaliser d'autres jeunes. Ils parfont leurs arguments, puis s'invitent à aller les publier dans les sections de commentaires des médias, ou à les diffuser sur les réseaux sociaux.

Le but est de graduellement semer le doute chez un lectorat pas encore radicalisé. Les radicalisateurs adoptent un ton calme, d'apparence rationnel. « Nous ne faisons que poser des questions », arguent-ils en public. Ils veulent qu'une partie de l'auditoire se mette à se poser les mêmes questions, puis qu'elle parte sur le web à la recherche de réponses à ces questions. Trop souvent, ces réponses se retrouvent, elles aussi, sur ces mêmes forums de radicalisation.

Le tueur allégué semble une créature née sur le web. Il en connaît les rouages. Il sait comment l'information circule, comment il est facile de manipuler les médias pour qu'ils étalent sa propagande. C'est une stratégie de communication bien connue d'une certaine mouvance extrémiste dans les racoins sombres du web.

Malheureusement, ça continue de fonctionner.

Réseaux sociaux

Société